Réformer l’Enseignement supérieur français. L’action du recteur d’académie (1896-1968)
Pages 99 à 115
Citer cet article
- CONDETTE, Jean-François,
- Condette, Jean-François.
- Condette, J.-F.
https://doi.org/10.3917/cdle.041.0099
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- Condette, J.-F.
- Condette, Jean-François.
- CONDETTE, Jean-François,
https://doi.org/10.3917/cdle.041.0099
Notes
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[1]
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[2]
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[9]
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[16]
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[17]
Ibid., p. 364.
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[18]
ADN, 2 T 946, lettre du recteur Châtelet au doyen de la faculté des lettres, 3 avril 1930.
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[19]
Cadilhon F., Lachaise B., Lebigre J.-M. Histoire d’une université, op. cit., p. 98.
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[20]
Fallot M. L’Institut polytechnique de Grenoble. Revue de l’enseignement supérieur, nº 1 de 1957, p. 55.
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[21]
ADN, 2 T 638, séance du 16 juillet 1902.
-
[22]
ADN, VM 146174, PV de l’assemblée de la faculté des lettres de Lille.
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[23]
Ibid., séance du 10 juin 1948.
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[24]
Marchand P. Le recteur Georges Lyon et l’enseignement secondaire féminin dans l’académie de Lille (1903 et 1924). In J.-F. Condette (dir.). Les Recteurs. Deux siècles d’engagements, op. cit., p. 101-116.
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[25]
Mayeur F. (1977). L’enseignement secondaire des jeunes filles sous la Troisième République. Paris : FNSP, 788 p.
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[26]
ADN, 2 T 639, séance du 5 février 1908.
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[27]
Lyon G. Les cours facultatifs de latin dans les lycées de jeunes filles. Revue universitaire, 1909, t. 1, p. 405-408.
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[28]
Ibid. Sur quelques innovations dans l’enseignement secondaire féminin. Revue universitaire, 1909, t. 2, p. 189-197.
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[29]
Poucet B. Robert Mallet, un poète aux commandes de deux rectorats. In J.-F. Condette (dir.) (1995). Les Recteurs. Deux siècles d’engagements, op. cit., p. 192-193.
-
[30]
Association d’étude pour l’expansion de la Recherche scientifique. (1969). Pour une école nouvelle. Formation des maîtres et recherche en éducation », Actes du colloque d’Amiens, mars 1968. Paris : Dunod, p. 8.
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[31]
Ibid., p. XII-XIII.
-
[32]
Condette J.-F. (2008). Les recteurs d’académie en France de 1808 à 1940, tome III : Le recteur, l’École, la nation. Entre réalités scolaires locales et politiques éducatives nationales. Lyon : ENS-INRP, p. 708-723.
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[33]
Condette J.-F. (2014). Les recteurs du Maréchal (1940-1944). In J.-F. Condette (dir.). Les Écoles dans la guerre. Acteurs et institutions éducatives dans les tourmentes guerrières (XVIIe-XXe siècles). Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, p. 471-525.
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[34]
Legois J.-P., Monchablon A., Morder R. (2007). Cent ans de mouvements étudiants. Paris : Syllepse, 430 p.
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[35]
La Voix du Nord du 28 novembre 1963.
-
[36]
Fischer D.(2000). L’histoire des étudiants en France de 1945 à nos jours. Paris : Flammarion, p. 302- 307.
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[37]
Lille-Université, novembre-décembre 1964, « Contre le plan Fouchet », p. 7-9.
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[38]
La Voix du Nord du 3 mars 1966.
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[39]
Les Compagnons de l’Université nouvelle (1918). Paris : Fischbacher, p. 83 : « Il faut que l’État laisse plus d’indépendance à ses recteurs, à ses inspecteurs d’académie, à ses chefs d’établissements. Il ne faut pas se contenter de déclarer qu’on leur en laissera, il faut encore dire sur quels points, et que ces points soient importants. C’est le seul moyen d’éveiller partout les initiatives. C’est le seul moyen également d’établir des liaisons efficaces entre les diverses parties de l’Université ».
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[40]
Gusdorf G. (1964). L’Université en question. Paris : Payot, p. 140-155.
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[41]
Antoine G., Passeron J.-C. (1966). La réforme de l’université. Paris : Calmann Levy, 291 p.
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[42]
Ibid., p. 33-34.
-
[43]
Coutant S. L’Université de Picardie, op. cit., p. 115-124.
-
[44]
Pech R. (2010). Mai 68 et ses répercussions à l’Université de Toulouse. In D. Foucault (dir.). Les recteurs et le rectorat de l’académie de Toulouse (1808-2008). Toulouse : Presse du Mirail, p. 183-192.
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[45]
Condette J.-F. Autour de mai 1968 : de la faculté des Lettres de Lille à l’Université de Lille 3 : Une mutation accélérée, Revue du Nord, janvier-mars 2005, p. 139-176.
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[46]
Entretien de J.-F. Condette avec Guy Debeyre, mairie de Lille, 7 octobre 1994 (1 h 30).
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[47]
Service d’histoire de l’éducation, Equipe Enquête orale, témoin nº 106 (entretien effectué en 1999).
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[48]
Cadilhon F., Lachaise B., Lebigre J.-M. Histoire d’une université, op.cit., p. 89.
-
[49]
Poucet B., Valence D. (dir.). La Loi Faure (à paraître aux Presses universitaires de Rennes).
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[50]
Faure E. (1971). Ce que je crois. Paris : Grasset, p. 89.
-
[51]
Toulemonde B. Les grandes mutations de la fonction rectorale depuis 1945. In J.-F. Condette (dir.) (1995). Les Recteurs. Deux siècles d’engagements, op. cit., p. 178.
1 De la fin du XIXe siècle à novembre 1968, les universités françaises vivent sous le régime de la loi du 10 juillet 1896 qui restaure les universités supprimées en 1793. Il ne s’agit pas cependant d’un retour aux universités médiévales dotées d’importantes franchises. La Troisième République autorise les facultés d’un même ressort académique à s’appeler « université », créant un conseil chargé de coordonner la vie entre les facultés. Mais cette loi du 10 juillet 1896 ne change pas le schéma mis en place par le décret du 28 décembre 1885, à la grande colère de nombreux universitaires qui réclamaient le droit, au sein du conseil de l’université, d’élire le président parmi leurs pairs. C’est le recteur d’académie, administrateur nommé par le pouvoir central, qui préside ce conseil jusqu’à la loi Faure de 1968. Comme le notait Henri Couat en 1885 dans le rapport de la commission du Conseil supérieur de l’Instruction publique : « notre commission a pensé qu’il était nécessaire de placer, à côté et au-dessus de tous ces corps élus, le représentant de la loi, le recteur, président de droit du conseil général des facultés. Le contrôle et la surveillance du recteur […] seront […] un frein aux empiétements […] des assemblées et des professeurs. Peut-être aussi son action sera-t-elle plus nécessaire pour éveiller les bonnes volontés languissantes […]. Il aura plus à exciter qu’à contenir [1] ». Soixante-huit ans plus tard, en 1964, Georges Gusdorf, dans L’Université en question, s’en prend au recteur, symbole de la soumission de l’université à l’administration centrale. « Le recteur est un agent du gouvernement, une sorte de préfet des professeurs, chargé de veiller à l’exécution des règlements […]. Il n’est pas pensable qu’il prenne parti contre [2] ». Entre le recteur excitateur des bonnes volontés au service du développement des facultés et l’exécuteur des seules décisions ministérielles, les sources permettent-elles de trancher ? L’analyse des engagements rectoraux, centrée sur la thématique de la réforme, peut permettre de mieux comprendre les logiques qui sont à l’œuvre dans cette gestion de la novation dans l’enseignement supérieur, qu’elle soit suscitée, négociée, imposée ou refusée.
QUAND RÉFORMER, C’EST FACILITER LE DÉVELOPPEMENT SPATIAL DES UNIVERSITÉS
2 Plus qu’un père fouettard rappelant sans cesse la doxa ministérielle, nous avons montré par ailleurs [3] que le recteur participe au développement des facultés de son académie, défendant leurs projets auprès des élites régionales et ministérielles.
Le recteur comme bâtisseur de structures universitaires rénovées
3 Après les grands recteurs bâtisseurs des années 1880-1900, qui œuvrent à l’installation des facultés dans des locaux neufs, ceux des années 1900-1960, sont davantage à la recherche d’aménagements internes et de possibles extensions pour faire face à la hausse progressive des effectifs. Dans l’entre-deux-guerres, à Lille, le recteur Châtelet initie, en lien avec les doyens, plusieurs projets. Le projet d’une nouvelle faculté de droit est lancé en même temps que celui d’une faculté de médecine et de pharmacie à proximité d’un nouveau centre hospitalier. Ce sera effectif entre 1948 pour le droit et 1953 pour la médecine. Dans toutes les académies, les recteurs investissent ce champ des constructions. Cette activité s’accélère après 1955 face à la croissance des effectifs étudiants et les recteurs deviennent des maîtres d’œuvre très sollicités. À Lille, le recteur Guy Debeyre (1955-1972) se transforme ainsi en grand bâtisseur à la fois d’établissements secondaires et de structures universitaires pour les cours mais aussi pour la vie étudiante (résidences, restaurants, salles de sport, etc.) [4]. À Caen, Pierre Daure, recteur entre 1946 et 1963, prend en main la construction d’un nouveau campus (32 hectares) après les terribles destructions de la guerre, tout en assurant la reprise des activités dans des locaux provisoires [5]. Son successeur, Yves Martin (1963-1975) poursuit le travail accompli. Les 4 850 étudiants de 1957 sont 10 200 en 1967. Un nouveau CHU est programmé, la maquette étant présentée en décembre 1966. Dès lors, le campus est un chantier permanent.
Les recteurs et les campus péri-urbains : la réforme du cadre spatial
4 Dans les années 1950-1970, le recteur est l’un des acteurs principaux des débats sur le devenir des implantations universitaires. Le renouveau des quartiers latins, entre 1880 et 1940, s’était opéré au sein des espaces urbains centraux ou péri-centraux, déjà densément peuplés. Quand les effectifs étudiants s’envolent, après 1955-1960, de multiples problèmes se posent alors que les possibilités d’agrandissement sur place sont insuffisantes et coûteuses. Les étudiants, qui sont 49 931 inscrits dans les facultés en 1920-1921, sont 78 973 en 1938-1939, 139 593 en 1950-1951 mais 504 542 en 1967-1968 [6]. C’est alors que le choix du transfert vers la périphérie s’affirme, même si cette solution est contestée. Le recteur est un artisan majeur des différentes phases de ces constructions [7]. Une fois l’acquisition des terrains opérée, après l’adoption du projet définitif, le recteur est le surveillant en chef des travaux.
5 À Bordeaux, Nicolas Sembel montre les difficultés qui président à la naissance du campus de Talence-Pessac-Gradignan. Entre 1946 et 1950, le projet d’extension de la Faculté des sciences reprend celui de l’entre-deux-guerres qui prévoit le maintien au centre-ville. Son abandon, par volonté de la mairie et coalition d’intérêts locaux, mais aussi par évolution de la position ministérielle, qui se rend compte que ce maintien va coûter très cher et déclencher de longues procédures d’expropriation, est scellé en octobre 1950 quand le recteur Delage apprend que le ministère des Finances ne soutient pas l’opération [8]. Le recteur se rallie progressivement à la solution du campus de Talence et de longues tractations sont alors nécessaires pour acquérir les terrains. Chaque hectare en plus pour l’Éducation nationale est un hectare de moins pour le logement urbain. C’est seulement entre 1959 et 1967 qu’émerge une forme de consensus. Jacques Chaban-Delmas, conforté par le début de son troisième mandat (1959-1965), prend en main le dossier accompagné dans son action par le nouveau préfet, G. Delaunay, qui reste quatorze années à Bordeaux (1958-1972), et par le nouveau recteur Jean Babin en poste de 1960 à 1972. Cette « troïka » débloque la situation. Sur les 232 hectares du campus, 26 ont été acquis entre 1939 et 1950 (11 %), 62 entre 1951 et 1960 (27 %) et 138 entre 1961 et 1966 (62 %). La faculté des sciences y est transférée en 1962. La faculté de droit est inaugurée en 1967 et celle des lettres est achevée en 1970 [9].
6 À Lille, le recteur Guy Debeyre (1955-1972) réussit progressivement à vaincre les réticences pour négocier le projet d’un nouveau campus scientifique. La décision est prise dès 1956 mais les terrains font l’objet d’une longue recherche vers Lesquin et Bondues de la part du recteur [10]. Finalement, c’est le projet Annappes qui est retenu, sur une superficie de 116 hectares que Guy Debeyre imagine rapidement intégrés dans un grand Lille-Est. Les premières acquisitions de terrain datent de 1961 et les travaux de terrassement sont lancés en novembre 1962 pour des bâtiments livrés en 1964, 1965 et 1966. En lettres et en droit, les projets de transfert vers un nouveau campus (« Pont de bois ») existent également qui seront effectifs en octobre 1974.
7 À Paris, la Sorbonne explose sous les effectifs croissants et les travaux d’aménagement ne suffisent plus [11]. Des extensions sont menées, sous la direction des doyens et du recteur Jean Sarrailh (1947-1961), quai Saint-Bernard (1957) et rue d’Assas (1958). La Sorbonne acquiert en 1959 l’Hôtel des sociétés savantes rue Serpente qui abrite alors les enseignements de propédeutique et de psychologie. Censier puis le Grand Palais accueillent aussi des étudiants. Sur le nouveau campus d’Orsay, les enseignements de propédeutique démarrent en 1958 comme annexe de la faculté des sciences. Par le décret du 20 octobre 1964 est créée Nanterre, pour les étudiants en lettres et sciences humaines. Un campus sort de terre qui ouvre ses portes le 2 novembre 1964 sur un ancien terrain militaire. Nanterre-la-Folie est loin de tout ; « pavillons et jardinets voisinaient avec des ateliers, les champs jouxtaient les terrains vagues. Un tissu urbain encore fort lâche, un habitat de faible densité y avaient attiré les bidonvilles [12] ». Le recteur est ici, en tant que président du conseil de l’université et comme représentant du ministre, un acteur majeur de ces réformes spatiales.
Le recteur, la réforme de la carte des académies et les nouvelles universités
8 La carte des académies est très stable entre 1854 et le début des années 1960 mais l’explosion des effectifs scolaires et universitaires après 1955, les mutations de la répartition spatiale des Français, remettent en cause le découpage. En lien avec le choix des 21 circonscriptions d’action régionale définies par le décret du 2 juin 1960, naissent ou renaissent les académies de Nantes (1961), Reims (1961), Orléans-Tours (1961), installées au 1er janvier 1962, puis celles d’Amiens et Rouen à partir du 1er octobre 1964. Les académies de Nice et de Limoges sont créées à dater du 1er octobre 1965. Les recteurs jouent un rôle majeur dans la construction des structures d’enseignement supérieur de ces nouveaux espaces académiques.
9 À Reims, la faculté des sciences apparaît dès 1961, accompagnée par un collège littéraire universitaire sous la dépendance de l’Université de Nancy (1964), un collège universitaire de droit et de sciences économiques (1966), un IUT (1966) alors que l’école de médecine est transformée en faculté en 1966, le recteur de cette nouvelle académie, Yves Séguillon (1961-1967), étant un acteur important de ces installations. L’Université de Reims est officialisée le 1er janvier 1967. À Amiens, l’académie supprimée en 1848 réapparaît en 1964 pour réduire la taille des académies de Lille et de Paris. Robert Mallet est alors nommé recteur et se retrouve face à une double tâche : fonder l’académie en affirmant ses pouvoirs rectoraux mais aussi créer l’Université de Picardie [13]. Le recteur Mallet est certes poète mais c’est aussi un homme d’action qui multiplie les initiatives pour faire aboutir le projet d’une université nouvelle dès sa nomination en juin 1964. Il est le principal pilote de ce projet de construction d’un vaste campus aux marges de la ville. Il lutte pour obtenir les terrains et les crédits mais doit affronter les lenteurs ministérielles puis les coupes budgétaires. Quand il prend ses fonctions, existent dans l’académie d’Amiens une école de médecine et de pharmacie (1804), deux collèges scientifiques universitaires (1958), un collège littéraire universitaire (1958), un institut d’études juridiques, politiques et économiques (1941), une école de commerce et une école de notariat (1942), ces structures étant sous la dépendance de l’Université de Lille. « On est bien face à « un enseignement supérieur local sous tutelle [14] ». Après bien des luttes, l’Université est fondée le 24 octobre 1968 dans sa forme provisoire.
10 À Angers, le recteur se fait également acteur de la renaissance d’une université publique. La création pour la rentrée d’octobre 1957 d’un centre de propédeutique scientifique rattaché à l’Université de Rennes, pour compléter l’offre de formation composée par l’École de médecine et de pharmacie publique et par les facultés catholiques (théologie, droit, lettres, sciences fondées entre 1875 et 1878), marque la reprise des luttes pour la création d’une université publique à Angers. Le CSU (Collège scientifique universitaire) d’Angers, qui prend la suite du centre de propédeutique, fait partie des sept premiers créés par le décret du 3 octobre 1958 avec ceux d’Amiens, Limoges, Mulhouse, Perpignan, Rouen et Tours [15]. Le 12 décembre 1961, le décret de création de l’académie de Nantes est signé et l’Université de Nantes est ipso facto créée le 1er janvier 1962 regroupant les établissements de Nantes et d’Angers, coupant le lien traditionnel avec Rennes. Par le décret du 25 mars 1966, Nantes reçoit une faculté de droit à la grande colère d’Angers. Le décret du 29 septembre 1965 crée par contre une faculté de médecine Angers-Nantes, ce qui pérennise l’ancienne École de médecine. Le maire d’Angers, Jean Turc (1963-1977), et le recteur Schmitt s’entendent pour faire avancer les constructions, un IUT étant aussi obtenu en 1966. L’Université d’Angers devait réapparaître par le décret du 27 octobre 1971.
11 Les procédures sont similaires dans les nouvelles capitales académiques. À Rouen, l’Université est mise en place par le décret du 14 avril 1966. À Orléans, le campus d’Orléans-La Source est imaginé en grande partie par le recteur Gérald Antoine qui dirige l’académie de 1961 à 1973. En 1959, le maire achète le domaine de la Source avec son château et son parc puis d’autres acquisitions portent la superficie à 750 hectares. Les responsables municipaux et le recteur Antoine imaginent alors une « succursale agreste de la Sorbonne [16] ». L’Université d’Orléans-Tours naît en 1966 ; elle est ensuite séparée en deux universités en 1971. Le VIe Plan donne cependant la priorité aux universités de la proche banlieue parisienne et le campus du recteur Antoine doit être revu à la baisse. La nouvelle université se transforme en « campus des illusions perdues [17] ». La réforme géographique de l’enseignement universitaire repose ainsi en grande partie sur les épaules des recteurs, même s’ils ne sont pas les seuls à décider dans ces dossiers complexes qui impliquent les collectivités territoriales et l’État. En 1968, on compte 40 villes universitaires contre 24 en 1939.
QUAND RÉFORMER, C’EST ASSURER LA PROMOTION DES NOVATIONS PÉDAGOGIQUES
12 Pour le recteur, président du conseil de l’Université mais aussi représentant du ministre dans son académie, il s’agit aussi d’enrichir les formations et de faciliter les possibles novations.
Diversifier les formations proposées, rénover la pédagogie
13 De 1896 à 1968, par son travail au quotidien avec les doyens et les élites régionales, par ses engagements à Paris auprès des bureaux du ministère, le recteur se transforme en un relais majeur dans la possible réussite de la novation. Quelques exemples permettent de saisir ce rôle d’appui à la réforme. À Lille, de nouveaux certificats de licence sont ouverts, tel celui de psychosociologie de l’homme au travail fondé par un arrêté du 26 juin 1930. Le recteur Châtelet a justifié la demande auprès du Ministère en insistant sur les spécificités économiques et surtout industrielles de la région du Nord [18]. À Bordeaux, les recteurs successifs appuient eux aussi la diversification des cours proposés et des chaires existantes [19]. À Grenoble, en 1900, le laboratoire d’essais et d’étalonnage électriques est inauguré. Le recteur Boirac défend le projet auprès des autorités parisiennes [20] et, en mars 1901, est inauguré l’Institut électrotechnique de Grenoble. En 1921, un laboratoire d’essais mécaniques vient compléter l’équipement alors qu’en 1929 un laboratoire d’hydraulique et d’aérodynamique apparaît. Le décret du 31 juillet 1920 permet la création d’instituts dans les facultés, « destinés aux recherches scientifiques ou aux applications pratiques ». À Lille, les doyens, soutenus par le recteur Châtelet (1924-1936), fondent de nombreux instituts qui viennent dynamiser la recherche et rénover les pratiques pédagogiques : Institut de la houille (1931), École de radioélectricité (1931), Institut agricole (1931), Institut d’essais de semences et de recherches agricoles (1934), Institut de mécanique des fluides (1934), Institut de médecine légale et de médecine sociale (1934), Institut de stomatologie (1935). Il serait abusif d’attribuer à tous les recteurs des années 1896-1968 cette ardeur de bâtisseur mais ils sont nombreux à travailler dans ce sens, se plaçant à l’écoute des projets du terrain pour ensuite assurer leur promotion auprès des élites locales et des bureaux parisiens.
Le recteur et la réforme des études
14 Le recteur doit régulièrement expliquer aux enseignants puis aux étudiants les réformes ministérielles décidées. Si certaines réformes sont attendues, d’autres sont imposées et le recteur doit alors les faire accepter. Les propositions peuvent venir de la base. Dans la séance du 16 juillet 1902, le conseil de l’Université de Lille débat d’une possible modification des études de droit. La réforme de 1902 dans les études secondaires, en créant quatre séries de baccalauréat (A, B, C et D, cette dernière étant sans latin), va avoir des conséquences sur les nouveaux étudiants puisque l’accès aux études supérieures est permis à tous les bacheliers. Un travail préparatoire a été opéré au sein de la faculté et le recteur en lit les conclusions [21]. Le doyen Mouchet présente alors trois questions centrales. Convient-il d’instituer avant les études de licence une année de propédeutique destinée à tous les étudiants mais qui ne serait utile qu’aux étudiants qui auraient reçu un enseignement secondaire sans latin ni grec ? Le doyen et la faculté repoussent cette idée, le conseil de l’université votant aussi contre. Faut-il, dès lors, établir une nouvelle licence, dite « économique » et dégagée du droit romain et de l’histoire du droit afin de rendre cette licence plus accessible aux bacheliers qui n’ont pas fait de latin ? C’est là encore un refus. « La faculté de droit, ayant cependant le désir de tenir compte de la diversité des études secondaires, a proposé l’unité de la licence en droit mais avec assouplissement des programmes ». Une maquette est présentée avec des cours obligatoires et des options, le conseil et le recteur Julien Margottet adoptant cette solution.
15 L’assemblée de la faculté des lettres de Lille, dans sa séance du 12 mars 1937, examine longuement les possibles répercussions sur les études littéraires de la réforme voulue par Jean Zay qui veut démocratiser l’enseignement secondaire. Les enseignants insistent sur la nécessité de garder des étudiants arrivant du lycée avec un niveau correct, proposant, par le vote d’une motion, l’instauration d’une année de propédeutique avant le début de la licence. De jeunes agrégés en cours de thèse pourraient être recrutés pour encadrer cette année [22]. Le recteur soutient la demande. Le 10 juin 1948, la même assemblée dénonce pourtant le projet ministériel de création d’une année de propédeutique, estimant « qu’un allongement des études conduisant à l’enseignement supérieur, à une époque où les conditions matérielles d’existence sont difficiles, risque d’éliminer de nos facultés des jeunes gens appartenant à des familles de ressources modestes. Cet allongement ne serait compatible qu’avec une large distribution de bourses qui apparaît aujourd’hui impossible [23] ». La réforme s’impose pourtant par le décret du 9 août 1948 et le recteur Souriau demande aux doyens de la mettre en œuvre. Dans toutes les réformes des cursus et des examens, entre 1896 et 1968, le recteur est un agent de transmission mais aussi d’application des textes ministériels.
Le recteur, initiateur de réformes locales ?
16 Certains recteurs peuvent également être localement des militants actifs de la réforme. À Lille, Georges Lyon (1903-1924) milite pour le développement de l’enseignement féminin. Pour se faire, tout en stimulant les personnels, en particulier les directrices qu’il rencontre souvent [24], il met à plusieurs reprises à l’ordre du jour du conseil de l’université la question des sanctions à donner à l’enseignement secondaire féminin. Les collèges et lycées, fondés par la loi Camille Sée (1880) [25], ne préparent pas originellement au baccalauréat et proposent un enseignement conforme à la « nature féminine ». Sans latin, sans grec et sans philosophie, il débouche sur un diplôme de fin d’études secondaires qui ne permet pas d’entrer en faculté. Dans sa séance du 5 février 1908, le conseil de l’université écoute les conclusions d’une commission qui a travaillé sur cette question et a auditionné plusieurs directrices. Les universitaires estiment qu’il est impossible de décider l’assimilation du diplôme de fin d’études avec le baccalauréat. Le conseil émet alors le vœu que les grades des facultés soient accessibles aux filles munies du diplôme de fin d’études secondaires qui auront, en plus, subi avec succès devant le jury du baccalauréat première partie, « soit l’épreuve écrite de version latine et l’épreuve orale correspondante, soit l’épreuve écrite de version grecque et l’épreuve orale correspondante, soit l’épreuve écrite et les épreuves orales de langues vivantes de la section B, soit une demi-épreuve écrite de sciences et la demi-épreuve orale correspondante des sections C ou D [26] ». Le débat est poursuivi dans la séance du 9 avril 1908.
17 En 1909, le recteur Lyon publie dans la Revue universitaire un article où il justifie la création des cours de latin, répondant à la lettre d’une mère d’élève qui dénonce cette évolution qui accroît le surmenage et risque de faire croire à la supériorité de culture de l’épouse sur son mari [27]. Ces enseignements nouveaux ne sont délivrés que sur « volonté expresse de la famille » mais il existe beaucoup de jeunes filles qui souhaitent entrer dans l’enseignement et il faut les préparer à aborder les facultés. Pour les futures mères, il est aussi important de connaître le latin afin d’aider leurs enfants dans le contact avec les « muses latines ». Il publie un autre texte en 1909 sur le développement de l’enseignement secondaire féminin. Il s’agit de diffuser « un savoir varié, pratique à la fois et élevé, qui les prépare à remplir dignement leur prochain rôle de femmes, de mères et d’éducatrices [28] ». Des conférences de puériculture et d’hygiène sont données, tout comme un enseignement ménager renforcé. Mais il faut aussi songer à « prolonger le sommet, de façon à faciliter à une élite des élèves, l’accès à un enseignement plus fort et plus étendu ». Des cours de latin sont donc ouverts et le recteur est « confondu par la rapidité des progrès accomplis ».
18 Le recteur Mallet à Amiens, à partir de 1964, prend clairement position pour une réforme des facultés. C’est ainsi qu’il se montre partisan d’un changement des règlements dans les résidences universitaires pour affirmer le droit de visite dans des bâtiments qui sont non mixtes. Il intègre les étudiants dans les conseils, créant aussi un bureau de liaisons universitaires qui comprend autant d’étudiants que de professeurs. Il fait ouvrir une « maison des franchises », bâtiment consacré à la libre expression où un panneau est installé qui signale : « tout peut se dire, tout peut se contredire dans le respect de l’autre [29] ». Le recteur Mallet obtient aussi que le colloque de l’Association d’étude pour l’expansion de la Recherche scientifique (AEERS) soit organisé à Amiens du 15 au 17 mars 1968. Il prononce l’allocution d’accueil où il signale que « la meilleure façon d’éviter les révolutions, c’est encore de les faire », notant aussi : « nous ne sommes pas des iconoclastes, mais des briseurs d’effigies périmées dangereusement solides ou dangereusement vacillantes, car nous avons autant à nous préserver des vieux dogmes indiscutés que des jeunes théorèmes sans caution [30] ». À Amiens, le recteur Mallet a constitué une commission d’étude des problèmes scolaires, présidée par le proviseur de la Cité scolaire, qui rédige un important rapport. Le recteur Bompaire (Nancy) et le recteur Bayen (Strasbourg) ont aussi mobilisé les enseignants et les chefs d’établissement, regroupant des témoignages. « C’est un énorme ensemble de treize dossiers de documents et de témoignages personnels représentant plus de 350 pages dactylographiées d’un intérêt documentaire exceptionnel que les Recteurs des deux académies ont été en mesure de transmettre aux organisateurs du colloque [31] ». Ces recteurs clairement engagés dans la dynamique de réforme sont une minorité mais qui n’est pas silencieuse.
QUAND RÉFORMER, C’EST APPLIQUER LES RÉFORMES MALGRÉ LA FRONDE UNIVERSITAIRE
19 Lors des périodes de crise, les recteurs doivent gérer les structures éducatives du mieux qu’ils peuvent pour assurer leur survie. C’est le cas pendant la Première Guerre mondiale où ils mobilisent l’École au service de l’effort de guerre mais il n’y a pas alors de réforme universitaire [32]. Il n’en va pas de même lors de la Seconde Guerre mondiale et, face au régime de Vichy et à ses réformes, le positionnement rectoral est complexe [33]. Nous nous intéressons ici aux années 1950-1968 qui voient se multiplier les réformes mais aussi les frondes universitaires contre la politique ministérielle que doivent appliquer les recteurs.
Gérer les colères étudiantes face à la lenteur des réformes ministérielles
20 Pour le recteur, les années 1945-1968 sont complexes par les responsabilités croissantes qui lui sont confiées alors que cet universitaire prend de plus en plus les traits d’un haut fonctionnaire et d’un manager. Le recteur retrouve des attributions nombreuses sur l’enseignement primaire, doit faire face à une démographie scolaire galopante liée au baby-boom et à la volonté de démocratiser le secondaire, alors que la politique de déconcentration augmente ses champs d’intervention. Pour le supérieur, confronté à la hausse rapide des effectifs, le recteur est dans un contexte d’urgence, la course aux mètres carrés construits apparaissant trop lentement menée. Il doit faire face à des mouvements étudiants de plus en plus revendicatifs alors que l’on assiste au déclin des traditions folkloriques des associations générales d’étudiants et à la montée en puissance de leur force syndicale [34]. Loin de rejeter le système universitaire, nombre des mouvements étudiants des années 1950-1960 se placent dans une démarche intégrative. On manifeste pour un budget plus conséquent, pour obtenir davantage de places dans les amphithéâtres, pour un meilleur encadrement enseignant ou pour la construction de logements. À Lille, le mercredi 27 novembre 1963, les étudiants « font la grève de la mastication [35] » et prennent tout leur temps pour manger, créant de longues files d’attente pour dénoncer la saturation des restaurants. Le recteur Debeyre explique les progrès réalisés mais doit admettre le bien-fondé de ces mobilisations qui se poursuivent jusqu’en 1968. La réforme des règlements dans les résidences universitaires agite également le monde universitaire. L’UNEF crée en 1963 la FRUF (Fédération des résidents universitaires de France) qui revendique de nouvelles constructions, refuse la hausse des loyers et exige une révision des règlements intérieurs. À la rentrée de l’année 1965, les résidents d’Antony s’opposent à la construction d’une loge à l’entrée du bâtiment des filles, occupant les locaux. En 1967 et au début de l’année 1968, la mobilisation s’organise et le mouvement a des répercussions lilloises. Le 14 mars 1967, une retraite aux flambeaux est organisée à la résidence d’Annappes et un millier d’étudiants se rassemblent pour dénoncer les règles désuètes. Le président de l’AGEL donne une conférence de presse, le 6 février 1968, et parle d’un nouveau projet de règlement. La porte d’entrée des pavillons est désormais ouverte de 7 heures à 24 heures ; les visites féminines à des étudiants et vice-versa sont admises dans les salles communes et les foyers. Les visites sont autorisées dans les chambres des étudiants et étudiantes majeurs sous réserve de l’accord de la personne invitée. Le recteur Debeyre négocie et se montre ouvert au changement.
Réformer contre les universitaires ? Un exercice d’équilibriste pour le recteur
21 Dans ce contexte de tensions fortes liées à la croissance des effectifs, les projets et décisions de réformes des études supérieures suscitent une forte opposition qui malmène les recteurs en tant que représentants du ministre. Face à la réforme Fouchet, annoncée dès 1964 et mise en place en 1966, les recteurs doivent gérer, avec les doyens et le préfet, la contestation étudiante ainsi que la grogne enseignante et apparaissent dès lors comme les complices d’une réforme imposée qui vise à mettre en place une sélection déguisée par allongement des études. La création des IUT (décret du 7 janvier 1966), la réorganisation des deux premiers cycles des facultés des lettres et des sciences (décret du 22 juin 1966, arrêtés en 1966 et 1967) inquiètent nombre d’étudiants qui lisent ces réformes comme une volonté d’instaurer la sélection [36]. L’ancienne année de propédeutique, créée en 1948, qui durait un an avant de pouvoir accéder à la licence, est remplacée par un premier cycle de deux ans (DUEL ou DUES : diplôme universitaire d’études littéraires ou scientifiques). Le second cycle se compose ensuite d’une année de licence et d’une année de maîtrise. Cette réforme ne dispose pas des moyens financiers suffisants et ne fait qu’accentuer la hausse des effectifs par l’imposition d’une année supplémentaire. Ces éléments, accentués par les divisions de l’UNEF après la fin de la Guerre d’Algérie et la politisation croissante des mouvements étudiants qui se fractionnent en groupuscules multiples, demandent aux recteurs un travail important de négociation. À Lille, dès le 3 décembre 1964, alors que l’on est encore à l’examen du projet, 1 500 étudiants défilent dans les rues pour dire « Non au plan Fouchet [37] ». L’action se précise en mars 1966 alors que le décret n’est toujours pas paru. Du 1er au 4 mars, les facultés sont en grève. Les étudiants craignent que le pouvoir gaulliste ne cache derrière cette réforme une volonté de sélection, rejetant la plupart des étudiants vers une formation rapide en deux ans. Le 3 mars, un meeting est organisé avant de défiler dans les rues. Ils sont environ 3 000 à crier « Non au plan Fouchet [38] ! ». On ne rejette pas l’université mais la vision gaullienne de cette université que les recteurs, agents de l’État, doivent défendre.
Le recteur « frein » aux réformes : la rémanence de vieilles critiques
22 La critique peut aussi se faire plus directe. Pour nombre d’enseignants du supérieur et d’étudiants, dans les années 1960, la présence du recteur comme président du conseil de l’université, apparaît comme la négation de l’autonomie. L’argument n’est pas neuf et avait déjà agité les milieux universitaires entre 1880 et 1896. Les Compagnons de l’Université nouvelle en 1918 avaient aussi milité pour une plus forte déconcentration des décisions en matière d’éducation [39]. Face à la croissance des tensions dans les années 1950-1960, la fonction de recteur, au-delà de la personne qui l’incarne souvent respectée par les universitaires, accumule les critiques. Le pamphlet de Georges Gusdorf, L’Université en question, paru en 1964, réactualise et radicalise ces critiques qui remettent en cause le lien entre le recteur et l’université, jetant le doute sur son aptitude à la réformer. Professeur de philosophie à Strasbourg, défenseur d’une université destinée d’abord à la recherche et à la diffusion de la haute culture, l’auteur dresse un tableau accablant de l’histoire des universités. La tradition médiévale d’une corporation de maîtres et d’élèves, dotée de franchises, a vécu et la reconstruction napoléonienne a caporalisé l’université. Il faut certes démocratiser l’enseignement supérieur mais sans oublier que le rôle de l’université est de former une élite. Il en vient alors, au chapitre VII à « L’université sans tête [40] » consacrant quinze pages au recteur d’académie, signe de la dépendance des universitaires. Il doit être un docile exécutant des décisions ministérielles et doit gérer les enseignements primaires, secondaires et techniques massifiés ; « l’université est « le cadet de ses soucis ». Georges Gusdorf propose alors ses remèdes qui passent par la réaffirmation d’une forte conscience universitaire, fondée sur la pluridisciplinarité, la haute culture, la recherche et l’autonomie.
23 Le recteur Gérald Antoine (Orléans), avec Jean-Claude Passeron, répond en partie à ces critiques dans « La réforme de l’université [41] (1966), écrivant la première partie sur « Réforme ou renaissance de l’Université ». Il contre certains des arguments de Gusdorf qu’il décrit comme « agressivement conservateur ». Le recteur, par sa gestion des différents niveaux d’enseignement, du primaire au supérieur, a une vision globale du système et est à même de veiller aux liens nécessaires entre le secondaire et le supérieur. Peut-on imaginer un président élu par ses pairs tous les ans ou les deux ans, capable de décider des mesures à prendre ? Il faut plus de stabilité à l’exécutif des universités. Il est rétrograde d’opposer haute culture, recherche et préparation aux concours de l’enseignement. Gérald Antoine reconnaît cependant que la nomination du recteur pose souci :
En effet que vient faire ce “président”à la tête du conseil d’une université… dont, sauf cas exceptionnels, il n’est pas membre d’origine ? Il prend nécessairement figure d’intrus ou, disons avec plus d’égards, de pièce superposée de l’extérieur à l’édifice […]. Le recteur voudrait-il prendre des initiatives un tant soit peu audacieuses : on lui ferait vite comprendre qu’il excède ses droits. Se montre-t-il au contraire délibérément discret, convaincu qu’il est, tout le premier, de la nécessité et de l’intérêt qu’il y a à respecter les franchises universitaires : alors on se plaint gentiment de ne pas le voir s’intéresser d’assez près à la marche de la maison [42].
25 Il propose que le recteur, dès sa nomination, entre dans le corps professoral de l’université dont il devient « le chef » mais de limiter les fonctions rectorales dans le temps pour éviter que « le dynamisme du chef, fondé sur l’ardeur de la nouveauté », ne cède la place à la routine.
Les recteurs face à « mai 1968 » : un chant du cygne rectoral ?
26 Une forte pression pèse sur les épaules rectorales en mai-juin 1968, la crainte des incidents étant majeure alors que les consignes ministérielles apparaissent un temps inexistantes. On navigue à vue et les recteurs sont souvent laissés face à leurs propres décisions. À Amiens, dès le 15 mai 1968, les trois collèges, juridique, scientifique et littéraire, s’érigent unilatéralement en facultés, affirmant leur indépendance totale à l’égard de Lille. De multiples réunions jettent les bases d’un nouveau schéma organisationnel fondé sur la cogestion et la participation par l’organisation d’élections générales [43]. Le recteur Mallet se tient informé et informe les chefs de file du mouvement amiénois. À Toulouse, le recteur Richard semble assez vite mis de côté. Dès le 25 avril, des incidents éclatent à propos de l’attribution d’un amphithéâtre pour la tenue d’un meeting. Le doyen de droit refuse mais, passant outre sa décision, les étudiants pénètrent dans l’amphithéâtre. Le recteur, venu sur place, fait intervenir les forces de l’ordre et de nombreux étudiants sont évacués alors que des incidents violents se produisent. Dès lors, les manifestations étudiantes de solidarité avec les jeunes blessés ou arrêtés se multiplient [44]. Lors d’une manifestation devant le Rectorat le 7 mai, le recteur Georges Richard accepte de déléguer les pouvoirs de police aux doyens, autorisés à attribuer des locaux pour les réunions politiques. Mais son crédit est atteint et la contestation s’installe à l’intérieur même des bâtiments universitaires.
27 À Lille, le recteur Debeyre est lui aussi surpris par le mouvement étudiant même s’il le comprend. La grève commence réellement le 6 mai. Le 7 mai 1968, 3 000 étudiants manifestent « en solidarité avec leurs camarades parisiens » et se rendent en cortège au Rectorat où ils remettent au recteur une motion, celui-ci acceptant de recevoir une délégation. Pendant la durée des événements, il refuse toute protection policière, travaille de concert avec le préfet qui autorise les manifestations et les encadre discrètement en accord avec les leaders du mouvement. Le recteur ne contrarie pas la volonté des acteurs du mai-juin 68 lillois de discuter entre eux et de proposer une reconstruction des structures universitaires dans un cadre nouveau [45]. « Pour une fois, on avait les mains libres [46] » nous signalait-il en 1994, loin de toute consigne ministérielle, même si, après le vote de la loi Faure du 12 novembre 1968, l’une des facettes de ses nouvelles fonctions de chancelier des universités, sera de faire rentrer les nouvelles universités dans le cadre de « la loi Faure », alors que les anciennes facultés avaient adopté des statuts très divers. À Limoges, le recteur Jean Sirinelli, nommé en 1967, doit faire face à la mobilisation des étudiants. Alors que le préfet lui propose les CRS, il répond « surtout pas » et fait en sorte que seuls deux agents cyclistes précèdent les manifestations. Venant sur le campus pour une conférence programmée depuis longtemps, il est autorisé à la prononcer. Il retrouve ensuite sa voiture avec une casserole au pare-chocs arrière mais le fil a été détaché, un mot étant posé sur le volant : « bonne nuit [47] ». À Bordeaux, la faculté des lettres est « le pôle majeur de la contestation étudiante [48] ». Le 7 mai, environ 4 000 étudiants manifestent en solidarité avec leurs camarades parisiens. Le 25 mai « une nuit des barricades » s’organise en réaction aux propositions de De Gaulle (référendum sur la participation). Le recteur Jean Babin et le doyen Louis Papy, aidés par des enseignants, réussissent à éviter de trop graves incidents avant que le mouvement ne se replie au sein des facultés.
28 À Paris, le recteur Jean Roche a bien du mal à conserver un quelconque contrôle face à la force du mouvement estudiantin radicalisé et à l’importance des effectifs en présence.
29 La loi d’orientation sur l’enseignement supérieur du 12 novembre 1968 marque assurément une rupture fondamentale pour le recteur d’académie dans ses liens avec l’enseignement supérieur [49]. Le recteur est « découronné », perdant la présidence du conseil de l’université, exercée depuis 1896, au profit d’un enseignant-chercheur élu par ses pairs. Mais le recteur n’est pas entièrement exclu de la gestion de l’enseignement supérieur et demeure chancelier des universités, pour un contrôle exercé désormais davantage a posteriori et un rôle de coordination des formations. Si, « à sa naissance, la loi trouvait autour d’elle moins de fées bienfaisantes que de prophètes assombris [50] », le pari d’Edgar Faure devait être gagné et permettre un redémarrage de la vie universitaire. Entre 1896 et 1968, le recteur, président du conseil de l’université, travaille activement, en lien avec les doyens, au développement des structures universitaires. Interface entre les réalités locales et les instances centrales, il œuvre à la réforme de l’enseignement supérieur. À ce niveau, le recteur est souvent un chef de chantier qui pilote la réforme spatiale des implantations universitaires. Mais, homme au double visage, le recteur, défenseur des volontés de ses facultés, est aussi un agent administratif qui représente le pouvoir central et qui doit donc mettre en place les réformes décidées par le ministère, ce qui le place, après 1955, dans une position délicate. Dès lors, si la rupture de mai 1968 peut être perçue comme une mutilation pour l’ex-président du conseil de l’université, elle est aussi souvent vécue comme une double libération, signe pour les universitaires d’une reconquête partielle de leur autonomie, alors que pour le recteur elle est un recentrage de ses missions sur les enseignements scolaires [51], allégeant la charge du sisyphe rectoral…
Bibliographie
- Les éléments essentiels sont dans les notes de bas de page.
- Antoine G., Passeron J.-C. (1966). La réforme de l’université. Paris : Calmann-Lévy, 291 p.
- Chapoulie J.-M., Fridenson P., Prost A. (dir.). (2010). Mutations de la science et des universités en France depuis 1945, Le Mouvement social, octobre-décembre, nº 233.
- Condette J.-F. (2008). Surveiller ou stimuler ? Les recteurs et l’enseignement supérieur sous la Troisième République (1870-1940). In J.-F. Condette, H. Legohérel (dir.). Les recteurs d’académie en France : deux cents ans d’histoire. Paris : CUJAS, p. 111-134.
- Condette J.-F. (2008). Les recteurs d’académie en France de 1808 à 1940, tome III : Le recteur, l’École, la nation. Entre réalités scolaires locales et politiques éducatives nationales. Lyon : ENS-INRP.
Mots-clés éditeurs : 1896-1968, conseil de l’université, constructions universitaires, Facultés et universités, recteurs d’académie, réformes des études
Date de mise en ligne : 08/06/2016
https://doi.org/10.3917/cdle.041.0099