Figures politiques
Pages 145 à 174
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/cj.201.0145
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Notes
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[1]
Cité en ouverture du volume page 20. On notera, compte tenu de notre publication, que Jaurès bien que cité à plusieurs reprises est absent de l’index des noms. Une occurrence est pourtant très intéressante car en 1914, Cassin loge avec Paul Ramadier qui travaille à L’Humanité et il partage le choc et l’inquiétude devant l’assassinat (p. 40).
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[2]
Les auteurs précisent que ce transfert a été décidé par un décret de Valéry Giscard d’Estaing du 23 avril 1981, François Mitterrand ayant attendu la date de la commémoration du centième anniversaire de la naissance de René Cassin pour réaliser la cérémonie. Les deux historiens citent par ailleurs le testament de 1969 dans lequel Cassin précise : « Si la nation française jugeait que, de mon vivant, je l’ai assez bien servie, elle et l’humanité, pour que, comme d’autres Prix Nobel ou d’autres résistants, mon corps soit transporté au Panthéon, je n’y verrais aucun obstacle, mais ce serait un honneur qui me permettrait, même mort, de continuer mon rôle d’éducateur de la jeunesse » (p. 21).
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[3]
Le propos peut étonner sur le plan méthodologique et inquiéter quelque peu si on pense, entre autres, au remarquable travail de l’historien Ian Kershaw sur Adolf Hitler.
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[4]
Lui a-t-on vraiment proposé un portefeuille ministériel en 1924 qu’il aurait refusé, comme le note Jean-Louis Halpérin : « Cassin René », in Patrick Arabeyre, Jean-Louis Halpérin, Jacques Krynen (dir.), Dictionnaire historique des juristes français XIIe-XXe siècle, Paris, PUF, 2007, p. 169. La même notice précise aussi son appartenance à la Ligue des droits de l’homme depuis 1921 et qu’il arbitre des conflits du travail entre 1937 et 1940, deux points qui ne sont pas commentés par A. Prost et J. Winter.
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[5]
Florence Descamps, « L’État moderne, une contribution originale des fonctionnaires des Finances à la réforme de l’État (1928-1940) », Revue française d’administration publique, n° 120, 2006, pp. 667-678.
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[6]
Sur leurs relations et les vains efforts de Cassin pour le défendre, on peut se reporter à Sabine Jansen, Pierre Cot. Un antifasciste radical, Paris, Fayard, 2002.
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[7]
Claude Singer, Vichy, l’Université et les Juifs. Les silences et la mémoire, Paris, Les Belles lettres, 1992. Ce point est cité dans l’ouvrage remarquable de Philippe Fabre, Le Conseil d’État et Vichy : le contentieux de l’antisémitisme, Paris, Publications de la Sorbonne, 2001 – livre également précieux pour l’étape de la Libération, cf. pp. 297-305 et 326-331. Les auteurs de la biographie citent l’importante thèse de Jean Marcou et les travaux de Jean Massot mais l’oubli de ce volume est regrettable.
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[8]
Cf. en particulier des remarques originales sur le patrimoine, importante car l’explication est faite ainsi des très nombreux éditoriaux de Cassin dans Ici-Paris. Sur ce point, on peut cependant être un peu dubitatif face à la note 4 de la page 255.
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[9]
Elle complète largement les analyses succinctes fournies sur ce point par Chloé Maurel, Histoire de l’UNESCO les trente premières années 1945-1975, Paris, L’Harmattan, 2010 dont on rend compte dans ce numéro des Cahiers Jaurès.
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[10]
Samuel Moyn, The Last Utopia : Human Rights in History, Cambridge, Harvard University Press, 2006. Pour une présentation de ce livre, on peut se reporter à la recension critique faite par Justine Lacroix, mise en ligne sur le site de La vie des idées en date du 20 octobre 2010.
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[11]
La question de la création de l’école en elle-même n’est pas traitée. Cf. sur ce point les analyses neuves de Philip Nord, France’s New Deal : From the Thirties to the Postwar Era, Princeton, Princeton University Press, 2010.
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[12]
Mais curieusement sans utiliser le très intéressant volume : École nationale d’administration, Rapport du directeur de l’école à son conseil d’administration 1945-1952, Paris, Imprimerie nationale, 1952, 639 p.
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[13]
Même si le point est traité rapidement – pp. 343-344 – les éléments sur l’affaire conduisant à l’arrêt Barrel sont à noter.
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[14]
Seuls éléments notables deux lettres des 18 et 29 mai au général de Gaulle et un échange de courriers avec Daniel Mayer, alors président de la Ligue des droits de l’homme.
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[15]
Les auteurs sur ce point citent l’article récent de Jean-Louis Crémieux-Brihlac (Le Débat, n° 162, novembre-décembre 2010), il aurait été toutefois nécessaire d’indiquer que ce dernier s’inscrivait sur fond d’un débat avec le livre de Renée Poznanski, Propagandes et persécutions. La Résistance et le « problème juif » 1940-1944, Paris, Fayard, 2008, qui n’est curieusement pas signalé.
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[16]
Nous avions rendu compte de deux de ces ouvrages dans nos pages précédemment : C. Manigand, Les Français au service de la Société des Nations, Berne, Peter Lang, 2003, 230 p., in Cahiers Jaurès, n° 172-173, avril-septembre 2004, pp. 65-68 et J.-M. Guieu, Le rameau et le glaive. Les militants français pour la Société des nations, Paris, SciencesPo Les Presses, 2008, 305 p., in Cahiers Jaurès, n° 193-194, juillet-décembre 2009, pp. 30-32. Ces deux livres consacrent de nombreuses pages à Cassin et la SDN.
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[17]
Les auteurs citent un article de 2002 de la même auteur mais le livre issu de sa thèse soutenue en 2000 apporte de nombreux éléments : Claire Moreau-Trichet, Henri Pichot et l’Allemagne de 1930 à 1945, Berne, Peter Lang, 2004.
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[18]
Si plusieurs travaux historiques sont cités, il manque en particulier l’intéressant volume mettant en perspective la fonction de Vice-Président de l’institution : Pascal Gonod, La présidence du Conseil d’État républicain, Paris, Dalloz, 2005 – qui comporte l’intégralité du passionnant discours d’installation de Cassin à la vice-présidence le 23 décembre 1944, pp. 121-124, partiellement commentée dans la biographie p. 320. Pour une présentation de l’historiographie de l’institution, on se permet de renvoyer à Alain Chatriot, « La difficile écriture de l’histoire du Conseil d’État », French Politics, Culture & Society, 26-3, winter 2008, pp. 23-42.
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[19]
Marc Milet, Les professeurs de droit citoyens. Entre ordre juridique et espace public, contribution à l’étude des interactions entre les débats et les engagements des juristes français (1914-1995), thèse de doctorat de science politique, sous la dir. de H. Portelli, Université Paris 2, 2000, 791 p., en particulier le chapitre 3 « Les enjeux d’une “situation limite” », pp. 224-311 pour Vichy et la Libération ; par ailleurs les deux premiers chapitres fournissent des éléments qui auraient permis de mieux contextualiser la carrière universitaire de Cassin avant 1940. On pense sinon et surtout au livre très riche tiré de sa thèse (Université Paris I, 2004) d’Emmanuel Cartier, La transition constitutionnelle en France (1940-1945). La reconstruction révolutionnaire d’un ordre juridique « républicain », Paris, LGDJ, 2005. René Cassin y tient une place majeure et il est vraiment regrettable que ces analyses n’aient pas été mobilisées pour cette biographie.
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[20]
Bertrand Mathieu, Jean-Pierre Machelon, Ferdinand Mélin-Soucramanien, Dominique Rousseau, Xavier Philippe (éd.), Les grandes délibérations du Conseil constitutionnel 1958-1983, Paris, Dalloz, 2009, p. 102. Cassin avait d’ailleurs fait distribuer un document de dix pages aux membres du Conseil qui figure au dossier. Avant l’ouverture précieuse de ces archives, on pouvait déjà se référer à l’éclairant chapitre XIV d’Yves Beauvois, Léon Noël, de Laval à de Gaulle via Pétain (1888-1987), Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2001, pp. 369-429. Nous avions rendu compte de ce livre dans les Cahiers Jean Jaurès, n° 161-162, juillet-décembre 2001, pp. 73-76.
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[21]
Grâce à notre ami Philippe Oulmont est juste cité le propos désagréable d’Henri Laurentie dans une lettre à Félix Eboué de 1942 : « Il a toute la légèreté et toute la vanité des universitaires séniles ». Il est juste étrange que la même lettre soit d’ailleurs citée deux fois avec des dates discordantes… Cf. note 3 p. 214 et note 2 p. 253.
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[22]
Cité par Y. Beauvois, Léon Noël…, op. cit., p. 249.
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[23]
Pour une approche plus nuancée, Bruno Benoît, Gilles Vergnon (dir.), Laurent Bonnevay. Le centrisme, les départements et la politique, Lyon, Éditions Stéphane Bachès, 2009.
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[24]
Antoine Compagnon range Aragon dans les contempteurs de Barrès. Est-ce si sûr ? Au « procès Barrès », qu’il lance avec ses amis surréalistes en 1921, Aragon est l’avocat de l’accusé. « L’homme aux masques » pouvait de toute façon tenir tous les rôles. Cf. Marguerite Bonnet (éd.), L’affaire Barrès, Paris, José Corti Actual, 1987, 120 p.
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[25]
Sur Barrès et Jaurès, sujet incontournable et qui ne manquera pas d’être repris, cf. Jean Rabaut, « Barrès et Jaurès : une amitié sans réciproque », Jean Jaurès, bulletin de la SEJ, n° 108, janvier-mars 1988, pp. 3-12 et surtout Jean Bécarud, Maurice Barrès et le parlement de la République 1906-1914, Paris, Plon, 1987, 218 p.
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[26]
Maurice Barrès, Mes Cahiers, tome II, op. cit., p. 222.
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[27]
Ibidem.
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[28]
Yves Guchet, Georges Valois, l’Action Française, le Faisceau, la République Syndicale, Paris, Albatros, 1975 (L’Harmattan, 2001) ; Allen Douglas, From Fascism to Libertarian Communism. Georges Valois against the Third Republic, Oxford, Berkeley, Los Angeles, University of California Press, 1992.
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[29]
De son véritable nom Marc Augier, il fut lui aussi un auteur prolifique, tant de romans d’aventures à succès (Face Nord, La Nuit commence au Cap Horn) que de romans de guerre tels que Les volontaires, Les hérétiques, Les nostalgiques, Les voiliers fantômes d’Hitler, La Division Azul (pour ne citer que ceux publiés, entre 1963 et 1978, par les Presses de la Cité) ou, titres moins ambigus encore, et publiés dans des maisons moins célèbres, Les SS de la Toison d’or, Flamands et Wallons au combat 1941-1945 ou encore Götterdämmerung, rencontre avec la bête.
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[30]
Connu dans le domaine de la bande dessinée sous le nom de Dimitri.
Une femme du XXe siècle : Colette Audry
1Si, en ouvrant le livre que Séverine Liatard, productrice déléguée à l’émission de France-Culture, La Fabrique de l’Histoire, a tiré de sa thèse, soutenue à l’université de Paris-1, sur Colette Audry, on s’attend à une biographie traditionnelle et nourrie d’anecdotes, on risque d’être quelque peu déconcerté. Il faudrait alors, comme chaque fois qu’il s’agit de biographie, se souvenir de ce que Philippe Lejeune écrivait dans Je est un autre :
« Jamais sans doute, personne n’a écrit la vie d’un autre homme dans un pur but de connaissance, le choix du modèle, le parti pris d’admiration ou de dénigrement, la fonction du texte, sont des sortes de présupposés qui commandent toute la démarche de l’enquête et l’ordre du discours. »
3Dans le cas présent, il ne s’agit pas pour l’auteure d’ajouter un chapitre pittoresque, voire romanesque, à une quelconque « Histoire des femmes illustres ». D’ailleurs, le qualificatif « illustre » convient bien mal à Colette Audry l’oubliée, la femme en marge, la minoritaire, l’éminence grise à l’ombre du pouvoir. Ce qui intéresse Séverine Liatard, c’est le processus de construction d’une identité de femme intellectuelle dans le XXe siècle, et le sous-titre nous met sur la voie : Engagements et identités d’une intellectuelle. Il y aura donc d’abord la mise en perspective chronologique d’un itinéraire puis la découverte de multiples identités, mettant en valeur l’articulation entre pensée théorique et pratique militante.
4Colette Audry (1906-1990) est peu connue de nos jours, les dictionnaires la présentent rapidement comme une romancière, dramaturge, scénariste, dialoguiste, se contentent d’une allusion à son militantisme et négligent son féminisme. Grâce à Séverine Liatard, nous découvrons l’intellectuelle appartenant à la première génération des femmes qui accèdent aux grandes institutions éducatives : issue de l’École normale supérieure de Sèvres, Colette Audry ne se contente pas d’être, comme ses pareilles, une enseignante, elle milite dans des mouvements de gauche à une époque où la sphère politique ne s’ouvre pas encore aux femmes. Dès les années 1930, elle s’engage dans le syndicalisme, puis à la SFIO dans la tendance socialiste révolutionnaire dirigée par Marceau Pivert, et dans le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Colette Audry ne cesse d’agir dans des organisations en marge des centres de pouvoir, prenant position contre la non-intervention en Espagne et dans les débats sur les procès de Moscou, ou dans les discussions sur l’attitude à adopter devant le conflit annoncé. Pendant la guerre, elle s’engage dans la Résistance aux côtés des communistes. Après la guerre, on la retrouve dans la Nouvelle gauche, l’Union des gauches socialistes, au PSU, auprès de François Mitterrand et à l’ERIS. Parallèlement aux combats qu’elle ne cesse de mener au sein de groupes où les femmes n’apparaissent guère, elle collabore aux Temps modernes de Jean-Paul Sartre et s’enthousiasme pour le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir au moment de sa parution, où il fait scandale. Elle entre alors dans la lutte des féministes, s’engageant pour le droit à la contraception en affirmant que « tant que la liberté de décision n’existera pas dans le domaine des naissances, toute la phraséologie sur l’émancipation féminine ne sera qu’une mauvaise plaisanterie » (« Le PC et la maternité contrôlée », Nouvelle gauche, n° 4, 1956), elle soutient le Planning familial. Avec Marie-Thérèse Eyquem, Simone Menez, elle participe à la création du Mouvement Démocratique Féminin qui, pour elle, représente une « union de la gauche avant la lettre », et elle signe en 1971 le manifeste des 343. Les conditions de travail des femmes, l’inégalité salariale, le temps partiel sont aussi au premier plan de ses préoccupations.
5Séverine Liatard montre bien comment l’itinéraire politique de Colette Audry est celui d’une minoritaire et comment, de son propre aveu, la militante mit beaucoup de temps à comprendre qu’elle était traitée non pas en homme mais en femme, une femme ressentant nécessairement le besoin de se justifier pour légitimer sa position. Une question se pose alors : normalienne, Colette Audry voulait être écrivaine, certes, elle a écrit, obtenu le prix Médicis en 1963 pour un roman Derrière la baignoire, abordé aussi bien le théâtre (une pièce : Soledad) que le cinéma (dialogues et scénarios des films de sa sœur Jacqueline Audry) mais on peut se demander si elle n’a pas sacrifié une carrière d’écrivaine au profit de la politique. On aimerait alors que le chapitre qui concerne l’engagement littéraire soit un peu plus développé, et surtout que soit étudié plus longuement ce que Pascal Ory, auteur de la préface, considère comme « le plus grand titre de gloire » de Colette Audry, c’est à dire « la direction de cette grande réussite éditoriale féministe que fut la collection « Femme » chez Gonthier où furent publiés M.-A. Lagroua Weill-Hallé, É. Sullerot ou Betty Friedan et surtout Une Chambre à soi de Virginia Woolf.
6Le livre de Séverine Liatard paraît aux Presses Universitaires de Rennes dans la collection « Archives du féminisme », c’est donner à Colette Audry la place qui est la sienne dans l’histoire non pas du mais des féminismes, son féminisme s’inscrivant comme un engagement logique entre le militantisme et l’écriture.
7Séverine Liatard, Colette Audry (1906-1990). Engagements et identités d’une intellectuelle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Archives du féminisme », 2010, 387 p.
8Colette Cosnier
Un autre inconnu du Panthéon…
« Il mérite, exige l’hommage de tous. Ce ne sont pas seulement les juristes ou les diplomates, les anciens combattants, les juifs de France, les fidèles du général de Gaulle ou les adeptes de Jaurès qui peuvent à travers lui se sentir à l’honneur. […] C’est de la France tout entière, celle d’hier et celle de demain, que René Cassin a bien mérité » [1].
10Ce « professeur d’espoir », pour reprendre l’expression également employée par François Mitterrand lors du transfert de ses cendres au Panthéon le 15 octobre 1987 [2], reste une figure méconnue. Or, René Cassin associe son nom à plusieurs événements majeurs de l’histoire de la France du XXe siècle. Président d’une puissante association d’anciens combattants durant l’entre-deux-guerres, actif à la Société des nations, juriste de la France libre à Londres, co-auteur de la déclaration universelle des droits de l’homme, vice-président du Conseil d’État à la Libération, autant de titres qui sans résumer tout son parcours en font un personnage central pour l’histoire de l’État et de la politique en France au siècle dernier. C’est à cette figure que deux illustres historiens s’attaquent pour en livrer une biographie. Antoine Prost et Jay Winter avaient déjà publié ensemble un ouvrage sur l’historiographie de la Première Guerre mondiale. Pour cette recherche, ils n’en restent pas au niveau de la synthèse mais au contraire ont consulté de très nombreuses archives – le fonds René Cassin aux Archives nationales, 382 AP, mais pas seulement. Le lecteur apprendra donc beaucoup en découvrant ce riche itinéraire, il constatera aussi que le genre biographique est toujours aussi délicat…
11Les deux historiens ont choisi de ne pas faire véritablement d’introduction mais une ouverture sur les cérémonies entourant la panthéonisation et auparavant un court avant-propos. Les deux textes marquent une certaine tension inhérente au genre puisque le premier s’ouvre sur une double assertion problématique : « Écrire l’histoire d’un homme pose des problèmes spécifiques. Il est impossible, tout d’abord, de mener à bien l’entreprise sans une certaine sympathie pour la personne dont on raconte la vie » [3] (p. 9) mais le second texte d’ouverture s’achève sur cette phrase : « Pour un biographe, rendre un culte à son personnage serait la plus sûre façon de le trahir » (p. 21). L’intérêt de ces textes brefs, et un peu étonnants en ouverture d’une biographie de plus de quatre cents pages, est qu’ils introduisent bien l’angle d’attaque choisit par les deux auteurs :
« Venus à cette biographie par l’histoire de la Grande Guerre et de son empreinte sur ceux qui l’ont faite, nous espérons montrer à quel point Cassin a porté les deuils et les espoirs de toute une génération ».
13La première partie couvre sa vie de sa naissance en 1887 à 1940. On ne résume pas ici la présentation de sa famille, de ses amis (dont Paul Ramadier qui resta toute sa vie un proche), du choc de la guerre où il est très vite gravement blessé, de son engagement à l’Union fédérale des mutilés et anciens combattants dont il devient un acteur majeur. La question de l’office des mutilés et de celui des pupilles est bien restituée ; les débuts de sa carrière d’universitaire, spécialiste de droit civil à Lille puis à Paris sont plus brièvement abordés. Comme représentant des anciens combattants, Cassin fait vite partie de la délégation de la France à la Société des nations. Son action y est présentée avec précision grâce à de nombreux documents d’archives.
14Concernant son engagement politique, Cassin est présenté alors comme radical, mais ce rapport à la politique n’est pas totalement explicité. Les remarques sur ses deux échecs dans des campagnes électorales sont intéressantes mais sa proximité avec la galaxie radicale pas vraiment éclaircie [4]. Associé en 1926 au groupe informel intitulé Groupement d’étude pour la réorganisation de l’État, il est membre du comité de rédaction de la revue L’État moderne en 1929 où il retrouve des figures diverses mais influentes de la IIIe République [5], on aimerait parfois mieux cerner les sociabilités de ce professeur de droit dans la France de l’entre-deux-guerres.
15Si on ne sait pas vraiment ce que Cassin a pensé du Front populaire, il est à partir de 1936 très inquiet de la situation internationale et il s’oppose à certains de ses compagnons anciens combattants. Il écrit d’ailleurs dans les Nouveaux Cahiers un article qu’il republia par la suite sur « l’État Léviathan ». Refusant l’armistice et voulant continuer la lutte, il décide de partir pour l’Angleterre avec sa femme où ils arrivent le 26 juin (le 28 à Londres).
16Ces chapitres sur la Seconde Guerre mondiale à Londres sont très informés grâce au journal de Cassin et ils sont bien mis en perspective par les acquis des travaux de Jean-Louis Crémieux-Brilhac. Cassin, juriste républicain juif, est parfois mal vu par une partie des premiers Français libres et le livre en rend compte avec justesse. Il réussit cependant à se rendre indispensable et ne se retrouve pas dans la situation de Pierre Cot [6]. Pour le régime du maréchal Pétain, Cassin doit être révoqué de la fonction publique, sa révocation est datée du 2 septembre 1940, consécutive à la loi du 23 juillet 1940. On sait d’ailleurs que la presse commente ce renvoi de manière malveillante en lui attribuant même « des origines étrangères », le rebaptisant « Cassini » sous prétexte que son père est niçois [7]. Il est par la suite condamné à mort par contumace.
17Les biographes décrivent ses fonctions successives auprès du général de Gaulle : secrétaire permanent du Conseil de défense puis s’impliquant beaucoup dans les rencontres interalliées, commissaire à la Justice et à l’Éducation à l’automne 1941 (mais ce n’était pas le poste qu’il espérait). De Gaulle semble toujours avoir une grande confiance en la fidélité de Cassin mais il hésite à lui confier une responsabilité majeure. Les deux biographes notent : « Ce n’était pas un homme de pouvoir ; il n’avait pas l’autorité de ceux qui tiennent à s’imposer. S’il appréciait les honneurs, il n’aimait pas commander ni faire sentir son pouvoir » (p. 192). Cassin est par contre très impliqué dans la préparation des solutions pour les problèmes de l’après-guerre. Le 6 août 1943 il est nommé président du tout nouveau Comité juridique, cette fonction de magistrat l’évince de l’exécutif, et dans un premier temps le laisse à l’écart de l’assemblée consultative provisoire. Le travail sur le rétablissement de la légalité républicaine est cependant crucial et se traduit finalement par l’ordonnance du 21 avril 1944.
18Avant une troisième partie consacrée aux droits de l’homme, les deux biographes nous donnent un chapitre un peu étonnant intitulé « Arrêt sur image » et qui s’ouvre sur une « esquisse de portrait ». En mêlant témoignages, réflexions quasi-psychologiques, éléments plus classiques de l’histoire sociale [8], on tente de mieux nous faire comprendre la trajectoire de Cassin. Pour analyser ses discours, Antoine Prost réutilise même brièvement la lexicométrie, méthode dont il avait jadis montré les potentialités en histoire contemporaine.
19La troisième partie du volume présente « le militant des droits de l’homme » en resituant d’abord sa réflexion et son action dans une continuité puis dans une inflexion par rapport à l’entre-deux-guerres. On a là quelques bonnes pages sur les réseaux de juristes en exil et sur les débats qui se structurent progressivement. On comprend alors mieux la création de la Commission des droits de l’homme et l’élaboration de la déclaration universelle finalement votée à Paris le 10 décembre 1948. Les pages sur le travail de Cassin avec Henri Laugier touchent aussi à la naissance de l’Unesco et sont intéressantes [9]. Surtout Prost et Winter prennent position dans le débat (surtout anglophone) sur le devenir de cette déclaration – il s’oppose nettement aux thèses de l’universitaire de Columbia Samuel Moyn [10]. Cassin s’implique aussi à l’échelle européenne et est élu comme un des juges fondateurs à la Cour européenne des droits de l’homme. Le prix Nobel de la paix lui est décerné en octobre 1968 ; avec une partie du prix, il finance la création de l’Institut international des droits de l’homme, créé en 1969 et installé à Strasbourg.
20Les deux historiens analysent l’action de Cassin comme vice-président du Conseil d’État entre 1944 et 1960. La présentation est rapide mais permet de restituer les grandes lignes de la réorganisation de la plus haute juridiction administrative et de son fonctionnement. Comme vice-président du Conseil d’État, Cassin préside de droit le conseil d’administration de l’École nationale d’administration qui vient d’être créée [11]. À partir de dépouillements des fonds d’archives conservées au centre des Archives nationales à Fontainebleau [12], les biographes nous restituent le travail de ce cénacle qui réunit alors les grandes figures de la haute fonction publique modernisatrice. Ils insistent surtout sur les difficultés de reconnaissance de l’École par les grands corps et les différents ministères, et sur l’acceptation toute relative du rôle tenu par les stages dans la formation [13]. Quelques pages indiquent que Cassin est peu intervenu publiquement sur le dossier algérien, s’estimant sans doute tenu à un devoir de réserve. L’établissement de la Ve République est assez vite évoqué [14].
21Le dernier chapitre intitulé « Une vie juive » revient de manière transversale sur le rapport de Cassin à cette identité. La conclusion des biographes est que le second conflit mondial a marqué profondément Cassin sur ce point. Si ce dernier avait pu être victime d’attaques antisémites durant l’entre-deux-guerres, la judéité ne semblait pas constituer un élément premier de son identité. Le dossier est complexe car se pose, entre autres, la question de son attitude à Londres durant la Seconde Guerre mondiale [15]. Par ailleurs, le génocide des juifs touche directement sa famille. Le dossier des biens familiaux aryanisés est restitué avec précision. Reconstituée durant la guerre, Cassin prend la présidence de l’Alliance israélite universelle en 1943 et y demeure pendant trente-trois ans comme un responsable très actif. La fameuse conférence de presse du général de Gaulle du 27 novembre 1967 à propos de la guerre des six jours, où il parle d’un « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur » scandalise Cassin.
22Si le travail archivistique est important, on s’explique difficilement certains oublis de travaux historiques sur les sujets abordés. Ainsi sur la Société des nations, si on ne s’étonne pas de voir cité les livres de Zara Steiner ou les travaux édités par Maurice Vaïsse sur le pacifisme, il est étrange que les auteurs préfèrent donner comme référence le manuel universitaire de la collection Cursus de Pierre Milza sur les relations internationales de 1918 à 1939 plutôt que les travaux de Michel Marbeau, Jean-Michel Guieu ou surtout de Christine Manigand [16]. On peut aussi penser aux travaux pionniers de notre regretté collègue suisse Victor-Yves Ghebali. Plus ponctuellement, sur la figure d’Henri Pichot dont Cassin fut proche avant de s’y opposer, un livre existe [17].
23On pourrait dire pour partie la même chose concernant le Conseil d’État, même si sur ce point l’historiographie est plus lacunaire [18]. De même si tous les travaux de juristes ne pouvaient sans doute pas être mobilisés, il est dommage que les plus originaux et les plus liés au sujet ne l’aient pas été [19]. Par ailleurs, il est vrai que l’activité de René Cassin au Conseil constitutionnel a été sans doute assez limitée. Mais en plus de l’article du juriste et membre de l’institution Jacques Robert que nos deux auteurs citent, il aurait été intéressant de rappeler plus en détail les prises de position d’octobre 1962 sur l’avis sur le référendum relatif à l’élection du président de la République au suffrage universel direct. La délibération de cet avis officieux est maintenant publiée et il n’est pas inintéressant que Cassin s’y exprime ainsi : « Je ressens une grande souffrance en moi-même » [20].
24On peut regretter aussi que peu d’écho n’ait été fait aux visions critiques de René Cassin [21]. Certes, le genre biographique ne s’y prête pas toujours mais certains éclairages auraient été intéressants. La question reste alors de faire la part du ressentiment personnel comme dans cet exemple quand dans son carnet personnel Léon Noël, son futur collègue au Conseil constitutionnel, le présente ainsi au moment de sa nomination à la vice-présidence du Conseil d’État : « ancien membre du comité de Londres, ancien combattant, professeur de droit, d’origine juive, brave garçon, mais assez niais. » [22]
25Mais toutes ces remarques historiographiques et bibliographiques ne doivent pas gâcher le plaisir de lecture permettant de mieux comprendre cette figure atypique de juriste français engagé dans la défense des droits de l’homme tout au long du XXe siècle.
26Antoine Prost, Jay Winter, René Cassin et les droits de l’homme : le projet d’une génération, Paris, Fayard, 2011, 456 p.
27Alain Chatriot
Un socialiste devant le Tribunal de l’Histoire
28La biographie de Robert Lacoste fait songer au titre des mémoires de Jules Moch, Une si longue vie. L’ancien secrétaire général du gouvernement de Front populaire y dévide le fil d’une carrière politique bien remplie, dont surnage essentiellement l’image du ministre de l’Intérieur qui réprima la grève des mineurs. Une longue existence réduite à l’un de ses brefs moments : tel est aussi le lot de Robert Lacoste.
29Le sous-titre de la biographie consacrée à ce dernier (« un socialiste devant l’histoire ») et la dernière phrase de l’introduction (« Il faut convoquer l’histoire ») livrent la problématique de l’ouvrage : le comportement d’un socialiste français face à la guerre d’Algérie. Les auteurs, Pierre Brana et Joëlle Dusseau, montrent bien que le souvenir de Robert Lacoste, quand il existe, est lié à cet épisode. Or, sa biographie révèle combien l’itinéraire du sujet est riche et complexe. À travers le destin de Robert Lacoste c’est toute l’histoire des drames du XXe siècle qui prend chair – Croix de guerre 14-18, père exécuté par les Allemands en 1944, usage de la torture en Algérie – mais l’étudier conduit aussi les auteurs à traiter du planisme et de l’engagement syndical, des pratiques de terrain d’un élu local et du rôle d’un expert dans les cabinets ministériels.
30La vie de Robert Lacoste peut se diviser en quatre moments : la jeunesse syndicaliste, la Résistance, les fonctions ministérielles sous la IVe République et le repli local après 1958. Les deux premières phases livrent le portrait d’un conciliateur, un homme habile à unir les différents courants du syndicalisme ou de la Résistance. Robert Lacoste prend figure de patron de la fédération des fonctionnaires, qu’il contribue à insérer dans la CGT. Il fait de La Tribune des fonctionnaires et retraités un bon relais de son influence et de ses aspirations. Il salue en 1933 le Plan proposé par Henri de Man et adopté par le Parti Ouvrier Belge. Favorable à l’intervention en Espagne et hostile à Munich, Robert Lacoste, chef de cabinet du secrétaire d’État socialiste François Blancho en 1940, s’engage dans le combat contre l’occupant et l’État français. Sa proximité avec Jean Moulin, son aptitude à comprendre organisations et mouvements lui valent de jouer un rôle important dans la Résistance. Secrétaire général puis ministre de la Production industrielle en 1944, son action durant l’immédiat après-guerre est soulignée par les observateurs et mémorialistes (dont Charles de Gaulle). À la Libération, l’ancien dirigeant de la CGT bifurque donc et passe du syndicalisme à la politique active.
31Robert Lacoste s’implante solidement en Dordogne, où il conquiert successivement une mairie, un canton, un siège de député et enfin la présidence du Conseil général, le tout entre 1944 et 1949. Adhérent de la SFIO depuis 1945, il est ministre jusqu’en février 1950. Syndicaliste influent, résistant indiscutable, ministre technicien, la biographie de Robert Lacoste est jusque-là sans ombres ni polémiques. Le nationalisme ombrageux qu’il manifeste au moment de la CED peut s’expliquer par son passé de résistant et la mort de son père fusillé par les Allemands (il a voté contre l’amnistie des Alsaciens enrôlés dans la division Das Reich le 19 février 1953). La guerre d’Algérie transforme son destin. D’abord ministre des Affaires économiques et financières le 1er février 1956, il est nommé ministre résidant en Algérie le 9 février, après l’épisode des tomates algéroises. Son image devient alors celle d’un homme d’ordre, qui conduit fermement la répression. Robert Lacoste couvre systématiquement les exactions des militaires, tout en manifestant un désir de justice sociale, exprimée dans un projet de loi-cadre dont ne veulent pas les partisans les plus conservateurs de l’Algérie française. Pour Robert Lacoste, l’ambition politique d’une Algérie enfin assimilée et aux conditions économiques et sociales rendues proches de celle de la métropole semblent justifier l’emploi de moyens condamnables, la torture y compris. Successivement ministre dans les gouvernements Mollet, Bourgès-Maunoury et Gaillard, Robert Lacoste n’est pas reconduit en 1957, ce dont il se montre amer. Il vote pour l’investiture de Charles de Gaulle en 1958. Battu aux élections législatives de 1958 et placé dans une situation d’isolement croissant au sein de la SFIO nationale en raison de sa fidélité à l’Algérie française, Robert Lacoste se replie alors sur la Dordogne.
32La restitution de ses activités locales est précise, malgré un jugement un peu sévère sur les assemblées départementales :
« Les conseils généraux avant la loi de décentralisation ne sont que des simulacres d’assemblées, des groupements de notables, sans réel pouvoir devant le préfet, chef de l’exécutif, qui présente les rapports et dirige de fait l’assemblée ».
34Les élections cantonales de 1964 marquent, en Dordogne comme ailleurs, l’union avec les communistes. Elles sont rendues plus savoureuses par un épisode local, l’alliance entre le socialiste Robert Lacoste et le radical-socialiste Georges Bonnet (l’ancien ministre des accords de Munich) contre le gaulliste Yves Guéna. Celui-ci conserve pourtant, par delà les ans et les clivages, un apparent respect pour Robert Lacoste, en qui l’ancien résistant voit avant tout « un patriote » (p. 283). Cette implantation locale forte permet à Robert Lacoste de redevenir député en 1962 puis, à nouveau battu en 1968, d’être élu au Sénat en 1971. L’imbrication entre vie politique nationale et locale est également évidente lorsque Robert Lacoste remet, le 20 mai 1975, l’insigne d’officier de la Légion d’honneur à Suzanne Lacore, qui fut membre du gouvernement Blum en 1936. Il s’agit du chant du cygne pour toute une cohorte d’anciens SFIO. Face à eux monte une concurrence : « toute une génération d’hommes politiques engrange les victoires locales et attend la victoire nationale » (p. 288). La relève socialiste des années 1970, admirablement saisie dans cette formule, contraint Robert Lacoste à céder la présidence du Conseil général en 1979, après trente ans de règne. Lors du discours inaugural de la nouvelle session (il est doyen d’âge de l’assemblée), il fait fi de toute hypocrisie pour regretter ce qu’il considère comme une mauvaise manière. Entre 1980 et 1983, il abandonne successivement et sans plaisir ses mandats de sénateur, conseiller général et maire. Il demeure adhérent du PS et survit encore jusqu’en 1989, dans une atmosphère crépusculaire de deuils familiaux et de solitude croissante.
35La lecture de cette biographie fouillée donne le sentiment que deux mots résument le parcours de Robert Lacoste : gâchis et fidélité. Le gâchis est celui d’un syndicaliste de valeur doublé d’un résistant devenu le ministre qui connut (et couvrit) la torture en Algérie ; la fidélité celle d’un socialiste resté membre de son parti malgré les quolibets, la mise à l’écart progressive et pour finir le débarquement de ses mandats électoraux. Remercions les deux auteurs d’avoir redonné chair à ce destin, sans complaisance (que ce soit à l’égard de la tragédie algérienne ou du « droit de cuissage », p. 129, exercé par le président du Conseil général) mais sans masquer la complexité de leur sujet.
36Pierre Brana, Joëlle Dusseau, Robert Lacoste (1898-1989). De la Dordogne à l’Algérie, un socialiste devant l’histoire, Paris, L’Harmattan, « Des poings et des roses », 2010, 316 p.
37Fabien Conord
Lévi-Strauss socialiste ?
38Le glorieux savant mort centenaire en 2009 célébré dans le monde entier comme un des maîtres de l’anthropologie et un des esprits les plus prolifiques des sciences sociales du second XXe siècle est peu connu pour ces engagements politiques. L’ouvrage de l’historien Alexandre Pajon apporte cependant un éclairage précis sur la jeunesse de l’étudiant socialiste et sur le parcours scientifique après la Seconde Guerre mondiale.
39Les connaisseurs de ces questions en savaient déjà beaucoup grâce à la thèse de Stéphane Clouet sur le mouvement « Révolution constructive » (thèse soutenue à l’université de Nancy II en 1989 et publiée de manière abrégée aux Presses universitaires de Nancy en 1991), où Lévi-Strauss côtoyait Georges Lefranc et Robert Marjolin. Alexandre Pajon, qui avait lui-même consacré une thèse aux Sociologues de l’entre-deux-guerres et la tentation du politique (en 1997 à l’IEP de Paris, restée inédite), complète l’information en reprenant systématiquement le dossier et l’ensemble des articles publiés par le jeune Claude Lévi-Strauss. Le livre est court mais les références précises, l’index utile et le contenu fait découvrir un acteur méconnu des débats du parti socialiste des années trente.
40Groupe d’études socialistes, Ligue d’action universitaire républicaine et socialiste (LAURS), autant de milieux où Lévi-Strauss milite activement. Il devient même en 1928 le secrétaire du jeune député socialiste Georges Monnet et s’intéresse à ce titre aux questions agricoles et au projet d’office du blé qui aboutit avec le Front populaire. Au-delà de ce parcours militant, Pajon présente nettement toutes les prises de position plus théoriques de Lévi-Strauss dans un moment au début des années trente où la SFIO est traversée par différents questionnements. Les influences du belge Henri de Man ou du normalien socialiste Marcel Déat sont alors importantes.
41L’explication du passage de la politique à l’ethnologie pose bien sûr question. Parti au Brésil, il s’attendait sans doute à être rappelé avec la victoire de la gauche en 1936. Ce ne fut pas le cas et il se consacra alors à la préparation de sa thèse. Très marqué par un fort pacifisme, la guerre et la défaite semble lui révéler son aveuglement et marquer pour lui une « sortie de la politique ». Au retour des États-Unis, Lévi-Strauss semble se consacrer d’abord et seulement au savoir. Pajon souligne cependant « la continuité d’une ambition doctrinale conquérante » et revient brièvement sur l’impact des travaux de l’anthropologue pour l’Unesco – sans négliger le conflit avec Roger Caillois. Dans une brève conclusion, Pajon cite avec acuité Raymond Aron qui dans le volume de Mélanges offerts à Lévi-Strauss en 1971 dressait un parallèle très juste entre Lévi-Strauss et Rousseau.
42Alexandre Pajon, Lévi-Strauss politique. De la SFIO à l’UNESCO, Toulouse, Privat, 2011, 224 p.
43Loïc Hanatrait
L’affaire Salengro
44Les éditions Larousse publient une collection destinée à élargir le public habituel des livres d’histoire : « l’histoire comme un roman ». Pour Roger Salengro, poussé au suicide par des campagnes de calomnie, la tâche a été confiée à Daniel Bermond, auteur de plusieurs biographies (Eiffel, Bartholdi, Coubertin…).
45Le livre se lit en effet d’une traite, avec intérêt et émotion. Sans doute les lois du récit mis en scène favorisent ça et là quelques raccourcis, approximations ou légers anachronismes, mais ils demeurent rares et périphériques et on sait que les meilleurs livres universitaires n’en sont pas non plus exempts. La loi du genre est aussi que l’étude s’intéresse davantage au cas humain de Roger Salengro qu’à sa place dans le mouvement socialiste, l’histoire républicaine ou les transformations de Lille, encore que soient données à ce sujet les informations essentielles. L’auteur retrace la vie, la guerre et la confrontation obligée de Salengro à des campagnes incessantes de calomnies qui le minent d’autant plus sûrement que l’homme est assez seul, veuf et sans enfant, surmené et tendu par les responsabilités écrasantes du ministère de l’Intérieur dans le contexte difficile de 1936.
46L’intérêt de la démonstration est double. Il montre d’abord que la calomnie peut répondre à des emplois divers, qu’elle a une certaine autonomie par rapport à ses utilisations partisanes : ici, elle naît dans les affrontements entre socialistes et communistes du Nord. Florimond Bonte et un ancien ami, Marcel Deschamps, en sont à l’origine, dans un contexte marqué par des attaques personnelles aussi féroces que peu élevées. Une tradition régionale ? On songe aux tombereaux d’injures jadis échangés entre Salembier et Delcluze, les deux rivaux guesdistes de Calais…
47En tout cas, il s’agit bien d’une haine de famille, inexpiable. Madame Salengro la première en perd la santé et disparaît en 1935. Mais le fonds peut resurgir : la droite locale, la presse « infâme » pour reprendre le mot de Blum, les polémistes hostiles au Front Populaire sont heureux de saisir l’occasion de salir et d’affaiblir leurs ennemis.
48L’affaire fait songer aussi au récent et stimulant ouvrage de Christophe Prochasson, La gauche est-elle morale ? (Flammarion, 2010). Les militants de gauche aimeraient réserver à la droite la calomnie : la gauche posant des questions de principe, la droite en serait réduite à attaquer les personnes, puisque sur le fond elle n’entend rien changer à l’ordre social et politique existant. Avec Jaurès, cela fonctionne : ce n’est pas l’homme des coups bas, des insinuations, des mises en cause personnelles. Mais est-ce que cette vertu s’est toujours maintenue et tous les jaurésiens l’ont-ils toujours respecté ? Que dire par exemple des procédés de polémique de Gérault-Richard ? Il me semble pourtant que même les pires exemples de gauche qui se laissent aller à l’outrance et au dénigrement savent se reprendre et s’arrêter, limiter leurs coups… Nous ne trouvons pas d’équivalent à ce qu’a dû subir Salengro. Poincaré, Mandel, Tardieu ont été pas mal attaqués à gauche, mais malgré tout il ne semble pas que les charges aient été aussi cruelles. C’est bien tout de même à la droite extrême, parfois relayée par des conservateurs et bien pensants effrayés, que se retrouve ce solide ferment de haine qui obscurcit le cœur et la raison des Carbuccia, Vallat et Béraud, ce dernier pourtant talentueux et venu de la gauche.
49Daniel Bermond, L’affaire Salengro. Quand la calomnie tue, Paris, Larousse, 2011, 288 p.
50Robert Lindet
Un colloque Maurice Barrès
51Ce volume recueille 26 communications tenues lors d’un colloque international à Metz (université Paul Verlaine) en mai 2010. Il témoigne au travers d’une enquête d’ordre interdisciplinaire que Maurice Barrès fut en son temps considéré comme un écrivain majeur, y compris par des adversaires idéologiques comme Aragon et Léon Blum. En lui intentant un fameux « procès » en 1921, les Surréalistes ont paradoxalement attesté le rayonnement qui demeurait le sien au lendemain de la Grande Guerre. À sa réputation de styliste et de maître de vie, l’auteur du Culte du moi ajoutait en effet un rôle éminent dans la constitution du nationalisme post-dreyfusard qui constitue peut-être aujourd’hui le principal atout de sa survie au moins auprès des historiens des idées. Une première section de l’ouvrage s’attache à rendre compte de la manière dont Barrès a méthodiquement construit sa figure et imposé son autorité à ses contemporains. Il apparaît qu’il a appliqué une stratégie littéraire très consciente reposant en premier lieu sur l’utilisation de la presse. La fondation d’une revue de jeunesse, Les Taches d’encre (1884), puis la collaboration à d’autres revues d’avant-garde répondent à ce besoin de notoriété et à la volonté de se faire une place dans le champ littéraire. Les chroniques et les études qu’il publie là lui servent à forger progressivement son originalité et à élaborer ses thèmes de prédilection par la confrontation à des aînés prestigieux. Par la suite, il prolongera cet usage de la presse comme instrument d’autopromotion en procédant à la prépublication de ses romans dans les journaux et périodiques. À partir de la dernière décennie du XIXe siècle, il est en mesure d’opérer la diffusion de ses ouvrages grâce au truchement des quotidiens à grand tirage (Le Journal, L’Écho de Paris) ou de revues bien installées comme la Revue des deux mondes ou la Revue de Paris. À la fin, il sera doublement bénéficiaire du système qu’il a délibérément mis en place puisque l’audience acquise dans le domaine politique augmentera en retour son audience littéraire.
52La préoccupation d’édifier un portait avantageux de lui-même est donc constamment présente chez Barrès. Cette évidence est pourtant nuancée par d’autres contributeurs qui montrent sa volonté de ne pas se laisser enfermer dans une image définitivement figée. Il est conscient des contradictions qui l’habitent et qu’il ne veut précisément pas réduire en visant une synthèse qui mutilerait une complexité à laquelle il reste très attaché. Il est en proie à une perpétuelle tension entre l’attirance des forces du moi et la nécessité de la discipline personnelle. Au-delà de tant de positions publiques très tranchées, on le voit en permanence confronté aux appels antagonistes de la prairie et de la chapelle pour reprendre les métaphores de La Colline inspirée. « Qu’est-ce qu’un enthousiasme qui demeure une fantaisie individuelle ? Qu’est-ce qu’un ordre qu’aucun enthousiasme ne vient plus animer ? L’église est née de la prairie et s’en nourrit – perpétuellement – pour nous en sauver. » Cette oscillation entre la condamnation et la compréhension, l’engagement et le retrait se perçoit bien à différents moments de sa vie. L’auteur de Leurs figures fit certes preuve d’un antiparlementarisme accentué, mais, surtout après son retour à la Chambre en 1906, il s’est montré plus mesuré. Dans un milieu où il est marginal tant il est vrai que ses préoccupations ne recoupent pas celles de la majorité des députés, il est capable d’entretenir des relations presque cordiales avec des adversaires comme Clemenceau ou Jaurès. Dans un article de L’Écho de Paris, il admet que son esthétisme et son goût pour l’histoire se conjuguent pour racheter partiellement au moins un spectacle qui l’irrite vivement à d’autres moments.
« Il y a des jours où je parviens à jouir de la Chambre, sans me laisser empêcher par l’esprit partisan, ni par un goût trop délicat, comme le lieu d’une grande tragédie. Les individus y sont peu intéressants, mais les flots d’un immense océan, les vagues de l’histoire et les éternels instincts de notre nation composite y jouent sous notre regard. »
54Admirateur de Déroulède, il accepte la présidence de la Ligue des patriotes, mais il s’y investit fort peu la laissant moribonde au moment de sa propre mort. S’il eut un rôle important dans la première Action française, il refusera obstinément malgré les insistantes pressions de Maurras de sacrifier ses conceptions césariennes au néo-royalisme. À la différence encore de Maurras, il n’a pas revendiqué une perfection logique qui lui aurait toujours donné raison. Après avoir vivement combattu les idées républicaines en matière d’éducation et traité les instituteurs d’« Aliborons », il croit possible à la veille de la guerre de dépasser l’affrontement sommaire entre défenseurs de l’école laïque et de l’école confessionnelle en posant désormais l’écrivain comme « intercesseur » au lieu de le cantonner dans un rôle étroitement directif.
55Les communications consacrées à la postérité française de Barrès confirment l’importance qui lui a été reconnue tout en mettant en évidence une réception inégalement convaincue. Ce doctrinaire n’a jamais cherché à faire école et n’a pas eu de véritables disciples. Les frères Tharaud en furent les collaborateurs littéraires et apprirent à ses côtés leur métier d’écrivains. Il favorisa leur carrière et inspirera leur conversion au nationalisme conservateur. Sans avoir été à proprement parler ses intimes, ils en furent les fidèles et contribuèrent par leurs livres de souvenirs à tracer son portrait posthume. Les nombreux écrits d’Henri Massis témoignent d’une admiration qui ne s’est jamais démentie. Cependant, sa proximité avec Maurras a empêché une complète identité de vue entre les deux hommes. La lecture de Barrès par Drieu la Rochelle découle de leur réflexion commune sur la relation entre littérature et politique. S’il a toujours été sensible au thème de l’énergie spirituelle chez son aîné, l’auteur de Gilles, marqué par la guerre européenne de 1914-1918, a fini par dénoncer son nationalisme et son culte de la terre et des morts. L’examen de la définition du classicisme révèle quant à lui un rapprochement inattendu. En récusant le rejet catégorique du romantisme par Maurras, en déplorant chez ce dernier sa conception très balisée d’un classique ramené au seul héritage gréco-latin dont il conteste d’ailleurs la portée universelle, en se prononçant pour un classicisme « éthique », Barrès n’est pas si loin des thèses défendues par La NRF. Il est vrai que ses arrière-pensées politiques sont en contradiction avec l’autonomie de l’art prônée par les collaborateurs de cette revue.
56Qu’en est-il de la fortune de Barrès à l’étranger ? D’une façon générale, son œuvre romanesque a suscité plus d’intérêt que ses idées politiques. Ces dernières ont eu un écho certain en Allemagne. Sous le République de Weimar, trois grands romanistes, Curtius, Klemperer et Platz ont débattu de l’interprétation à donner à son nationalisme : passéisme ou pensée féconde ? Leurs collègues gagnés au nazisme se sont ralliés à la première hypothèse et l’ont radicalement distingué de l’idéologie nazie considérée comme seule force d’avenir. En Belgique, le nationalisme barrésien sera instrumentalisé de façon contradictoire par le courant wallon centrifuge et le courant unitariste belge. Dans les années 1920, sa réception a eu tendance à refluer au profit de celle de Maurras, mais elle reste invoquée par les jeunes catholiques rétifs à l’attraction du théoricien de l’Action française. Après la guerre, elle s’estompera nettement. Ces caractéristiques se retrouvent peu ou prou dans les sondages effectués au Luxembourg, en Suisse, au Portugal, en Espagne, en Italie, en Roumanie, au Canada français, aux États-Unis. On constate que dans tous ces pays, la référence au corpus idéologique barrésien a été circonstancielle, limitée à des cercles intellectuels, souvent superficielle, en tout cas incapable d’alimenter un mouvement d’opinion.
57Les communications ici réunies prennent finalement acte du fait que, malgré un relatif regain éditorial constaté ces dernières années, le grand public ne prête plus une grande attention à l’œuvre et à la personnalité de Barrès. Son écriture romanesque marquée par l’indiscrète présence du narrateur soucieux de démontrer une thèse est largement passée de mode. Le type de patriotisme dont le « rossignol du carnage » a été le chantre est aujourd’hui considérablement discrédité. Le régionalisme lorrain même dont il s’est fait le héraut et la caution s’ancrait dans un contexte historique aujourd’hui disparu : les Messins ne sont-ils pas plutôt fiers de la trace urbanistique laissée par l’occupation allemande ? La politique rhénane qu’il appelait de ses vœux, outre qu’elle paraît bien peu réaliste (comment les Allemands auraient-ils pu accepter l’emprise culturelle française qu’il préconisait ?), a été rendue sans objet dès les années 1920 par l’opposition anglo-américaine et l’échec du séparatisme rhénan. À l’issue de la lecture de l’ouvrage, on est tenté de conclure à la grandeur et la décadence de Maurice Barrès.
58Olivier Dard, Michel Grunewald, Michel Leymarie, Jean-Michel Wittmann (études réunies par), Maurice Barrès, la Lorraine, la France et l’étranger, Berne, Peter Lang, 2011, 520 p.
59Géraldi Leroy
Les Cahiers de Maurice Barrès
60Les Cahiers de Maurice Barrès sont enfin réédités. Ils avaient été publiés une première fois de 1929 à 1957 par Philippe Barrès (1896-1975), le fils de l’écrivain, aux éditions Plon : quatorze volumes brochés, que l’on retrouve parfois, souvent incomplets et en piètre état, chez les bouquinistes et les librairies d’ancien. Le début de l’entreprise avait été suivi avec attention : Gide, Thibaudet avaient discuté et commenté les premiers volumes, puis la situation politique, la guerre et l’émergence d’un autre monde avaient relégué au rang de curiosités les dernières parutions. Pourtant, en 1963 et 1994, toujours chez Plon, l’édition partielle présentée par Guy Dupré avait connu à chaque fois un certain succès d’estime.
61Les Éditions des Équateurs ont repris tout le travail : une édition complète et critique, reprenant les bases fournies par Philippe Barrès que complète aujourd’hui François Broche, avec préfaces, notes, index et table analytique, une présentation élégante, des caractères lisibles… De la belle ouvrage ! Deux tomes sont parus qui vont du début 1896 au milieu de 1908. Trois autres devraient donc suivre, à distance raisonnable, espérons-le, mais ce ne sont pas les jaurésiens qui jetteront la première pierre…
62Dans la préface qu’il donne au tome I, Antoine Compagnon fait mine de s’interroger sur l’opportunité de la réédition de cet écrivain de droite, notant « qu’il faut être bien assuré à gauche – ou très ingénu – pour se piquer de le remettre en selle ». De fait, les meilleurs soutiens de Barrès sont souvent venus de la gauche : Blum, Aragon [24], Jean-Marie Domenach, Madeleine Rebérioux, les uns et les autres en effet peu ingénus, ont chacun(e) à leur manière témoigné de l’estime et souvent davantage pour l’auteur de Colette Baudoche. Ce n’est pas le rédacteur de ce compte rendu qui, se souvenant de longues discussions barrésiennes après dîner, les affaires jaurésiennes apparemment expédiées, avec Madeleine Rebérioux, songerait à leur reprocher. Il devrait même être facile d’allonger la liste, et elle pourrait s’agglomérer ces jeunes gens de droite, lecteurs de Barrès, qui n’ont pas été pour autant vaccinés contre une évolution vers la gauche (Mauriac, Mitterrand…).
63Mes Cahiers de Barrès oscillent entre le Journal, les souvenirs et critiques politiques et littéraires, les essais d’introspection, les ébauches d’écriture… Ils se situent sans doute approximativement entre les Choses vues de Hugo et le Journal de Gide. Ils peuvent intéresser des tempéraments bien différents. Barrès confie son angoisse, sa mélancolie profonde, sa fascination du suicide (notamment avec ceux de l’adversaire aimé Sautumier, de Syveton, compagnon et associé des luttes politiques, du neveu Charles Demange…). Ce sont des pages sensuelles, qui oscillent entre la fascination pour des femmes idéalisées et inaccessibles et un équivoque parfum d’amitié virile. Ce n’est pas la plus antipathique des facettes de Barrès. Barrès est un grand écrivain, travaillé par des doutes sur l’humanité, qui s’interroge sur Hugo et Stendhal, mais aussi sur Pascal ou saint Odilon, l’abbé de Cluny fondateur du Jour des morts célébré le 2 novembre. En politique même, nous pouvons souvent le suivre avec plaisir. Il aime la Chambre des députés, ce club d’hommes où son statut d’écrivain prodige et d’ancien « prince de la jeunesse », lui confère un rang privilégié. Il n’a pas tenu de journal pendant son premier mandat parlementaire (1889-1893), mais à partir de sa rentrée en 1906, il accumule notes et observations en vue notamment d’un roman sur la Chambre, la politique et ses hommes. Il s’intéresse aux députés un peu « canailles » de la base, comme le radical Maujan ou Coutant d’Ivry, mais davantage encore aux grands orateurs, à ceux qui lui semblent maîtres du jeu et d’eux-mêmes : Jaurès, de Mun, Briand et Clemenceau. Il ne peut s’empêcher d’apprécier, voire d’aimer Jaurès dont il abomine les idées [25]. Lui est attaché à défendre un monde de traditions et de bon goût, il veut défendre les loisirs et le degré de civilisation d’une élite, menacée par les « barbares ». Comme Paul Léautaud, il est pour l’Ordre, contre la Justice. La justice, mère des révolutions, « ne laisserait que des ruines » [26]. De même cet incroyant soutient l’Église catholique, qui professe « une religion qui accepte, qui ne va pas jusqu’au bout de la justice » [27]. Il faut protéger la Société : Dreyfus est sans doute innocent, mais ses partisans sont les adversaires de l’Ordre, de l’Armée, du sentiment national. La guillotine est horrible, mais nécessaire. L’égalité, des individus comme des races, est une chimère. D’ailleurs son ami Jules Soury, professeur à l’École Pratique des Hautes Études, lui explique que les Juifs descendent vraisemblablement d’hominidés inférieurs. Ce Barrès nous est davantage étranger s’il ne nous paraît pas odieux. Il exprime là cependant une part de l’intelligence et de la pensée françaises, au début du siècle, celle que devait combattre, mais dans laquelle vivaient aussi Jaurès et les socialistes et il nous est évidemment indispensable de la connaître et de la comprendre pour apprécier le mouvement des idées et des opinions dans la France de la Belle Époque. Certainement même, est-ce précieux non seulement pour l’historien de la France tertio-républicaine, mais pour tout citoyen(ne) de notre monde contemporain.
64Maurice Barrès, Mes Cahiers, tome I, 1896-1904, préface d’Antoine Compagnon, notes de Philippe Barrès et François Broche, tome II, 1904-1908, préface de François Broche, notes de Philippe Barrès et François Broche, Paris, Éditions des Équateurs, 2010 et 2011, 688 et 656 p.
65Gilles Candar
Parlementaires d’Algérie
66Issu d’un mémoire soutenu à l’École Pratique des Hautes Études, l’ouvrage porte sur les 57 parlementaires élus en Algérie entre 1871 et 1940. Les hommes qui font l’objet de l’étude sont tous d’origine européenne, situation institutionnelle de la France coloniale du temps oblige. Le sujet revêt un intérêt certain dont l’ouvrage ne rend qu’imparfaitement compte, faute de rigueur dans l’exposition et l’analyse des faits. Il est composé d’une suite de chapitres courts sans liens toujours évidents et le plus souvent dénués de problématisation. Quelques tableaux sont bienvenus mais ne sont pas nécessairement commentés. Aucune synthèse n’est proposée par département ou par famille politique…
67La lecture de ce travail permet toutefois de dégager plusieurs enseignements. Le principal est résumé en conclusion : « les parlementaires d’Algérie ne diffèrent pas de leurs collègues métropolitains » (p. 156). Ce sont essentiellement des notables (un dixième environ de médecins, un dixième de propriétaires terriens…) ; 45,5 % exercent des professions juridiques. L’établissement de pourcentages sur un total de 57 ne doit pas abuser mais il est possible de souligner l’importance du droit dans la sociologie des élus. Elle doit être majorée par le fait que 32 d’entre eux ont suivi des études juridiques, à défaut de tous en faire leur profession. 13 parlementaires sont docteurs. En dehors des médecins et pharmacien, six ont soutenu une thèse, dont cinq en droit. Un seul des 13 docteurs a soutenu sa thèse à la faculté d’Alger (Paul Eugène Saurin sur le problème de l’eau en Algérie du Nord). André Mallarmé a défendu, en métropole, une thèse sur l’organisation gouvernementale de l’Algérie. 29 sont titulaires de la Légion d’honneur. Une nette majorité de parlementaires sont francs-maçons, plus encore parmi les sénateurs que parmi les députés. Ces proportions plus élevées qu’en métropole ne font l’objet d’aucune tentative d’explication par l’auteur.
68L’étude des origines familiales et géographiques des parlementaires d’Algérie est plus riche (avec un tableau détaillé pp. 39-41). 25 sont nés en Algérie (onze dans le département d’Alger, sept dans celui d’Oran et deux dans celui de Constantine), soit moins de la moitié. C’est dans ce chiffre que réside la principale originalité du corpus considéré par rapport aux élus de métropole. Les parlementaires d’Algérie découvrent souvent leur terre d’élection à la suite de leur nomination comme fonctionnaires. Jules Gasser appartient quant à lui à ces Alsaciens réfugiés en Algérie après l’annexion de leur région par l’Empire allemand. Plusieurs parlementaires ne s’installent pas en Algérie : il en va ainsi d’hommes aussi dissemblables que Crémieux ou Drumont. En revanche, seuls deux députés le deviennent ailleurs ensuite : Firmin Faure dans la Seine et Dominique Forcioli en Corse, à peu près au même moment (1902 pour le premier et 1903 pour le second). Un seul parlementaire change de département algérien, Alexis Lambert (qui passe d’Oran à Constantine). Deux enfin exercent des fonctions municipales en métropole, Paul Gérente comme maire du XVIe arrondissement de Paris de 1906 à 1913 et Marius Dubois qui devient maire de Saint-Andéol-de-Vals (dans l’Ardèche) après l’indépendance de l’Algérie en 1965. L’implantation des parlementaires algériens semble solide, avec 17 échecs sur 57 ; 14 ne se représentent pas (du moins en Algérie), 11 meurent en cours de mandat, trois démissionnent et 12 enfin sont parlementaires en 1940… Aucun ne figure parmi les 13 députés et trois sénateurs morts au champ d’honneur entre 1914 et 1918. Quelques itinéraires exceptionnels de longévité sont à signaler : Eugène Étienne (député de 1881 à 1919 et sénateur de 1920 à sa mort en 1921) et Gaston Thomson (député de 1876 à sa mort en… 1932 !). Le premier est plusieurs fois ministre de la Guerre (notamment lors de la réhabilitation de Dreyfus), le second ministre de la Marine.
69Politiquement, les élus d’Algérie sont essentiellement républicains et d’orientation conservatrice. Le scrutin de 1898 fait exception avec l’élection de quatre députés antijuifs, tous battus en 1902. Deux socialistes sont élus en 1936, l’un à Oran et l’autre à Alger, deux départements dominés par la mouvance radicale alors que les trois élus de Constantine bénéficient du soutien des Croix-de-Feu. Les parlementaires d’Algérie votent tous la séparation des Églises et de l’État mais se divisent au moment du Cartel sur la suppression de l’ambassade de France au Vatican (trois contre trois). Les députés d’Algérie votent tous en faveur d’Édouard Herriot en 1924 puis de Raymond Poincaré en 1926 ! Ils font surtout bloc sur les questions coloniales. Les députés sont unanimes dans leur opposition à Jaurès sur la question marocaine le 19 juin 1907 et approuvent le protectorat sur le Maroc. À la fin des années 1930, seul le radical Henri Fiori soutient aux côtés des deux socialistes le projet Blum-Viollette. Les élus d’Algérie semblent confisquer les débats parlementaires sur leurs départements et y défendent le statu quo favorable à leurs intérêts.
70Le récit est trop haché, les comparaisons insuffisantes et l’ouvrage suscite de nombreux regrets. Le travail de l’auteur est toutefois évident, parfois minutieux, notamment dans la reconstitution des généalogies. Il esquisse des pistes souvent stimulantes, qui mériteraient d’être explorées.
71Jean-Marc Valentin, Les parlementaires des départements d’Algérie sous la IIIe République. D’où venaient-ils ? Qui étaient-ils ?, préface de Jean-Pierre Machelon, Paris, L’Harmattan, 2010, 194 p.
72Fabien Conord
Georges Valois ou un parcours politique étrange
73Mégalomane, paranoïaque, prophétique, Georges Valois, de son vrai nom Alfred Georges Gressent (1878-1945), a eu une carrière politique suffisamment atypique pour fasciner nombre d’historiens de la vie politique française. Tour à tour anarchiste, monarchiste, fasciste, puis partisan de l’économie distributive, ce polémiste, mort en déportation, a laissé une œuvre abondante. Son itinéraire, ses idées et leur réception font l’objet de ce volume, issu d’un colloque international ayant réunit les principaux spécialistes de ce représentant atypique du « non-conformisme » des années 1930.
74Premier intérêt du livre : deux de ses principaux biographes universitaires proposent une difficile interprétation d’ensemble de ses positionnements successifs [28]. Yves Guchet aborde le problème en historien des idées. Il voit dans l’œuvre de Valois une tentative de bâtir une alternative au libéralisme, d’abord, au communisme soviétique, ensuite. Allen Douglas le range lui dans la catégorie des utopistes. La Première Guerre mondiale se révèlerait un moment clef. Tandis qu’auparavant, sa détestation de la République bourgeoise le poussait de plus en plus vers la droite de l’échiquier politique, il entamerait alors un revirement vers la gauche, sans doute lié à l’expérience du front.
75Le Georges Valois, ancien disciple de Sorel, devenu l’économiste de l’Action française et l’un des animateurs des Cercles Proudhon, est bien connu. C’est l’un des principaux protagonistes du très daté débat sur les supposées origines françaises du fascisme. L’intérêt du présent volume est de s’intéresser à des aspects moins approfondis de son œuvre et à des moments moins étudiés de son parcours. Alain Chatriot replace ainsi les idées de Valois en matière de corporatisme, de syndicalisme et de représentation des intérêts dans le contexte intellectuel des années 1920. Samuel Kalman montre que le Faisceau de Valois, connu pour être le premier parti fasciste apparu en France, n’était pas, loin s’en faut, un groupe soudé derrière la personnalité de son chef : modernistes et réactionnaires s’y affrontaient en permanence. Olivier Dard revient lui, en spécialiste des « Nouvelles relèves des années 1930 » sur « Le Nouvel Age », mouvement et journal que lance Valois dans le sillage d’un livre publié en 1929. Les déchirements que connaît le groupuscule révèlent l’isolement de son fondateur et son caractère autoritaire.
76Les autres contributions de l’ouvrage retracent la réception (et en grande partie la non-réception) de Valois dans plusieurs pays d’Europe. Le partisan de l’économie distributive et de la République syndicale y a eu moins de succès que l’intellectuel maurassien et le fasciste. Francis Balace montre, avec humour, qu’en renonçant au fascisme, Valois perd ses quelques soutiens belges d’extrême droite. Il en trouvera d’autres lorsqu’il se fera le propagandiste de l’idée européenne au début des années 1930 (Geneviève Duchenne). Même dans les pays fascistes, Valois n’a pas le succès qu’il aurait pu légitimement escompter. Didier Musiedlak explique que Mussolini a bien une certaine admiration pour le Valois sorélien, mais leurs relations politiques se détériorent rapidement. Quant aux franquistes et aux fascistes espagnols étudiés par Miguel Angel Perfecto, ils feront de Valois un usage paradoxal. Connu pour son passé maurassien, puis son militantisme fasciste, le théoricien antifasciste du « nouvel âge » se voit paradoxalement salué comme un inspirateur du modèle syndical franquiste. Avec des textes qui circulent sans leur contexte d’élaboration et un auteur qui a souvent changé de bord, le risque de quiproquo intellectuel était sans doute maximal.
77Olivier Dard (dir)., Georges Valois. Itinéraire et réceptions¸ Berne, Peter Lang, 2011, 266 p.
78François Denord
Faÿ, les difficultés d’un portrait
79Le livre proposé par Antoine Compagnon sur Bernard Faÿ surprend l’historien. Nullement à cause de son objet : lorsqu’Antoine Compagnon s’interroge pour savoir si Bernard Faÿ « méritait […] un livre tout à lui » et penche pour l’affirmative, nous le suivons pleinement. Nous n’avons pas non plus la moindre réserve à voir un tel objet traité par un universitaire qui s’auto-désigne dans la livraison du Débat de mai-août 2011 comme un « agent double […] entre littérature et histoire ». Au vrai, la diversité des facettes de Bernard Faÿ justifie qu’il puisse intéresser bien au-delà des cloisonnements disciplinaires et il aurait été fort loisible qu’un « civilisationniste », spécialiste des États-Unis entreprît une étude sur cet « américaniste virtuose » devenu un acteur majeur de la lutte antimaçonnique dans la France de Vichy. La perplexité, pour ne pas dire le malaise, vient d’autre chose.
80D’abord, de l’accent mis par Antoine Compagnon, sur la morale du sujet étudié présenté dès le début de son étude comme « un individu peu recommandable », dont il ne veut pas faire un « plaidoyer » et dont il conclut sur le caractère « inexpiable » des fautes commises ; ajoutons un souci minutieux d’Antoine Compagnon, pendant les premiers chapitres, de justifier le choix d’avoir entrepris une telle étude, en dressant une forme de parallèle entre Faÿ et lui-même en rappelant les sources d’intérêt de sa recherche parmi lesquelles on retiendra un goût commun pour Marcel Proust que Faÿ a connu et dont Antoine Compagnon est un spécialiste éminent, un intérêt partagé pour les États-Unis et enseignement à l’université de Columbia, ou encore des fonctions de professeur au Collège de France. Il y a dans ce livre, qu’Antoine Compagnon présente dans le Débat comme une « biographie intellectuelle », une relation particulière entre l’auteur, l’objet étudié et la période du second conflit mondial, Antoine Compagnon décrivant dans la première page de sa préface :
« les gens de [s]on âge » et lui-même comme « hantés par une question existentielle insoluble : comment aurions-nous agi entre 1940 et 1944 ? Comment me serais-je moi-même comporté ? Même quand vos parents ont combattu l’occupant, ont été blessés, ont connu la prison, allez savoir ! Toutes les familles se sont divisées, y compris celle de Faÿ. Me serais-je engagé ? Du bon côté ? »
82On notera que ce type de réflexion ouvrant une biographie est plutôt inhabituelle chez les historiens de même que le fait de conclure, dès la préface qu’ « au bout du compte, l’énigme de son funeste engagement et de son aveuglement entêté reste pour [lui] entière. »
83Le lecteur aurait pourtant tort de refermer l’ouvrage qui apprend bien des choses sur Bernard Faÿ, en particulier sur lui-même et sa famille, ses séjours aux États-Unis, son amitié profonde et durable avec Gertrude Stein et Alice Toklas, les conditions de son élection et son passage au Collège de France ; mais aussi sur ses analyses concernant les États-Unis et la franc-maçonnerie qu’Antoine Compagnon restitue sur la base de la lecture des ouvrages et d’articles de Faÿ. Ces sources imprimées sont un des matériaux majeurs du livre qui s’appuie aussi sur des récits de contemporains et dialogue largement avec des journalistes ou universitaires qui ont croisé Faÿ, notamment du côté américain Janet Malcom et du côté français Jean-Marie Goulemot et Martine Poulain. En revanche, force est de constater que le dialogue avec les historiens spécialistes de l’entre-deux-guerres et de l’occupation est beaucoup plus réduit et, surtout, que pour traiter de l’épisode crucial de la lutte antimaçonnique, Antoine Compagnon n’a pas recours à des archives dont l’utilisation, sur bien des points, aurait été utile. On se contentera de citer la série Z6 et les papiers Moritz dont la lecture établit clairement que Faÿ fut un agent allemand, ce qui invite à reconsidérer sa relation avec Vichy. Cette carence de sources archivistiques est une des failles majeures de ce livre. Il faut y ajouter une absence suffisante de remise en perspective de Faÿ dans le contexte de la France de l’entre-deux-guerres et de l’occupation. Il ne suffit pas de dire que Faÿ fréquente le « tout Paris » mais il faut préciser qui et quand, en particulier pour comprendre le cheminement idéologique d’un tel acteur, notamment à partir de la seconde moitié des années trente. Dans son épilogue, Antoine Compagnon livre cette notation instructive :
« Il aurait peut-être mieux valu ne pas ouvrir son placard [celui de Faÿ], ou s’abstenir d’y fouiller plus avant dès les premiers indices flairés. Certes, je n’aurais jamais fait la différence entre le Grand Orient et la Grande Loge, ni entre la Cagoule et la synarchie, mais on vit bien sans cette science là. »
85Assurément. Le problème est que pour traiter et comprendre l’itinéraire d’un Bernard Faÿ, la connaissance précise de tous ces milieux (auxquels il faudrait rajouter Courrier royal, le Cercle Fustel de Coulanges, etc., croisés trop brièvement) est indispensable. Il en va de même pour la période de l’après-guerre, de l’épuration au monde des anciens vichystes qui a fait ces dernières années l’objet de différents travaux. On ne saurait réduire les choses au « fascisme » et suivre Antoine Compagnon quand, prolongeant Jean-Marie Goulemot, il décrit Bernard Faÿ comme un « fasciste après coup », ou un « franc fasciste » sans définir ce qu’il entend par là ; à moins qu’il ne faille assimiler au fascisme le catholicisme intégriste dont Bernard Faÿ, enterré à Saint Nicolas du Chardonnet en 1978, peut être considéré comme un représentant. Certes, Antoine Compagnon a pris dans sa préface des précautions pour désarmer les critiques :
« […] marchant sur les traces de Jean-Marie Goulemot et de Janet Malcom, mais sans la même élégance qu’eux, complétant l’investigation de Martine Poulain, mais sans prétendre à la même érudition sur les autres périodes de la vie du personnage, mon propre portrait n’est pas encore la biographie exhaustive, à la manière française ou américaine que l’étrangeté de sa traversée du siècle mériterait amplement. »
87On en conviendra tout en n’étant pas aussi convaincu que lui sur « l’étrangeté » d’un tel itinéraire rapporté à l’entre-deux-guerres, itinéraire qui n’est pas aussi « inexplicable » qu’il le pense (si beaucoup a été fait sur la « dérive fasciste », il y aurait encore à travailler sur la dérive autoritaire des libéraux des années trente aux années quarante). On retiendra donc de cette « biographie intellectuelle » qu’elle a un goût d’inachevé.
88Antoine Compagnon, Le cas Bernard Faÿ, du collège de France à l’indignité nationale, Paris, Gallimard, 2009, 211 p.
89Olivier Dard
Mémoires de réprouvés
90Critiquant, au début des années 1990, les skinheads, « nazis de carnaval, […] nostalgiques d’un monde dont ils ne connaissent rien », l’écrivain Jean Mabire leur opposait « ceux qui avaient eu 20 ans en 1943, […], aujourd’hui largement septuagénaires ». L’auteur de La Brigade Frankreich, La Division Charlemagne, Mourir à Berlin, Les Jeunes Fauves du Führer – tous titres qu’il publia avec la régularité d’un métronome chez Fayard de 1973 à 1976 et qui furent réédités ente 1995 et 2005 par l’éditeur d’extrême droite Jacques Grancher – voyait en eux « des anciens combattants sans drapeaux ni médailles, qui refusent d’oublier leurs camarades tombés en Poméranie ou à Berlin » ou encore des « aventuriers qui après avoir participé à la dernière guerre dans le camp des vaincus, ne cherchaient pas, bien au contraire, à oublier les élans de leur jeunesse » – cette dernière citation faisant référence à un livre du romancier Saint-Loup [29], Les Nostalgiques (Presses de la Cité, 1967, rééditions Le Livre de Poche, 1971 et éditions Trident, 1986).
91Aventuriers, anciens combattants, élans de leur jeunesse, mais aussi camp des vaincus ou tombés à Berlin sont quelques-uns des termes que s’attache à relever, dans les quelque trente écrits d’anciens volontaires français sur le front de l’Est qu’il a analysés, l’universitaire helvético-américain Philippe Carrard, qui enseigna pendant trente années la littérature comparée, et spécialement la littérature française, à l’université du Vermont.
92Initialement publié en anglais (The French Who Fought for Hitler: Memories from the Outcasts, Cambridge University Press, 2010), son livre arrive aujourd’hui chez Armand Colin dans une version française, et c’est une bonne surprise. Non que la matière soit inconnue : les noms de Léon Degrelle et de Jean Bassompierre bien sûr, mais aussi de Christian de la Mazière (Le rêveur casqué, Laffont, 1972), de Guy Sajer [30] (Le soldat oublié, Laffont, 1967) ou de Saint-Loup figurent dans tous les ouvrages sérieux traitant de l’historiographie de Vichy et de la collaboration, et aussi sans doute – les titres cités étant souvent ceux de best-sellers – dans nombre de catalogues de bibliothèques municipales.
93Mais nul n’avait jusqu’à présent tenté une analyse systématique de l’ensemble des récits autobiographiques – ou présentés comme tel – publiés, entre 1948 et 2008, par des Français ayant servi les armes de l’Allemagne nazie. Ils furent 60 000 au total, dont 13 500 ayant lutté face à l’Armée rouge. Chiffre faible peut-être, mais loin d’être négligeable, et qui justifie pleinement le projet de Philippe Carrard, toute tentation moralisatrice mise à part. Son matériau lui donne matière à une belle leçon de méthodologie, non tant sur la question, largement connue déjà, du témoignage et de l’étroite frontière entre récit de vie et fictionalisation que sur les apports de l’analyse textuelle à la compréhension historique. À l’historien confronté à un matériau autobiographique sériel, ce livre précis, pédagogique et clairement écrit, accompagné en outre d’une bibliographie fournie, est appelé à rendre de grands services – le moindre d’entre eux n’étant de lui rappeler que, comme l’avait déjà noté Boileau, le vrai n’est pas forcément vraisemblable.
94Philippe Carrard, « Nous avons combattu pour Hitler », préface d’Henry Rousso, Paris, Armand Colin, 2011, 320 p.
95Marc Olivier Baruch