Obésité infantile : nouvelle épidémie, nouvelles interrogations
Pages 129 à 132
Citer cet article
- VIGARELLO, Georges
- et GUIET-SILVAIN, Jeanne,
- Vigarello, Georges.
- et al.
- Vigarello, G.
- et Guiet-Silvain, J.
https://doi.org/10.3917/cdle.032.0129
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- Vigarello, G.
- et Guiet-Silvain, J.
- Vigarello, Georges.
- et al.
- VIGARELLO, Georges
- et GUIET-SILVAIN, Jeanne,
https://doi.org/10.3917/cdle.032.0129
Notes
-
[1]
R. Peto, G. Whitlock, « Body-mass index and cause-specific mortality in 900000 adults : collaborative analyses of 57 prospective studies », Lancet, 18 mars 2009.
-
[2]
Voir Le Monde, 19 novembre 2009.
-
[3]
Voir les enquêtes ObEpi, conduites en France tous les trois ans depuis 1997, site web : www.lanutrition.fr/ObEpi (consultation septembre 2010).
-
[4]
Voir le discours de Bill Clinton sur le « poids de la nation », le 27 juillet 2009 dans le cadre des conférences des Centers for Disease Control and Prevention.
-
[5]
Voir l’enquête ObEpi, 2006, site, op. cit.
-
[6]
Ibid., p. 27. Voir aussi, « Obésité et mortalité », La Lettre de la NSFA, n° 21, septembre 2006.
-
[7]
C. Emery, « Évaluation du coût associé à l’obésité en France », La Presse Médicale, Vol. 36, juin 2007.
-
[8]
S. Czernichow et A. Basdevant, « Conséquences médico-économiques de l’obésité », Médecine de l’obésité, (dir. A. Basdevant et B. Guy-Grand), Paris, Flammarion, (Médecine-Sciences), 2004 p. 28.
-
[9]
Voir l’« Exposé des motifs » dans la « Proposition de loi relative à la prévention et à la lutte contre l’obésité présentée par MM. R. Courtaud, C. Saunier, M. Rainaud », Sénat, 6 mai 2008.
-
[10]
J.-M. Le Guen. Obésité, nouveau mal français, pour une réponse politique à un fléau social. Paris, Armand-Colin, 2005.
-
[11]
Enquête, INCA, AFFSSA/CREDOC/DGAL, 1990.
-
[12]
C. Simon, « Alimentation, gain de poids et obésité », op. cit.
-
[13]
Ibid., p. 55.
-
[14]
Voir, J.-L. Lambert, L’évolution des modèles alimentaires en France, Paris : Lavoisier, 1987.
-
[15]
A. Basdevant interviewé par Le Monde, 19 nov. 2009.
-
[16]
A. de Danne interviewée par Le Monde, ibid.
1 Ancien professeur d’éducation physique et ancien professeur de sciences de l’éducation, Georges Vigarello, après avoir dirigé le conseil scientifique de la Bibliothèque nationale de France de 2000 à 2008, est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ses travaux portent sur les représentations et les pratiques du corps. Il a codirigé avec Alain Corbin et Jean-Jacques Courtine une Histoire du corps, en trois volumes, parue au Seuil (2005-2006). Auteur récemment de, Histoire de la beauté, Paris, Point Seuil, 2007, et de Les métamorphoses du gras, histoire de l’obésité, Paris, Seuil, 2010.
2 J.G.-S. – Dans votre dernier ouvrage, Les métamorphoses du gras, histoire de l’obésité (Seuil), vous qualifiez le syndrome d’obésité, celui gagnant depuis deux décennies tous les pays, dont en particulier les pays occidentaux, de « phénomène épidémique ». Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par ce mot, et préciser ce qu’il en est de l’obésité infantile ?
3 G.V. – Un phénomène épidémique existe à partir du moment où une même pathologie atteint, au même moment, un « très grand nombre de personnes », pour reprendre l’expression de Littré. C’est exactement ce qui se produit à l’heure actuelle pour l’obésité. Les enquêtes confirment une récente et étonnante croissance du mal : 1,2 milliard de personnes dans le monde, en 2005, sont en surpoids, 400 millions sont obèses [1], 700 millions devraient l’être en 2015 [2]. La prévalence grandit, passant en France, pour l’obésité, de 5,5 % des habitants en 1992 à 12,4 % en 2006 et 14,5 % en 2009 [3], alors qu’elle était stable dans les années 1980-1990. Elle est plus marquante aux États-Unis, doublant en 20 ans, entre 1980 à 2000, au point que dans les années 2000 deux tiers des adultes américains sont, soit obèses soit en surpoids [4]. D’où ce constat des enquêteurs effectuant en France un bilan global et précis tous les trois ans :
4 « Depuis environ 20 ans une nouvelle épidémie sévit dans le monde, elle s’appelle obésité et la France n’est pas épargnée. Avec les personnes souffrant de surpoids, nous arrivons à 20 millions de personnes concernées par ce problème [5]. »
5 Les enquêtes confirment le constat pour les enfants, notant, toutes, une accélération rapide de l’augmentation de la prévalence du surpoids et de l’obésité : de 0,2 % dans les années 1970, elle est en 2010 de 2 % par an, soit 400000 jeunes Européens en surpoids ou obèses en plus chaque année. L’obésité touche près d’un enfant sur six en France, soit deux fois plus qu’il y a dix ans. Vers 1966 il y avait seulement 4 à 5 % d’enfants qui étaient obèses. Ce chiffre s’élève en 2010 à 16 et 18 %, phénomène d’autant plus préoccupant que près de deux tiers des enfants obèses le resteront toute leur vie, ce qui pourrait réduire de plusieurs années leur espérance de vie.
6 J.G.-S. – Ce phénomène est-il clairement évalué ?
7 G.V. – Oui, le calcul de l’IMC (indice de masse corporelle) : le poids divisé par la taille au carré, indice statistique permettant d’évaluer surpoids et obésité pour les adultes ne saurait être ici valide. Un indice, en revanche, a été spécifiquement développé pour les enfants, en tenant compte de l’âge et du sexe. L’IMC corporelle pour enfants (ou IMC selon l’âge) permet d’identifier si un enfant a un « poids excessif » ou s’il est « susceptible de présenter un poids excessif ». L’IMC obtenu est interprété selon des courbes spécifiques. Quant aux enquêtes, elles sont régulières, statistiques, effectuées par des institutions reconnues de tous.
8 J.G.-S. – Quels sont les risques de l’obésité ?
9 G.V. – Nombreux et depuis longtemps connus. Pour dire très vite et en désordre : l’hypertension artérielle ; la hausse des triglycérides (graisse dans le sang), augmentant ainsi les risques de maladies cardiovasculaires ; le diabète ; des problèmes articulaires (les genoux, par exemple) qui limiteront éventuellement les activités sportives ; le syndrome d’apnée du sommeil (pour les enfants très obèses), se résumant à un mauvais sommeil et à la somnolence pendant la journée, ce qui peut mener à des troubles de la scolarité en réduisant les capacités de mémorisation et d’attention. Relation « quasi linéaire » enfin entre la mortalité et l’indice de masse corporelle [6].
10 Encore faut-il envisager le problème sous l’angle le plus trivial : celui du coût. La dépense sanitaire double pour une personne « obèse » par rapport à une personne « normale », 2500 euros « contre » 1263 euros [7], provoquant, pour l’ensemble, 5,7 à 7 % des coûts globaux de santé aux États-Unis et 2 à 3,5 % en Europe [8], tout en laissant présager de nouveaux chiffres encore, dont 14 milliards d’euros de dépenses pour cette seule pathologie dans la France de 2020 [9]. Rien d’autre, autrement dit, qu’un « nouveau mal français [10] ».
11 J.G.-S. – Quelles sont les explications possibles d’un tel phénomène ?
12 G.V. – Explications multiples bien sûr et très diverses. La consommation d’abord qui a généralisé l’abondance nutritive ; l’accroissement, au sein même de cette consommation, des produits gras ou sucrés, ceux qui sont les plus susceptibles d’accentuer l’obésité. Rien d’autre qu’une stratégie des marques d’ailleurs : l’attirance par le goût, le jeu sur l’effet immédiatement « séducteur » des substances, la « palatilité » du produit comme disent les diététiciens. Flatter le « palais » est aussi mieux garantir et accroître la production. Le résultat est sensible : les boissons sucrées des adolescents, en France par exemple, s’élèvent en 2010 à 200 mL par jour, alors que celle des adultes demeure inférieure de moitié [11]. Or une boisson sucrée absorbée quotidiennement par les collégiens pourrait augmenter de 60 % leur risque d’obésité [12]. La restriction des lipides pourrait quant à elle, et par ailleurs, s’accompagner « d’une perte de poids modeste mais significative [13] ».
13 La sédentarité est une autre cause marquante, elle qui réduit la « combustion » physiologique permettant la transposition en graisse des substances non brûlées. Cette sédentarité a grandi avec le loisir télévisuel, les jeux vidéos, les écrans en tous genres. Au Canada, où les enquêtes sanitaires sont les plus développées, l’estimation est indiquée en pourcentage : le quart des enfants a un poids excessif et les deux tiers des enfants d’âge scolaire ne feraient pas suffisamment d’exercices pour que leur développement se fasse de façon optimale.
14 Encore faut-il être attentif aux inégalités sociales. Leurs effets sanitaires et alimentaires sont clairement soulignés par tous les experts : manque d’informations nutritionnelles dans les classes populaires, moindre soin apporté à la préparation et à l’accommodement des repas, accès à des aliments moins « nobles » ou « surveillés », compensations diverses investies dans la quantité apparente et le surplus. Les différences sont chiffrées : l’apport calorique quotidien dans les couches moyennes et supérieures est moindre de 200 calories par jour, comparé à ce qu’il est dans les classes populaires [14].
15 J.G.-S. – Quelles sont les grandes lignes d’une stratégie éducative ?
16 G.V. – L’indication des causes désigne en creux l’indication des ripostes. À commencer par la nécessité d’un contrôle accru, à exercer par la puissance publique, sur les marques et leurs stratégies. Des programmes à finalité préventive existent, d’ailleurs, depuis longtemps, tel le « Programme national nutrition santé » (PNNS) lancé en 2001, avec ses phases successives PNNS 2 et PNNS 3, plus aiguisées multipliant messages et conseils. Les critiques de ses insuffisances existent aussi : « Le problème n’est pas aux messages, mais à l’application [15] ». Comme existent les critiques de ses imperfections : « C’est sur l’absence ou l’insuffisance de l’activité physique que le travail est le moins avancé [16] ».
17 Reste que la voie pédagogique ne saurait être celle de l’orientation alimentaire normée, celle de l’interdit ou du dictat. Seul un enseignement d’ensemble, celui portant sur les comportements sanitaires, leurs corrélations possibles, les responsabilités individuelles et collectives qu’ils impliquent peuvent avoir une chance d’aboutir. Seule une vision globale peut, au bout du compte, avoir un effet sur les comportements. Plus encore, seul un programme prenant en compte, de la manière la plus concrète et la plus vivante, la totalité des problèmes sanitaires, ceux mêmes susceptibles de constituer une discipline nouvelle, avec ses convergences internes, ses savoirs propres, ses logiques spécifiques, a une chance de faire exister à l’école une véritable éducation à la santé.