Anne Fausto-Sterling – Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, (2012). Paris, La Découverte « Sciences humaines / Genre & sexualité », 392 p. (trad. d’Oristelle Bonis et Françoise Bouillot)
- Par Cornelia Möser
Pages 227g à 250g
Citer cet article
- MÖSER, Cornelia,
- Möser, Cornelia.
- Möser, C.
https://doi.org/10.3917/cdge.054.0227g
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https://doi.org/10.3917/cdge.054.0227g
1 « L’homosexualité est contrenature ! » est un slogan que l’on a beaucoup entendu ces derniers mois en France, lors des débats et manifestations bruyantes contre le mariage pour tou?te?s. Dans ce contexte d’homophobie acharnée, la traduction française de Sexing the body d’Anne Fausto-Sterling, publiée douze ans après sa parution originale, est un événement porteur d’espoir : l’ouvrage propose des analyses détaillées et recherchées, pour répondre à la question de savoir ce qu’est la nature et quel est son rapport avec la sexualité, le sexe et le genre chez les humains (et les rongeurs).
2 Avec beaucoup d’humour et un style d’écriture extrêmement agréable, également pour les non-biologistes, Fausto-Sterling permet aux lectrices et lecteurs de suivre à la fois le développement et le changement des vérités scientifiques concernant le corps dans toutes leurs conflictualités et leurs contextes d’émergence et de mise au rebut historiques et politiques. Corps en tous genres représente un travail exemplaire d’interdisciplinarité, autant qu’une intervention centrale dans les débats sur la nature du sexe et du genre, un ouvrage canonique qui sans doute contribuera largement à faire avancer les débats sur le genre en France.
3 Fausto-Sterling ouvre son livre en se situant par rapport à une multiplicité de travaux existants sur le sujet et, par là même, dévoile ses propres a priori, une pratique faisant souvent défaut à la majorité des scientifiques, soucieux de conserver l’aura de leur propre objectivité (le god’s trick, pour employer les mots de Donna Haraway). Pour Fausto-Sterling, « la sexualité est un fait somatique créé par un effet culturel » (p. 40) qu’elle oppose aux débats qui mettent la sexualité, pour les uns du côté de la culture, pour les autres du côté de la nature. Elle décrit le passage de la sexualité comme pratique à la sexualité comme identité et réalité fondamentale et fixée qui empêche tout changement. Or, pour elle, « les systèmes de genre changent » (p. 101). Contrairement à une vision technophobe et naturalisante, Fausto-Stering estime que « les féministes doivent se sentir assez à l’aise avec la technologie pour dénicher les points de résistance qu’elle recèle » (p. 101).
4 Le livre est divisé en deux grandes parties dont l’une est consacrée à la recherche sur les intersexuels et l’autre aux études sur les hormones sexuelles. Dans le dernier chapitre, l’auteure expose ses travaux les plus récents.
5 L’histoire violente du traitement médical des intersexes est connue en France à travers le Manifeste contra-sexuel de Beatriz Preciado (Balland 2000). Preciado et Fausto-Sterling se référent toutes deux notamment au travail de Suzanne Kessler (Lessons from the Intersexed, Rutgers University Press, 1998). La seconde propose un travail beaucoup plus détaillé sur le développement scientifique au cours de l’histoire et ses a priori idéologiques qui brouillaient souvent même la raison logique. Elle décrit comment les narrations scientifiques sont mises en « conformité avec nos transformations culturelles » (p. 96). Fausto-Sterling non seulement dénonce le fait que « nous blâmons les pratiques de mutilation dans d’autres cultures », alors que « nous les tolérons chez nous » (p. 104) ; mais elle observe aussi que le biais sexiste des sciences de la biologie a eu pour conséquence que « le clitoris était mieux représenté au début du siècle dernier qu’aujourd’hui » (p. 110). C’est donc le politique, le social et le culturel qui imprègnent gravement la recherche scientifique et le savoir médical (« Nous ne pouvons percevoir le médical et le biologique qu’à travers le prisme de la culture. » p. 120). Fausto-Sterling n’adhère pas à une vision pseudo-objective des sciences mais, au contraire, nomme ses propres normes et utopies qui invitent à prêter davantage d’attention à la variabilité, et moins à la conformité de genre (p. 132). Elle propose d’imaginer « une nouvelle éthique du traitement médical permettant à l’ambiguïté de prospérer, ancrée dans une culture qui aura dépassé les hiérarchies de genre » (p. 121).
6 Cette interrogation du rapport entre nature et culture, son intérêt porté au développement, à la validation et à la dévaluation des vérités scientifiques structurent aussi la deuxième partie du livre. À l’instar des études sur le corps calleux, Fausto-Sterling décrit « comment les scientifiques ont transformé cet amas de fibres en objet de savoir » (p. 143). Après avoir détaillé les différents problèmes méthodologiques dans ce qu’elle appelle « la domestication du corps calleux », elle conclut que celui-ci ne dit pas une vérité claire sur le genre, mais qu’au contraire, « disons simplement qu’il murmure » (p. 168). Ce processus d’inscription du genre dans le corps (« au cours de ce siècle les scientifiques n’ont cessé d’intégrer plus profondément les signes du genre dans notre corps », p. 170) se poursuit dans les recherches sur lesdites hormones sexuelles. Cette fois-ci, la sexuation du corps se produit « en définissant comme des hormones sexuelles des régulateurs chimiques multisites de la croissance, rendant quasiment invisible leur rôle non sexuel dans le développement masculin et féminin ». De la même façon, Fausto-Sterling révèle à ce sujet dans quelle mesure « le travail de recherche sur la biologie des hormones est profondément lié à la politique du genre » ; elle décrit « comment le genre est devenu chimique » (p. 171). Pour elle, il ne s’agit pas d’une coïncidence : au moment même où le premier mouvement des femmes tente d’élargir les droits des femmes, les sciences développent des modèles cherchant, au contraire, à confiner les genres (p. 177). Fausto-Sterling observe, au début du xxe siècle, des échanges croissants entre le savoir social et scientifique, la recherche et la science appliquée. Or, elle montre aussi comment certaines féministes ont engagé des alliances douteuses, notamment dans le contexte du contrôle des naissances. Ce sont, en effet, des féministes comme Margaret Sanger qui ont choisi de participer au mouvement eugéniste, avec toutes les conséquences que ces politiques impliquent.
7 Même si les résultats des expériences contredisent un simple binarisme des genres ou des sexes, les scientifiques persistent dans cette vision dualiste : « En examinant comment les scientifiques luttèrent pour réconcilier des données expérimentales avec une vérité qu’ils jugeaient certaine sur la différence de genre, nous en apprendrons un peu plus sur la façon dont les hormones ont acquis un sexe. » (p. 203) Par la suite, la situation semble avoir peu changé : le récit des hormones sexuelles, notamment, n’a pratiquement pas été déchu de son pouvoir de conviction. « Ces deux hormones ont beau apparaître dans tous les types de corps et y produire toutes sortes d’effets différents, nombre de journalistes et de chercheurs continuent à voir dans l’œstrogène l’hormone femelle, et dans la testostérone l’hormone mâle. » (p. 204) Au milieu du siècle, par la psychanalyse, le féminisme, mais aussi par les recherches sur les hormones, « le sexe est au cœur même de notre être » (p. 213). Dans l’après-guerre et avec la guerre froide, « la politique du genre se combina au nouveau langage de sécurité nationale » (p. 223). Dans le maccarthysme qui opérait un lien entre communistes et homosexuel?le?s, « la sécurité nationale dépendait de femmes et d’hommes remplissant adéquatement leurs rôles domestiques » (p. 224).
8 Fausto-Sterling fournit une étude exemplaire du développement d’un fait scientifique, dans le sens de Ludwik Fleck : elle retrace les validations et dévaluations théoriques au cours de l’histoire en commençant par la conception de « l’aventure longue, malaisée et risquée » du devenir mâle à partir d’une féminité embryonnaire basique décrite par l’embryologiste français Alfred Jost. Cette vision est interrogée par les études plus libérales d’un Frank Ambrose Beach pour qui « l’homosexualité humaine reflète le caractère essentiellement bisexuel de notre héritage de mammifère » (p. 239). Ce dernier est ensuite remplacé par la théorie o/a qui constate une organisation hormonale du cerveau au stade prénatal étant par la suite activée ou non, par exemple au moment de la puberté ; une théorie qui prédominera pendant des décennies. Il faudra attendre le milieu des années 1970 pour que la méthodologie de la théorie o/a soit mise en question par la prise en compte du contexte de l’expérience, ce qui fera basculer cette théorie hors du cadre des vérités scientifiques. C’est seulement à partir de ce moment-là – et clairement dans le contexte du mouvement des femmes et pour les droits des homosexuel?le?s – qu’un modèle linéaire, où le féminin et le masculin sont des pôles extrêmes entre lesquels un individu doit se situer, est mis en question par un modèle orthogonal ouvrant un champ dans lequel des personnes plus ou moins féminines/masculines peuvent se situer (p. 251). Dans ce contexte, Fausto-Sterling ne veut plus décrire le rapport entre nature et culture comme réciproque, mais propose de « voir la nature et la culture comme un système dynamique indivisible » (p. 256). Elle suggère l’image de la bande de Möbius comme « image de pensée » : en poursuivant une recherche scientifique même à l’échelle la plus basique comme la cellule ou l’adn, on ne peut que se retrouver soudainement aux niveaux politique et social, tandis que la culture, les structures politiques et sociales sont simultanément construites par les ‘découvertes’ des sciences prouvant la justesse des inégalités ou le contraire.
9 Fausto-Sterling clôt son livre sur un bref aperçu de ses travaux plus récents qui concernent notamment le génie génétique, la biologie cellulaire et la plasticité du cerveau et du système nerveux. Elle dénonce les efforts, toujours de grande actualité, des sciences pour expliquer le comportement humain par des données biologiques et soutient que l’environnement et le corps coproduisent le comportement (p. 271).
10 Si cette traduction permettra au féminisme francophone de mieux se battre contre les arguments biologistes (la biologie étant la politique poursuivie par d’autres moyens, selon Haraway, que cite aussi Fausto-Sterling), l’autre grand bénéfice de ce livre réside dans la pluridisciplinarité du travail ; car si la rhétorique de l’inter- et du multidisciplinaire est très présente dans les projets et descriptions de recherche en France, la pratique montre, au contraire, une grande réticence envers l’interdisciplinarité, ceci allant jusqu’à une disciplinarisation renforcée.
11 Cornelia Möser
12 Philosophe, cnrs, cresppa-gtm