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De l’Empire à la République : aperçus sur le XIXe siècle

Pages 127 à 147

Citer cet article


(2019). De l’Empire à la République : aperçus sur le XIXe siècle. Cahiers Jaurès, 233(3), 127-147. https://doi.org/10.3917/cj.233.0127.

« De l’Empire à la République : aperçus sur le XIXe siècle ». Cahiers Jaurès, 2019/3 N° 233, 2019. p.127-147. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cahiers-jaures-2019-3-page-127?lang=fr.

2019. De l’Empire à la République : aperçus sur le XIXe siècle. Cahiers Jaurès, 2019/3 N° 233, p.127-147. DOI : 10.3917/cj.233.0127. URL : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-jaures-2019-3-page-127?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cj.233.0127


Notes

  • [1]
    François Furet, La Révolution de Turgot à Jules Ferry, in F. Furet, La Révolution française, Paris, Gallimard coll. « Quarto », pp. 739 et 744.
  • [2]
    Pierre Rosanvallon, La démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, Paris, Gallimard, 2000, p. 237.
  • [3]
    Éric Anceau, Les députés du Second Empire. Prosopographie d’une élite du XIXe siècle, Paris, Champion et Slatkine, 2000.
  • [4]
    Prosper-Olivier Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, Maspero, coll. « Petite collection Maspero », 1971, p. 82-88.
  • [5]
    Gilles Heuré, Gustave Hervé. Itinéraire d’un provocateur. De l’antipatriotisme au pétainisme, Paris, La Découverte, coll. « L’Espace de l’histoire », 1997.

L’Empire libéral

1En plaçant le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte sous la catégorie de la « farce » dans son 18-Brumaire en 1852, Marx figeait une interprétation canonique du Second Empire : celle d’un régime de contradictions et de tâtonnements, jouant une classe contre l’autre pour mieux imposer l’État à la société. Les efforts de libéralisation du régime à partir de 1860 sont sous-estimés à ce titre : comme il l’écrit à Engels le 18 mai 1870, Marx considère que le plébiscite, au lieu de graver dans le marbre constitutionnel un bonapartisme libéral, ne fait que dissimuler la résurgence de l’Empire autoritaire de « Boustrapa ». Sans en emprunter les effets rhétoriques, les historiens ont, eux aussi, tendu à dévaloriser la pente libérale du régime, en particulier la période ouverte par les élections législatives de 1869, la formation du gouvernement d’Émile Ollivier en janvier 1870, et le plébiscite de mai. Même François Furet, dans La Révolution française de Turgot à Jules Ferry, en avait fait l’aveu de faiblesse d’un « despotisme amolli », tout en notant qu’il s’agissait d’« une opération de politique intérieure infiniment mieux pensée que l’improvisation des Cent Jours [1] ». Avortée par la défaite qui la suit, l’expérience ne semble donc avoir ni précédent, ni descendant.

2Il fallait donc toute l’érudition, tout le savoir d’Éric Anceau pour éclairer ces mois erratiques, au cœur de l’inédit présenté lors de son habilitation à diriger des recherches en 2014. Il faut d’ailleurs saluer cette publication, entreprise par SPM Kronos : c’est la recherche brute qui se donne à lire, mais la fluidité de l’écriture comme la clarté de l’argumentation prouvent qu’un historien avec le talent d’Éric Anceau peut exiger de son lecteur l’effort d’une lecture approfondie, largement récompensée tant le sujet se révèle passionnant. Peu de choses sont réellement connues sur ces quelques mois, de fin 1869 à septembre 1870, alors que les sources sont aussi pléthoriques que les 18 volumes des souvenirs laissés par Émile Ollivier. Un tel décalage entre le peu d’études sur la période et la masse documentaire disponible pour la traiter explique l’ampleur de l’ouvrage : aux 1 090 pages de texte s’ajoutent 75 annexes, composées de textes et de correspondances officielles, de cartes électorales et de caricatures, ainsi que d’une bibliographie particulièrement fournie.

3La question qui anime la recherche d’Éric Anceau est fort simple : quelle est la signification, quelle est la portée de cet Empire libéral, si contradictoire avec le coup d’État du 2 décembre et aussitôt annulé par l’effondrement du régime ? La thèse défendue est que ces quelques mois ont constitué un possible de l’histoire politique française en mêlant modernisation, nationalisation, politisation des masses. Et pour rendre justice à ce possible, l’auteur fait le pari d’une « histoire politique totale », « capable de se centrer sur un bref moment, tout en embrassant l’ensemble de la contemporanéité, de jouer sur les échelles et de s’ouvrir à tous les secteurs historiques, comme aux autres sciences humaines et sociales » (p. 11). En inscrivant ces quelques mois dans le rythme plus large de l’histoire politique du Second Empire et du XIXe siècle français, cette perspective « mêle étroitement le descriptif et l’explicatif, le qualitatif et le quantitatif, ainsi que le diachronique et le synchronique. Elle appréhende les phénomènes par le haut et par le bas et sous tous les angles […], joue aussi sur les échelles du temps et de l’espace […], à la fois tableau et récit et prend en compte les trois temps de l’histoire » (p. 30). L’ambition, très large, sous-tend l’organisation du propos en trois parties. Il s’agit d’abord d’éclairer la genèse de l’Empire libéral en l’inscrivant dans l’histoire plus ample de « l’écosystème impérial », c’est-à-dire un régime au fonctionnement autoritaire, mais qui doit trouver une orientation libérale à partir de 1860, à la fois pour des raisons internes et externes. Cette « quadrature du cercle » explique que la libéralisation du régime ait mis une petite décennie, évoluant entre volonté d’ouverture et renaissance de la contestation : ainsi, lorsque le conservatisme de Persigny se heurte au libéralisme de Morny, ouvrant la voie à la fondation de l’Union libérale en 1861, qui rassemble monarchistes libéraux et républicains modérés et permet l’élection d’une trentaine d’opposant en 1863. Mais la libéralisation voulue par Morny encourage les critiques en 1864, à la fois sur la question sociale (le Manifeste de Soixante) et sur les libertés (le discours sur les « libertés nécessaires » de Thiers). Ces oppositions s’affirment alors que Rouher, « vice-empereur sans responsabilités », impose une ligne résolument conservatrice. En somme, l’oxymore d’Empire libéral est une autre façon de souligner toutes les ambiguïtés du régime, un pas vers une libéralisation inévitable amenant une recrudescence des oppositions que le pas suivant cherche à réduire.

4Mais cette contradiction avait déjà été relevée par Pierre Rosanvallon qui écrivait dans La démocratie inachevée que « le régime a tendu, de fait, à être platement réduit à ses diverses pratiques sans qu’aucune autre cohérence que celle d’une présupposée stratégie machiavélienne de dissimulation ne puisse être discernée [2] ». Mais Éric Anceau dépasse ce constat d’incohérence et va plus loin, en s’efforçant de prendre l’orientation libérale au sérieux, non comme le compromis inévitable de tensions antagonistes, mais comme la stratégie nécessaire à la continuité du régime. Parce qu’en 1869, le Second Empire est installé depuis 18 ans, ce qui en fait le plus durable de l’histoire post-révolutionnaire de la France, à jeu égal avec la Monarchie de Juillet. Et comme elle, il doit affronter des difficultés qu’Éric Anceau montre magistralement grâce à une approche prosopographique qu’il avait déjà éprouvée pour les députés du Second Empire [3]. Les élites vieillissent, à l’image d’un Napoléon III malade : le Sénat atteint une moyenne d’âge de soixante ans ; le Corps législatif de 57 ans. D’autre part, la composition de ces élites reste remarquablement homogène, favorisant encore largement la noblesse, la haute et la moyenne bourgeoisie des propriétaires. De sorte que « depuis 1852, les permanences l’emportaient […] sur les changements au sein du plus haut personnel impérial » (p. 239). Et le constat peut être élargi à toutes les institutions, à tous les groupes qui soutiennent le régime, du deuxième cercle des élites (collaborateurs des ministres, Cour de cassation, Banque de France, Cour des comptes, Affaires étrangères, Inspection des finances…), aux représentants de l’État dans les provinces comme les préfets. Mais alors que cette élite stable et vieillissante creuse l’écart avec le pays, les notables locaux s’ouvrent davantage aux catégories favorisées par l’industrialisation, ainsi qu’aux oppositions républicaines. En 1869, le Second Empire se trouve donc face à une question que n’avait pas résolue les régimes précédents : celle d’adapter un régime originellement autoritaire à des évolutions sociales de fond : modernisation, nationalisation, politisation. L’Empire libéral n’a donc pas été l’explosion de logiques antagonistes et incontrôlées, mais bien une crise de croissance.

5À partir des élections des 23 et 24 mai 1869 s’enclenchent donc une série d’innovations qui montrent l’importance cruciale de la période. Il s’agit d’abord des élections elles-mêmes, alors que les libertés accrues, notamment pour la presse et les réunions publiques, sont acquises depuis 1868. Cette conjoncture permet une campagne électorale, « la première de l’ère contemporaine de notre histoire » (p. 281), menée avec des moyens inédits, politisant des candidats sur lesquels ne pèse plus aussi fortement la candidature officielle. Le nouveau Corps législatif laisse place à une opposition trop émiettée pour menacer le régime, et à une majorité libérale favorable à un Empire adapté. À leur initiative, l’interpellation des 116 amène l’Empereur à promulguer le senatus-consulte du 8 septembre 1869, qui « donnait au régime des institutions libérales et ménageait une évolution possible vers le parlementarisme, même si l’empereur demeurait hostile à cette dernière et entendait rester ferme sur ce point fondamental » (p. 388).

6C’est alors qu’Émile Ollivier entre en scène et introduit une nouvelle innovation. Les négociations avec Napoléon III sont complexes et surtout, « les réunions qui se déroulèrent fin novembre et début décembre 1869 […] eurent pour but de dégager une majorité, de constituer des groupes dotés d’un programme, de désigner des candidats pour les postes-clés de l’Assemblée, et de déterminer des consignes de vote » (p. 396). Le gouvernement constitué le 2 janvier 1870, fort du soutien de Napoléon III, sort renforcé de l’affaire Victor Noir et rencontre un soutien assez large, notamment en laissant le Corps législatif fixer son propre règlement. Mais il s’agit de changements dans la continuité : les cadres du régime restent en place ; la candidature officielle, si elle est progressivement abandonnée, ne sert à rien puisque les candidats du gouvernement l’emportent ; le recrutement repose moins sur le favoritisme que sur la compétence. « Prétendre que le gouvernement du 2-janvier ne touche pas au personnel impérial serait donc aussi mensonger que de sous-entendre qu’il désorganisa l’appareil d’État en le changeant radicalement. » (p. 519) En revanche, ce sont ses méthodes de travail qui lui donnent son originalité. Le gouvernement institue en effet des « grandes commissions » dont le rôle est de réfléchir aux réformes à mener. Très vite constituées, elles touchent au régime économique de la France, à la marine marchande, à la décentralisation, à l’enseignement technique et supérieur, à la question sociale… Certes, le bilan semble décevant puisque la guerre ne donne guère le temps d’avancer de réformes approfondies. Mais « à la faveur des grandes commissions, la passion réformatrice et la soif de débat des élites nationales s’étaient encore accrues » (p. 583). Le travail de ces commissions va de pair avec celui, très intensif, du gouvernement : les huit semaines de février et mars 1870 « furent sans doute les plus ardentes en matière d’activité réformatrice depuis 1789 » (p. 593) ; et d’un autre côté, la gauche, profitant de la libéralisation, se jette sur la moindre occasion pour exiger plus de réformes. De façon à calmer ces tensions, il semble de plus en plus nécessaire de graver dans le marbre les modifications du régime et de les poursuivre, notamment en transformant le Sénat en Chambre législative. Mais pour donner plus de poids encore à ces modifications, décision est prise de soumettre les modifications constitutionnelles au vote des Français, provoquant le départ du gouvernement des libéraux viscéralement hostiles à l’arme plébiscitaire.

7S’agit-il pour autant d’un retournement ? L’activité gouvernementale n’a d’égale que les innombrables interpellations ; les élections aux conseils généraux d’arrondissement de juin 1870 montrent que le régime reste fort malgré l’effacement de la candidature officielle. Certes, les oppositions, notamment celle de l’Internationale, gagnent en virulence, mais « si l’Empire libéral n’avait pas encore trouvé son assiette définitive, il avait indéniablement marqué des points dans les profondeurs du pays » (p. 777). C’est bien la guerre, déclarée en juillet 1870, qui sonne le glas de cette expérience, tout en révélant les fragilités d’un régime dont les processus décisionnels ne sont ni clairs ni efficaces. Mais l’Empire reste solide et les premières défaites, toujours lues à l’ombre de Sedan, ne doivent pas dissimuler que le pays continue de fonctionner en août. Plus largement, les continuités semblent l’emporter : certes, les républicains s’assurent du contrôle de l’État, mais les épurations restent limitées au corps préfectoral, au parquet ou au corps diplomatique, de sorte que « la République sembla s’inscrire dans la continuité de l’Empire libéral, qui distinguait entre la sphère du politique et celle de l’administratif » (p. 954). La républicanisation de la fonction publique n’aura lieu que dans les années 1870. La continuité est enfin visible dans les projets auxquels la République s’attaque dans les années 1870-1880 : réforme des pouvoirs locaux, réforme de la fonction publique. Ainsi, « par bien des aspects, le 4-Septembre fut moins rupture que transition, transition qui avait été préparée durant toute la période de libéralisation, et en particulier sous l’Empire libéral » (p. 1077). Là réside donc l’apport majeur de l’ouvrage : celui d’intégrer l’expérience si contradictoire de l’Empire libéral dans la continuité de l’histoire politique de la France du XIXe siècle, et d’en proposer une lecture cohérente et convaincante, en brisant l’idée que le « modèle républicain » a institué une rupture radicale. Mais sur l’autre versant, dans quelles continuités, ou dans quel récit l’Empire libéral peut-il s’inscrire ? Au-delà de la reprise, par la République gaullienne, des intuitions de l’Empire libéral, deux éléments peuvent sembler important. Le premier est que l’Empire libéral, tel qu’Éric Anceau le dépeint, participe pleinement d’une maturation lente, continue en dépit des aléas politiques et des révolutions, de l’État en France. Il serait même la brève transition qui a assuré l’adaptation de l’État à un nouvel âge démocratique, maintenant des élites et des usages tout en s’adaptant à la modernisation en marche. D’une certaine façon, Éric Anceau retrouve ici la conclusion que pouvait élaborer Tocqueville ou Marx sur le Second Empire : celui d’un développement de l’État, à la différence qu’il ne surplombe pas la société au point de l’ignorer, mais en recherche le contact en permanence. La deuxième continuité serait celle des débats sur le libéralisme français, puisque les conclusions d’Éric Anceau montrent la plasticité d’un courant politique transigeant avec un régime auquel il s’était d’abord opposé.

8Le pari d’une « histoire politique totale » lancé par Éric Anceau au début de son ouvrage est-il tenu ? La réponse appelle quelques réserves. Au fond, l’analyse reste étroitement politique, en analysant le détail des idées et des programmes ; en décrivant campagnes électorales, majorités parlementaires, processus de négociation et de décision ; en identifiant des élites… Les autres secteurs historiques sont, en définitive, assez peu mobilisés : ce qui relève des bouleversements économiques de l’époque, par exemple, reste étroitement soumis à l’agenda politique gouvernant l’Empire libéral, notamment les conséquences du traité de libre-échange de 1860, mais il y a loin d’une histoire économique de l’Empire de ces quelques mois. Celle-ci aurait-elle beaucoup de sens, d’ailleurs ? De même, l’histoire sociale sert avant tout à interroger les élites en cascade descendante, tout en laissant l’ensemble de la population française hors du tableau. Mais après tout, est-il possible de faire autrement alors que, de l’aveu même de l’auteur, le détail de la libéralisation de l’Empire en 1869-1870 touche peu la population ? Il s’agirait donc moins, dans ce livre, d’une histoire politique totale que de l’histoire totale d’un événement politique. Mais dans ce souci d’exhaustivité, le livre d’Éric Anceau donne un exemple de clarté et d’érudition.

9Éric Anceau, L’Empire libéral, deux volumes, Paris, Editions SPM Kronos, 2017, 1 425 pages.

10Emmanuel Jousse

Edmond, comte d’Alton-Shée et socialiste (1810-1874)

11On comprend que Jacques Jaubert, journaliste et auteur de diverses études historiques et littéraires, se soit intéressé à ce curieux personnage, aristocrate, membre de la Chambre des Pairs de Louis-Philippe, ami de Balzac et de Musset, cité dans L’éducation sentimentale, clubiste d’extrême-gauche sous la IIe République et adversaire de l’Empire, lié à Victor Hugo et à Gambetta. À dire vrai, les tribulations de la vie privée de ce mondain jouisseur, amateur de bonnes fortunes et qui s’essaye à la littérature, ami du peintre Chenavard, l’auteur de la Palingénésie sociale, sont sans doute plus convaincantes que l’évolution politique vers la gauche puis l’extrême-gauche de ce pair de France longtemps gouvernemental, tout en étant en bons termes avec Berryer, chef du parti légitimiste, et Odilon Barrot, de la gauche dynastique, devenu républicain vers 1847. Certes, il précède en ce chemin Hugo qui le sera quelques mois ou années plus tard, mais son évolution est tout de même bien incertaine. Pour une fois, on comprend que le suffrage universel ne l’ait pas suivi et ne l’ait envoyé ni à la Constituante de 1848, ni à la Législative de 1849, ni au Corps Législatif de 1869, ni à l’Assemblée nationale de 1871… Pourtant, il s’était montré actif propagandiste de la campagne des banquets, il avait fondé le Club de la Commune de Paris transformé en Comité démocrate et socialiste, et il avait soutenu Raspail à l’élection présidentielle de 1848. Mais il était lié aussi à Morny, qui lui évite arrestation et proscription, ami de longue date du comte Walewski, parent de l’empereur et son ministre. Très investi en affaires dans les chemins de fer de France et d’Espagne, il avait rencontré Louis-Napoléon Bonaparte dont il avait pourtant voté la mort lors du procès de 1836… Il n’est pas interdit de comprendre les soupçons à son égard du sourcilleux Delescluze, lequel ne semble pas lui en porter trop rigueur. Le comte rouge écrit encore dans La nation souveraine, un journal républicain de gauche hostile à la guerre civile et très critique à l’égard de la Commune. Son article « Une chance de paix » (29 avril 1871) est embarrassé et cherche à dessiner une troisième voie entre Thiers, qui a la légalité, et Paris, dont il faut respecter les droits…

12Le temps a passé et nous ne saurons jamais exactement ce qui se tramait dans le for intérieur de ce personnage atypique. Il reste une vie bien remplie, un peu chaotique, d’une moralité assez libre et personnelle, au cœur des tourments et de l’agitation de la vie politique, sociale, artistique et intellectuelle du siècle, de la Restauration à la IIIe République. Merci à Jacques Jaubert de l’avoir rappelée et fait revivre dans ce livre plaisant et informé.

13Jacques Jaubert, Le danseur de la Chambre des Pairs, Paris, L’Ours, 2019, 152 p.

14Robert Lindet

L’honneur perdu du général Cluseret

15Il est de ces personnages dont l’histoire ne semble savoir que faire. Des vies en demi-teinte, prises dans les scansions du siècle, dont l’obscurité relative permet d’en éclairer les possibles non advenus, mais trop exposées en même temps pour incarner tout à fait le type même des vaincus de l’histoire. On pourrait, à première vue, ranger parmi ces personnages Gustave Cluseret, anti-héros de la seconde moitié du XIXe siècle, dont Florence Braka brosse la biographie dans un ouvrage issu d’une thèse remaniée, soutenue en 2016. À son sujet, les grandes figures du socialisme n’ont pas manqué de mots – durs, souvent – pour décrire l’itinéraire de cet aventurier-révolutionnaire, à mille lieues de tout romantisme : Prosper-Olivier Lissagaray, dans son Histoire de la Commune, qualifie ce dernier d’inpartibus infidelium de l’Internationale, et donne une relation peu avenante de son action dans les Communes de Lyon et de Marseille [4] ; Marx lui-même le qualifie d’« idiot », de « fou », de « lâche » et d’« aventurier » capable de « compromettre la cause » (Florence Braka, p. 94). Pourtant, cette mise à l’écart de la grande histoire révolutionnaire n’a pas signifié pour Cluseret l’absence de production documentaire. Bien au contraire, les fonds mobilisés par l’auteure sont impressionnants, et permettent d’analyser avec finesse l’évolution du personnage, de l’Internationale au nationalisme, tel un Gustave Hervé, dont Gilles Heuré avait donné une belle biographie en 1997 [5].

16À l’origine de cette vie tourmentée, donc, il y a 1848. Descendant de grognard et de capitaine de la Garde mobile, issu de Saint-Cyr, Cluseret est aux côtés de Cavaignac lors des journées de Juin. Mais c’est sans doute moins les remords d’avoir servi la dictature contre le prolétariat qui anime le désir de sécession de Cluseret vis-à-vis de l’armée, que la réorganisation subséquente de la Garde mobile en 1851 et l’absence de reconnaissance des services rendus en Crimée en 1856. La Légion d’honneur lui échappe en 1857 et Cluseret, blessé, notifie sa démission à l’empereur en juillet 1858.

17De 1860 à 1870, la vie de Cluseret est semblable à celle d’un mercenaire des révolutions transatlantiques. À trente-cinq ans, il combat en Italie aux côtés de Garibaldi, qui le nomme major, et commande une légion de six cent hommes. L’aventure s’achève après la capitulation de Capoue : Garibaldi « remercié » par les piémontais, Cluseret embarque pour l’Amérique. Arrivé à New York en janvier 1862, se rêvant en « nouveau Lafayette », il se range du côté de Lincoln dans la Guerre de Sécession. Malgré une succession de différends avec les généraux nordistes, Cluseret trouve en Frémont un allié de taille. C’est lui qu’il soutient dans sa campagne présidentielle, via le journal The New Nation (1864), organe de la scission démocrate dans lequel Cluseret impose progressivement ses propres vues, qu’il développe, une fois obtenue la citoyenneté américaine, dans le Messager franco-américain courant 1865 ou dans l’Union League House of Philadelphia en 1866. Ainsi, radical, Cluseret l’est certainement, et c’est avec une certaine idée du rôle historique des États-Unis qu’il part combattre au Mexique contre le « vieux monde », au printemps 1866. Passage de courte durée car, rapidement, Cluseret est commissionné par Fenton, gouverneur de New York, pour aller soutenir le mouvement fenian en Irlande. Cluseret embarque pour l’île en janvier 1867, mais les échecs des insurrections du 11 février et du 5 mars l’incitent à partir pour le continent. Il écrit alors : « Il me faut pousser à la roue, démolir ce vieil édifice européen qui craque de toutes parts (…) Les temps sont proches et l’opinion mûre. Il ne manque que des hommes, des caractères. » (cité p. 76) Virulent à l’égard du régime de Louis-Napoléon Bonaparte, Cluseret passe par Sainte-Pélagie, où il fait la rencontre d’Eugène Varlin. Rencontre décisive, qui le conduit à se rapprocher de l’Association Internationale des Travailleurs, et à être commissionné par Varlin lui-même pour fonder une section francophone de l’AIT aux États-Unis en juin 1869. Les soupçons de Marx et Engels, et plus globalement de la tendance collectiviste, pèsent lourd sur ce proche des proudhoniens et des mutuellistes : mais ces soupçons pèsent peu lorsqu’éclate la guerre-franco-prussienne, et surtout lorsque s’effondre un Second Empire dont Cluseret avait pressenti la chute.

18Tapi à Bruxelles lors de la défaite de Sedan, Cluseret n’arrive à l’Hôtel de Ville que le 5 septembre 1870. Immédiatement, il offre ses services à Trochu, mais le refus qu’il essuie le conduit à traiter Gambetta de « Prussien » et à se ranger du côté des exclus du Gouvernement provisoire (Delescluze, Blanqui), puis de l’AIT et du Comité des vingt arrondissements, qui le fait responsable de la guerre. Cluseret y défend le jusqu’auboutisme, la défense de Paris et la levée en masse de la province. Le 21 septembre, le Comité de Salut Public de la Commune de Lyon fait appel à ses services, mais l’échec retentissant de l’insurrection du 28 septembre conduit Cluseret à prendre le chemin de l’exil, en Suisse, avant de retenter l’expérience à Marseille. Les positions fédéralistes de la Ligue du Midi, très proches de l’« esprit de 1792 », s’accordent aux vues de Cluseret : toutefois, celui-ci ne bénéficiant pas de l’appui de l’ensemble de la Garde Nationale marseillaise, Gambetta profite de la confusion qui règne à Marseille pour imposer Alphonse Gent, un de ses lieutenants, qui met fin à l’expérience communaliste. L’aventure de Cluseret aurait sans doute pu s’arrêter là, si l’enchaînement des événements entre janvier et mars 1871 (nomination d’Aurelles de Paladines à la tête de la Garde Nationale, élection d’une Chambre monarchiste, décapitalisation de Paris) n’avaient pas conduit Paris à s’insurger contre Versailles. L’issue de la Commune de Paris devient alors très clairement militaire, et c’est pourquoi le Comité central de la Garde Nationale fait appel à Cluseret, le nommant délégué à la guerre après son arrivée le 21 mars. L’auteure écrit alors : « Le succès de la révolution dépend désormais de l’issue de la guerre civile, et donc de Cluseret. » (p. 143) En effet, fort de ses expériences antérieures, et s’appuyant sur les principes développés dans Armée et démocratie (écrit entre 1866 et 1869), Cluseret procède à un certain nombre de réformes internes à la Garde Nationale (en avril 1871), tout en privilégiant l’option défensive face à Versailles. Toutefois, son entrevue avec un représentant de Bismarck afin de négocier l’évacuation des forts ceignant Paris, et la prise du Fort d’Issy, à la fin avril, lui valent d’être inculpé pour trahison, avec pas moins de onze chefs d’accusation, et arrêté à la prison de Mazas. Florence Braka engage alors une discussion serrée (pp. 157-170) sur le rôle véritable de Cluseret dans l’échec militaire de la Commune de Paris, en confrontant la bibliographie existante aux documents issus du procès du général et de ses propres écrits. Acquitté après trois semaines, Cluseret est libéré le 21 mai : sentant le vent tourner, il se réfugie chez un abbé parisien, avant de s’exiler en Belgique puis en Suisse. Jusqu’en 1886, date à laquelle il retourne en France, ce sont donc quinze longues années passées près de Genève, où Cluseret, héritier et héritant des conflits de la Commune, s’essaye néanmoins à la peinture sous l’influence de son ami Gustave Courbet, qui l’introduit au Salon des Indépendants dans les années 1880. Années de solitude relative, de réflexion, d’évasion vers l’orientalisme auquel il s’essaye dans ses toiles.

19L’année 1886 signe donc le retour de Cluseret en France – et plus précisément dans le Var, où il candidate à la députation –, dans le contexte de « crise morale » que traverse la société française, marquée par les scandales financiers (Panama, Wilson) et le mouvement boulangiste. Le programme politique de Cluseret est essentiellement axé, comme le note l’auteure, sur la question de la moralité et de la moralisation de la vie politique, tout en empruntant à l’héritage de 1792, de 1848 et de 1871 : défense de la supériorité du mandat impératif sur le mandat représentatif, supériorité des électeurs sur les élus, prévalence du fédéralisme sur la centralisation, revalorisation de la pratique référendaire, etc. S’agit-il là d’un programme que l’on qualifierait aujourd’hui de « populiste » ? Cluseret défend viscéralement et en toutes circonstances, comme le dit F. Braka, le « recours au peuple » (p. 200). De plus, comme Boulanger, il estime une révision constitutionnelle nécessaire pour surmonter les crises de fin de siècle. Toutefois, il se méfie du « césarisme » qu’incarne le Général Revanche, à l’instar de certains socialistes qui, pour autant, ne l’estiment pas suffisamment fiable et lui préfèrent à Toulon un candidat concurrent, labellisé par les guesdistes. Vainqueur malgré tout des élections en 1889, Cluseret signe en décembre 1892 un important manifeste défendant la révision institutionnelle et l’élection d’une assemblée constituante républicaine avec mandat impératif, manifeste auquel se rallient les socialistes, desquels il se détache de nouveau lors des élections générales de 1893.

20En effet, comme l’écrit l’auteure, Cluseret semble dépassé par la nouvelle génération des socialistes, nombreux, qui arrivent au Palais-Bourbon en 1893 : ce ne sont plus les mêmes références, le même vocabulaire, le même attachement au passé révolutionnaire français. Le basculement s’amorce : si « par l’Union socialiste, Cluseret tenait sa revanche sur 1871 et la Commune de Paris », alors, « ne croyant plus cette union possible, il lui reste une autre revanche à prendre, celle de 1870 » (p. 244). Dès lors, son anti-germanité s’épanche aussi bien à l’encontre des Prussiens eux-mêmes que des guesdistes et des internationalistes, inspirés par les « idées allemandes » de Marx, puis de Bebel et Liebknecht. Par ailleurs, dans le journal qu’il a fondé en 1886, La Voix du Peuple, les thèmes barrésiens s’affirment progressivement : l’importance du crédit pour les paysans devient une défense des paysans et du retour à la terre, l’éloignement vis-à-vis du socialisme scientifique le fait pencher vers une conception antirationaliste de l’Homme et vers le corporatisme, l’antiparlementarisme le conduit à dénoncer la collusion entre intérêts politiques et financiers, l’idéal militaire d’une patrie défensive devient un idéal nationaliste de défense de la patrie. Et c’est sans surprise que l’on voit Cluseret, à partir de 1893, collaborer à la Libre Parole de Drumont où, prudent au départ, il devient le chantre forcené d’un antisémitisme que l’Affaire Dreyfus ne fait qu’affirmer conjointement à son anti-intellectualisme. Membre du groupe parlementaire antisémite en 1898 puis de la Ligue de le Patrie Française en 1899 (un an avant sa disparition), Gustave Cluseret a-t-il été semblable à ces personnages qui peuplent discrètement les ouvrages de Zeev Sternhell ? L’auteure s’en défend, et c’est à elle que nous laissons la conclusion : « (…) le repli sur soi, la xénophobie, le nationalisme [sont] autant de réactions instinctives à la désintégration qui affecte les sociétés et à l’injonction permanente qui leur est faite de s’adapter. S’adapter ? Cluseret n’en a pas été capable, reniant à la fin de sa vie les valeurs d’égalité et de fraternité pourtant au fondement de son engagement initial. » (p. 297)

21Florence Braka, L’Honneur perdu du général Cluseret. De l’Internationale au nationalisme, préface de Gérard Haddad, Paris, Maisonneuve & Larose/Hémisphères Éditions, 2018, 361 p.

22Bastien Cabot

La Commune à Toulouse

23Peut-on parler de Commune à Toulouse ? Assurément, il y eut quelque chose entre le 25 et le 27 mars, et c’est ce « quelque chose » que Rémy Pech décrit et explique avec beaucoup d’art et de science. Le lecteur découvre ainsi Toulouse au XIXe siècle, une ville populaire et précocement républicaine où le conflit du printemps 1871 débouche sur un compromis étonnant dans les circonstances de l’époque. Il suit au jour le jour, heure par heure même, les événements du printemps qui s’annoncent au départ comme une réplique de ce qui vient de se passer à Paris, avec la question du contrôle de l’Arsenal qui évoque les canons de Montmartre. Mais l’histoire ne se poursuit pas comme à Paris et c’est un autre « possible » qui a finalement lieu.

24Le préfet Armand Duportal, depuis des décennies une figure du mouvement républicain, est bien évincé au terme du processus, mais il est acquitté en août avec tous ses co-accusés. Le pouvoir gouvernemental est certes reconnu. Le nouveau préfet, général et comte de Kératry, peut s’installer à sa place, mais non déployer dans sa totalité la politique de ferme remise en ordre qu’il souhaitait. Des militants de l’AIT sont emprisonnés, des journalistes, dont Duportal lui-même pour ses articles de L’Émancipation, poursuivis et parfois incarcérés, mais la municipalité de Toulouse reste aux mains des républicains et, dès 1876, Duportal est élu député.

25Que conclure ? Sans vraiment avoir eu lieu, la Commune a été néanmoins présente à Toulouse et son « héritage invisible » – et particulier – marque toute la suite de son histoire régionale.

26Rémy Pech, 1871. La Commune, de la révolte au compromis républicain, Portet-sur-Garonne, Éditions midi-pyrénéennes, 2019, 48 p.

27Gilles Candar

Ni Dieux ni prêtres

28Issus d’un ouvrage composite violemment anticlérical achevé en 1880, (Les mystères du confessionnal), les trois textes annoncés dans le sous-titre sont précédés d’une introduction d’une grosse trentaine de pages consacrée à Maurice Lachâtre.

29Né en 1814, Maurice Lachâtre était le fils d’un colonel des armées impériales et baron d’Empire. Élève à Saint-Cyr, Lachâtre en fut exclu peu après son admission pour avoir participé à l’émeute qui se déroula dans l’église Saint-Germain l’Auxerrois en février 1831, à l’occasion d’un service religieux célébré à la mémoire du duc de Berry. Converti au saint-simonisme, Lachâtre partit pour l’Orient, mais il s’arrêta dans le Var, où il travailla pour un menuisier et ouvrit sans autorisation une école, ce qui lui valut sa première condamnation. Il s’adonna ensuite au commerce de la librairie pour le compte d’un éditeur provincial. En 1839, il s’établit dans la capitale comme libraire-éditeur, édita Alexandre Dumas, Fourier et même les Fragments historiques de Louis-Napoléon Bonaparte, dont il se sentait alors proche. En 1842, il commença sa monumentale Histoire des papes, forte de dix volumes. Sous la Deuxième République, il milita aux côtés de Louis Blanc et de Félix Pyat. En 1852, il fonda une commune-modèle, rassemblant deux écoles, une banque, une caisse mutuelle, à Arbanats (Gironde) où il avait acquis une propriété en 1846. Lachâtre fut condamné en 1857 en tant qu’imprimeur des Mystères du peuple d’Eugène Sue et en 1859 en tant qu’auteur du Dictionnaire universel, à cause de divers articles (« catholicisme », « Dieu », « foi »…) et du Dictionnaire français illustré (pour les articles « dévot », « Jésus »…). Il prit la route de l’exil et résida à Barcelone jusqu’en 1864, ce qui lui donna l’occasion d’assister à l’autodafé de plusieurs de ses livres et brochures en 1861. De retour en France, Lachâtre fonda les Docks de la Librairie et développa un système de vente à domicile ; il composa et édita un Nouveau dictionnaire universel, qui lui attira de nouveau les foudres de la justice, tandis que la seconde édition de l’Histoire des papes, épargnée en 1866, fut à son tour condamnée, paradoxalement, en plein Empire libéral, en 1869.

30Durant la guerre de 1870, il donna quelques articles au Combat et au Vengeur de Félix Pyat ; sous la Commune, Albert Régnard, secrétaire à la préfecture de police, lui confia le soin de traduire en français et d’éditer un ouvrage latin de Mgr Bouvier, évêque du Mans : Dissertatio in sextum decalogi praeceptum et supplementum ad tractatum de matrimonio, publié pour la première fois en 1827 et maintes fois réédité. Le prélat avait pris de sévères précautions pour que son traité, en usage dans de nombreux grands séminaires, qui recensait tous les cas de perversions sexuelles, ne fût consulté que par des personnes explicitement autorisées ; le traduire en français revenait à le mettre à la portée d’un large public tout en prouvant la lubricité des prêtres. L’ouvrage fut publié à Bruxelles en 1874, d’où une nouvelle condamnation, par la justice belge cette fois. C’est aussi dans la capitale belge que, grâce à Lachâtre, fut éditée la première traduction française du Capital de Karl Marx, publiée en livraison entre août 1872 et mai 1875. Lachâtre revint à Paris en 1879. En 1880, sous le titre Les mystères du confessionnal, il publia conjointement Le manuel des confesseurs et deux autres traités de morale traitant du même sujet, divers autres textes assez courts, dont l’un intitulé Les crimes de l’Église, et les trois œuvres choisies par François Gaudin pour fournir des extraits. Lachâtre mourut à Paris en 1900, étant alors proche des milieux anarchistes.

31Trente et une pages proviennent de l’Histoire de l’Inquisition dans les pays catholiques. Lachâtre détaille les procédures suivies par l’Inquisition, « le plus épouvantable système de délation, d’espionnage politique et familial qui se puisse imaginer », les modes de torture (par la corde, l’eau et le feu), s’attarde sur Torquemada et sur les autres Grands Inquisiteurs (Diego Déza, François Ximenès de Cisneros…, il poursuit jusqu’au 45e grand inquisiteur), décrit les exécutions ; il donne des statistiques relatives aux nombre des condamnés, des exécutés, des Maures obligés de quitter le royaume. Il insiste sur des cas particulièrement cruels, comme celui d’une femme de 85 ans dénoncée par sa servante, emprisonnée, abominablement torturée, morte dans sa geôle à quatre-vingt-dix ans, dont le cadavre fut livré au bûcher. Il souligne la responsabilité des monarques, « monstres dans la nature », « minotaures des sacrifices humains », Philippe II étant « le plus exécrable de tous ». Il mentionne les « personnalités marquantes » poursuivies par l’Inquisition, dont Ignace de Loyola, tout en regrettant que « cette lutte entre tigres et hyènes » n’ait provoqué la mort d’aucun de ces « carnassiers », qui jugèrent plus opportun de s’entendre. Les choses évoluèrent, explique Lachâtre, à partir du moment où les Lumières exercèrent leur effet en Espagne, influence accrue par l’action des armées napoléoniennes. Supprimée par Napoléon, l’Inquisition y fut rétablie par Ferdinand VII et l’esprit de fanatisme exerça de nouveau ses ravages. Alors qu’il compose son livre, Lachâtre déplore le retour en Espagne de la puissance du clergé qui, à ses yeux, prélude au retour de l’Inquisition supprimée par la République établie en 1873. Il lance un avertissement aux peuples européens : « Peuples d’Espagne et de Portugal, peuple d’Italie, peuple de France, écoutez les leçons de l’histoire pour éviter de retomber sous le joug sacerdotal, sous la domination des monstres couronnés, casqués et mitrés. »

32Suivent vingt-huit pages extraites des Couvents, qui se rapportent presque toutes à l’Espagne, Lachâtre ayant particulièrement utilisé La Restauracion teocratica de Fernando Garrido et La Estadistica de Espana de Pascal Madoz. Sous Philippe II, on comptait pour une population de 7 500 000 habitants, « 1 500 000 sangsues ecclésiastiques », expose Lachâtre qui rend compte des tristes effets démographiques et économiques d’une telle situation, mais aussi des conséquences scientifiques, car « il n’existait alors en Espagne aucun enseignement de mathématiques, de droit public, de physique expérimentale, d’anatomie, de botanique, ni même de géographie, Philippe II ayant d’ailleurs « fait détruire toutes les presses destinées à l’impression des ouvrages scientifiques » et n’ayant laissé subsister « que les imprimeries destinées à l’impression des missels, des bréviaires, des livres de plain-chant pour les églises et les couvents et pour les recueils de vies de saints ». Lachâtre fournit ensuite une série de données statistiques se rapportant au coût de la construction des couvents et monastères, analyse la décadence provoquée par le catholicisme dans plusieurs villes : Ségovie, Valladolid, Salamanque, Grenade, Cordoue, Tolède, Valence. Le catholicisme, observe Lachâtre (comme Quinet l’avait fait avant lui), « conduit fatalement les peuples au marasme et à la mort ». Heureusement, au XIXe siècle, l’Espagne connut un épisode libéral à partir de 1835 et elle put entrer « avec ses bannières déployées dans la voie de sa régénération politique et économique ». Le peuple se vengea alors des souffrances subies et lança des expéditions punitives contre les couvents, au cours desquelles des moines furent poignardés ou brûlés vifs. Tous les couvents d’hommes furent supprimés, ainsi que la plupart des couvents de femmes. Mais on laissa subsister les églises et les séminaires, ce qui permit à la réaction cléricale de reprendre le dessus après la fin de la République (1874) et l’arrivée d’Alphonse XII sur le trône. Pour conclure, Lachâtre appelle le peuple espagnol à revisiter son histoire, à analyser ce qui s’était passé et à en tirer d’utiles conclusions : « Peuple d’Espagne, tu as pour toi la force et le droit. Si tu es digne de la liberté, tu sauras la conquérir. Mais, au jour de la victoire, souviens-toi qu’il ne faut laisser aucune partie de la tâche inachevée. Que la hache et la torche fassent leur œuvre. Sur les ruines du vieux monde tu édifieras la cité nouvelle, celle des libres et des égaux. »

33Le livre se clôt sur trente pages tirées des Jésuites. Pour les libéraux, les anticléricaux, les républicains du XIXe siècle, le jésuite représentait l’incarnation du mal clérical. Maurice Lachâtre passe en revue l’histoire de la Compagnie depuis sa fondation par Ignace de Loyola et sa reconnaissance par le pape Paul III en 1540, donne les grandes lignes de ses Constitutions et analyse les mécanismes de son fonctionnement : la constitution d’un réseau, l’obéissance absolue au pape et au général, la délation réciproque. Il suit les progrès de la Compagnie dans plusieurs pays européens (l’Espagne, le Portugal, le Royaume de Naples, la Bavière, l’Autriche, la France…). Il trace du jésuite un portait terrible : le jésuite est « habile, hypocrite, insinuant, traître, féroce » et d’autant plus dangereux qu’il adopte tous les déguisements politiques pouvant servir ses desseins et qu’il bénéficie du dévouement des multiples « jésuites de robe courte ». Lachâtre constate qu’à la date où il écrit les jésuites sont encore « tout puissants en diverses contrées et particulièrement en Belgique, en Italie, en Espagne et en France ». Il pense assister à « un duel à mort entre la théocratie et la liberté » et le devoir du gouvernement lui semble tout tracé : faire disparaître cette « peste noire » et détruire tous les repaires de ces « ennemis implacables du genre humain ». Rappelons que 1880, date de la publication des Mystères du confessionnal, est l’année où, après l’échec du fameux article 7, furent signés les deux décrets du 29 mars 1880 ; le premier visait spécifiquement la Compagnie de Jésus, sommée de se dissoudre dans un délai de trois mois, les établissements d’enseignement bénéficiant d’un sursis jusqu’au 31 août.

34François Gaudin a bien fait de publier ces pages qui attirent l’attention sur l’importance et l’intensité de l’anticléricalisme dans les luttes politiques du XIXe siècle et insistent sur trois des principales obsessions nourries par cette passion politique : l’Inquisition, les couvents et la Compagnie de Jésus.

35Maurice Lachâtre, Ni Dieux ni prêtres. Histoire de l’Inquisition, Les couvents, Les jésuites (1880). Textes choisis, introduits, réunis et annotés par François Gaudin, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2019, 141 p.

36Jacqueline Lalouette

Laïcité et Fraternité

37Joseph Pinard est né en 1936 à Fontain, petit village du Doubs proche de Besançon. Après avoir fréquenté l’école primaire laïque de Fontain, puis le collège moderne et technique de Besançon, il entra à l’École normale de cette ville en 1951 ; à l’issue de ses études d’élève-instituteur, il fut admis à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, présenta un Diplôme d’étude supérieures intitulé L’école primaire et les instituteurs dans le Doubs : 1870-1914 et obtint l’agrégation d’histoire. Professeur à l’École normale d’institutrices de Besançon de 1959 à 1964, il enseigna ensuite au Centre de formation des professeurs de collège de l’Académie de Besançon et au lycée Victor Hugo de Besançon. Parallèlement à son métier d’enseignant, il mena une activité syndicale et une activité politique : il fut conseiller municipal de Besançon (1977-2001), conseiller général du Doubs (1973-2001) ; membre du Parti socialiste, il exerça un mandat de député – élu de la 1re circonscription du Doubs – durant la législature de 1981-1986. Par ailleurs catholique croyant et pratiquant, Joseph Pinard se présente comme « l’héritier de deux grandes familles qui se sont trop longtemps combattues » (p. 19).

38Le livre, publié en hommage à Alain Savary et André Boulloche, est organisé en quatre parties. Dans la première (pp. 17-42), Joseph Pinard explique les facteurs qui l’amenèrent tout au long de sa vie à s’intéresser à la laïcité. Le premier fut un ensemble d’éléments positifs ayant enrichi ses années de formation : le contact avec un monde catholique ouvert grâce à la lecture d’Esprit (revue à laquelle était abonnée la bibliothèque de l’École normale d’instituteurs) et des Cahiers Reconstruction publiés par la minorité de la CFTC ; le contact avec le SGEN. Inverse, le second facteur fut la découverte, en 1960, du sectarisme lorsqu’un membre du SNI l’accusa, dans le Bulletin de ce syndicat, d’éprouver des sympathies pour Le Monde, journal qui ne comptait pas parmi les amis de l’école laïque, d’être membre du SGEN et de la Paroisse universitaire. Le troisième facteur fut le souvenir traumatisant de son intervention en tant que porte-parole des socialistes contre la motion de censure déposée par Jacques Chirac à propos du projet Savary : la plupart des députés de la majorité étant absents, il eut le sentiment d’être jeté dans la fosse aux lions, victime des quolibets et des interruptions (p. 23). Ainsi, victime tantôt des amis, tantôt des ennemis de la laïcité, il médita durant des décennies sur la manière de construire une laïcité capable d’entretenir un lien avec la Fraternité, d’où le titre du livre. Cette volonté d’unir un principe laïque, constitutionnalisé en 1946, avec le troisième terme de la devise républicaine, il la mit en pratique dans sa propre vie, entretenant aussi bien des « relations fraternelles » avec Jean-Marie Lustiger que des « liens cordiaux » avec Michel Bouchareissas, secrétaire général du Comité national d’action laïque (CNAL).

39La deuxième partie du livre est consacré » à « des sujets souvent méconnus portant polémiques » (pp. 45-107). Il y est question de plusieurs points de la loi du 9 décembre 1905, de la question des chrétiens d’Orient, de la différence entre la laïcité et le laïcisme, de la confusion parfois entretenue entre laïcité et athéisme d’État, des positions « de la gauche de la gauche », de l’existence d’un courant « éradicateur » voulant éliminer toutes les références à la religion, des aumôneries des lycées, de l’enseignement du fait religieux à l’école.

40La troisième partie se rapporte à des « rencontres fraternelles inattendues » (pp. 109-158). Ici, Joseph Pinard présente les échanges entre l’abbé Brugerette, prêtre dreyfusard, et Le Spectateur de la Haute-Saône, publication « viscéralement anticléricale » ; les hommages publics rendus par la Chambre des députés et le Sénat lors du décès de Pie XI ; l’amitié née à Dachau entre le catholique Edmond Michelet et l’instituteur syndicaliste Georges Lapierre ; l’action menée sous Vichy par le « clérical bon teint » Georges Pernot, pour sauver des républicains espagnols ; l’action menée en commun dans la Résistance par le jésuite Pierre Chaillet et le franc-maçon Maurice Bauduin et l’aide apportée aux Nord-Africains de Besançon par l’abbé André Chays et le franc-maçon Henri Huot ; l’hommage rendu à Mendès France, en 1954 par le marquis de Moustier, député de droite.

41Enfin, dans sa quatrième partie (pp. 159-201), Joseph Pinard offre des « pistes de réflexion non conformistes parfois provocatrices », parmi lesquelles on signalera des pages consacrées à la « géométrie variable de la laïcité », à Francis de Pressensé, Jean Zay ou Michel Onfray, à la loi Debré, à l’idéologie jacobine et à l’enseignement de la morale, aux réseaux sociaux, à l’Islam, etc. La conclusion prolonge cette quatrième partie autour de l’exemple d’une commune du Haut-Doubs qui, en 1897, demanda « le maintien des sœurs à l’école publique » et de la déclaration faite par Herriot à la Chambre le 6 juin 1936, en réponse à Xavier Vallat qui venait de dénoncer la judéité de Léon Blum : « Président de cette Assemblée, je ne connais, quant à moi, dans ce pays, ni juifs, comme vous dites, ni protestants, ni catholiques. Je ne connais que des Français. »

42L’ensemble est touffu et abonde en digressions, mais ce qui pourrait être considéré comme un défaut permet en réalité de mesurer tout l’intérêt de l’ouvrage, que l’on ne considérera pas comme un traité théorique sur la laïcité aux parties savamment balancées. Joseph Pinard livre ici le témoignage – d’où la multiplicité des récits et des exemples précis se rapportant à tel ou tel point – d’un homme doublement engagé en religion et en politique, d’un homme qui croit que le salut ne vient pas de l’affrontement systématique, mais de la recherche fraternelle de points communs, d’un homme qui, pour avoir souffert du sectarisme, l’a en horreur. Ce livre est le livre « de bonne foi » d’un historien qui est aussi un homme de terrain ; il prouve que la laïcité n’est pas seulement un concept, un sujet de débats au plus haut sommet de l’État, mais qu’elle est aussi une réalité plastique largement dépendante des dispositions intellectuelles et psychologiques des hommes qui veulent, les uns la construire et la défendre, les autres la repousser ou la transformer. Joseph Pinard ne distribue pas tous les bons points (ou les mauvais) à un seul camp !

43Son livre offre un autre intérêt : au fil des décennies, l’historien Joseph Pinard a accumulé une documentation incomparable. En effet, outre, par exemple, les articles du Monde ou les extraits du Journal officiel, Joseph Pinard cite souvent des articles relevés dans la presse militante et syndicaliste (L’École libératrice), mais aussi franc-comtoise (du XIXe siècle à aujourd’hui) et dans de petits bulletins plus ou moins confidentiels, par exemple le bulletin des élèves communistes de l’École normale de Saint-Cloud. Toute personne intéressée par l’histoire de la laïcité pourra donc tirer le plus grand profit de la lecture de ce livre au très beau titre.

44Joseph Pinard, Laïcité et Fraternité, Besançon, éditions Cêtre, 2017, 216 p.

45Jacqueline Lalouette


Date de mise en ligne : 14/11/2019

https://doi.org/10.3917/cj.233.0127