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Article de revue

Le travail non rémunéré des familles

Pages 193 à 219

Citer cet article


  • Durán, M.-A.
  • et Le Doaré, H.
(2005). Le travail non rémunéré des familles. Cahiers du Genre, 39(2), 193-219. https://doi.org/10.3917/cdge.039.0193.

  • Durán, María-Angeles.
  • et al.
« Le travail non rémunéré des familles ». Cahiers du Genre, 2005/2 n° 39, 2005. p.193-219. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2005-2-page-193?lang=fr.

  • DURÁN, María-Angeles
  • et LE DOARÉ, Hélène,
2005. Le travail non rémunéré des familles. Cahiers du Genre, 2005/2 n° 39, p.193-219. DOI : 10.3917/cdge.039.0193. URL : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2005-2-page-193?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cdge.039.0193


Notes

  • [1]
    Cet article présente quelques-uns des résultats du projet de recherche (2002-2005) « L’utilisation du temps en Espagne » (Réf. sec 2002-00504) financé par le Plan national de recherche 2002-2005 et dirigé par l’auteure.
  • [2]
    Le Conseil supérieur de la recherche scientifique (Département d’économie de l’Instituto de Economía y Geografía de Madrid) a multiplié depuis 1987 des recherches sur les ressources produites par le travail familial non rémunéré, que ce soit à partir d’enquêtes propres ayant une problématique générale ou axées sur les soins de santé dispensés à l’intérieur du foyer, ou à partir d’analyses secondaires basées sur d’autres sources disponibles à l’échelle internationale, nationale ou des régions autonomes. Au cours des années 2002-2003, l’Institut national des statistiques a réalisé le travail de terrain exigé par l’Enquête sur l’emploi du temps, selon la grille élaborée par Eurostat et appliquée dans d’autres pays européens.
  • [3]
    Il en découle que 61 % des femmes de plus de 17 ans consacrent une partie de leur temps au travail familial non rémunéré. Ce pourcentage est de 79 % dans le groupe des 50 à 59 ans, de 47 % dans celui des plus de 65 ans — qui sont théoriquement des retraitées — et de 62 % parmi les femmes ayant un emploi (voir tableau 1 en fin d’article).
  • [4]
    Enquête dirigée par l’auteure.
  • [5]
    Il s’agit d’indices agrégés.
  • [6]
    Cf. l’Enquête csic, réalisée en 2000, sur les ménages à partir de 703 entretiens à domicile.
  • [7]
    Il s’agit de personnes qui n’ont pas de travail et qui n’en cherchent pas.
  • [8]
    Enquête sur les demandes sociales concernant la santé des enfants, Madrid, 1993, sous la direction de l’auteure.
  • [9]
    Enquête sur les demandes en travail non rémunéré des personnes âgées, Madrid, 1993, sous la direction de l’auteure.
  • [10]
    57 % disent avoir deux problèmes de santé et 27 % trois. L’indice de gravité est de 28 % pour le second problème et de 27 % pour le troisième. Un tiers des personnes âgées interviewées ont dit avoir besoin d’aide pour la réalisation d’une tâche. Les demandes dues à l’âge s’installent dans la durée : pour l’ensemble des problèmes cités en premier, la durée moyenne est de 14 ans depuis la date de son apparition jusqu’à celle de l’enquête, et la durée moyenne de l’aide reçue est de 6,5 ans.

1Le travail non rémunéré réalisé dans le cadre de la famille, sans conversion monétaire directe, est une ressource aussi essentielle au bien-être des sociétés développées que le travail productif effectué pour le marché. En Espagne, la majorité de la population (enfants, étudiants, personnes âgées, malades, handicapés, chômeurs) ne tire pas directement du marché de l’emploi les ressources nécessaires à sa survie. Celle-ci est garantie principalement par des réseaux familiaux qui redistribuent les ressources monétaires et non monétaires.

2La recherche sur les implications sociales du travail non rémunéré a pris récemment de l’importance. En 1995, la Conférence de Pékin a proposé de compléter les systèmes standardisés de comptabilité nationale par un Compte satellite des ménages. La plupart des pays assistant à la Conférence, dont l’Espagne, ont adhéré à cette proposition. En 1998, la Chambre des députés a approuvé, à l’unanimité de tous les partis, une recommandation rendant effectif cet ajout qui suppose la reconnaissance comptable des ménages et la prise en compte des familles comme agents économiquement actifs et non plus comme simples consommateurs.

3L’Enquête sur la population active est une source périodique de données très détaillées sur la population consacrant une partie de son temps au travail non rémunéré au sein du foyer [2]. Elle permet de mettre en lumière la façon dont ce travail évolue sur des périodes longues, selon les tranches d’âge et le type d’activité principale [3].

4La littérature relative aux éléments constitutifs des postes de travail dans la sphère extra-domestique abonde et la plupart des analyses de l’organisation du travail en entreprise portent sur la désagrégation des tâches en question. Les plans de formation professionnelle ou de gestion des ressources humaines s’attachent généralement à rendre ces tâches visibles et à les décomposer en sous-éléments. Par contre, jusqu’à présent, on n’a pas cherché à rendre visibles les tâches et les charges de la sphère familiale qui ont suscité peu de réflexion théorique et encore moins d’études empiriques. Une telle analyse exige une plus grande finesse que pour le travail salarié, dont les instruments de mesure concernant la simultanéité des rôles, des responsabilités, des espaces, des cycles, etc., sont fondés sur une approche dichotomique et s’avèrent trop grossiers pour saisir avec précision la réalité fluctuante des activités domestiques.

Le travail non rémunéré des ménages

5Le concept de « travail domestique », en particulier dans les nombreuses recherches empiriques qui abordent d’autres thèmes et se contentent d’ajouter quelques interrogations isolées sur ce thème, se limite généralement aux transformations les plus courantes, les plus élémentaires de la vie matérielle du foyer : préparation des aliments, ménage, lessive. La définition du « soin » est très restreinte car elle ne dépasse pas la prestation concrète de soins à la personne. Or les notions essentielles pour comprendre le travail réalisé par celui ou celle qui a la charge de la maison sont « direction », « gestion » et « disponibilité », qui définissent des attitudes pouvant difficilement s’évaluer en termes de temps, d’intensité ou d’effort. Méthodologiquement, ce sont ces types de tâches qui posent d’abord problème quand il s’agit de les mesurer ou de les comparer. Il est par suite nécessaire de réaliser à l’échelle internationale un travail de « conversion » sur le plan des concepts et des méthodes, semblable à celui qu’effectuent l’Organisation internationale du travail ou Eurostat à propos du travail monétarisé.

6L’ensemble du travail non rémunéré réalisé dans une famille à un moment donné est le résultat de l’ajustement de l’offre et de la demande. La demande de travail non rémunéré provient fondamentalement de cinq catégories de population : les enfants ; les malades ; les personnes âgées ; celles qui, produisant pour le marché, sont surchargées de travail ; et celles qui assument elles-mêmes les tâches en question. Les trois premières catégories ont en commun leur quasi insolvabilité dans la mesure où elles ne peuvent payer au prix du marché le travail d’assistance dont elles ont besoin et qui requiert l’aide d’un tiers — que ce soit l’État, à travers ses services publics, d’autres membres de la famille, des bénévoles ou un groupe mobilisé pour le service social ou soumis à une obligation du même type. Les personnes qui vendent leur temps sur le marché peuvent acheter du temps de service aux personnes, surtout si le différentiel entre le prix du travail vendu et celui du travail acheté est grand, ce qui est souvent le cas car ceux qui offrent des services à domicile sont d’origine sociale peu élevée ou des immigrés. La majeure partie des personnes disposant de revenus moyens ou faibles — des femmes avant tout — assurent pour elles-mêmes les soins dont elles ont besoin car leur niveau de salaire, la quantité de travail qu’elles vendent sur le marché, ainsi que d’autres éléments de nature culturelle, ne leur permettent pas d’acheter le travail qu’exigerait les soins à leur personne, alors même qu’elles sont en condition de le produire.

7Outre les changements intervenus dans la quantité totale du travail non rémunéré produit dans le foyer, la façon dont il se répartit (qui produit, qui reçoit) s’est elle aussi transformée, de même que son contenu (type de tâches), sa qualité et la manière dont il est socialement valorisé. Au cours des dix dernières années en Espagne, les éléments qui composent la demande ont varié : le nombre d’enfants a diminué, mais la charge par enfant a augmenté en termes d’exigence et de qualification. La demande de soins provenant des personnes âgées s’est accrue, tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif. C’est aussi le cas des besoins concernant la santé : prévention, rééducation, nouveau rapport au corps, nombre grandissant de malades âgés dû au vieillissement général de la population. Une grande partie de la demande est réorientée vers le marché formel ou informel (maisons de retraite, cantines, aides-ménagères, qui sont souvent des immigrées) ; cette tendance s’affirmera avec le vieillissement de la fraction de la population féminine qui a actuellement plus de 50 ans et ne s’est jamais pleinement insérée sur le marché de l’emploi. En effet, les nouvelles générations de femmes, qui ont une meilleure qualification professionnelle et sont plus souvent actives, pourront difficilement se charger des millions d’heures annuelles de travail non rémunéré jusque-là fournies par celles qui les ont précédées.

8La prise en charge par soi-même a elle aussi augmenté. Plus nombreux sont ceux qui s’occupent d’eux-mêmes, surtout dans la classe moyenne s’adonnant au bricolage et à la méthode « Faites-le vous-même », à la frontière entre travail et loisirs. De leur côté, ceux qui sont surchargés par le travail professionnel et de ce fait exemptés du travail non rémunéré sont surtout des hommes vivant en famille. Ils se mettent très lentement à effectuer des activités non rémunérées — au premier chef, les plus jeunes, ceux qui vivent en milieu urbain et qui disposent d’un niveau d’éducation élevé. Ces changements sont toutefois minimes au regard de ceux opérés par les femmes qui, parallèlement, ont fortement modifié leurs comportements sur le plan éducatif, dans la sphère du travail et dans celle du politique. Or l’offre de travail non rémunéré, elle, continue pour l’essentiel à être assurée — plus ou moins volontiers — par les femmes qui forment la catégorie dénommée « responsables du ménage », auparavant classifiées comme « femmes au foyer » — seuls 5 % des hommes ont ce statut de responsable.

La production de travail non rémunéré : concentration et répartition des tâches

9C’est à ces femmes que s’adressait une enquête sur le travail non rémunéré à Madrid que j’ai dirigée en 1998. Il en est ressorti que la majorité d’entre elles (72 %) se consacrait exclusivement à ce travail. Pour 9 %, il représentait l’activité principale et 18 % seulement exerçaient une autre activité définie comme telle. En outre, parmi ces responsables, il en est très peu qui pourraient réduire le temps consacré au travail domestique, comme en témoigne sa moyenne journalière : en y incluant celles et ceux qui considèrent que ce travail n’est que secondaire et qui ont d’autres activités, elle est de 483 minutes (8 heures et 3 minutes), soit seulement 79 minutes de moins que le temps consacré par une personne dédiant tout son temps au travail familial non rémunéré.

10Est considérée comme « exemptée » toute personne qui ne participe jamais à la réalisation d’une tâche domestique. L’Enquête démographique de Madrid réalisée auprès de la population adulte a permis de connaître son comportement face à six activités de base : courses, préparation des repas, vaisselle, ménage et soins aux enfants. Elle montre que 79 % des adultes madrilènes ne s’impliquent pas dans les soins aux enfants, cependant que 55 % d’entre eux ne participent pas à la cuisine, 59 % au linge, et 53 % au ménage. Mais ceux qui ne sont pas exemptés assument plus d’heures que dans n’importe quel secteur de la production.

11Comme dans toutes les enquêtes sur l’utilisation du temps, les indices obtenus par agrégation des tâches posent problème dans la mesure où certaines sont effectuées simultanément, comme garder les enfants et faire la cuisine. Les indices synthétiques, qui traduisent le temps total réel investi dans les diverses tâches qui se recoupent, présentent des valeurs moindres que les indices obtenus par agrégation des tâches. L’enquête évoquée plus haut sur le travail non rémunéré à Madrid a permis de mieux cerner la variété des situations. Seuls 5 % des responsables du ménage sont de sexe masculin. Les moins de 25 ans ont un comportement bien spécifique car ils consacrent très peu de temps à ce genre de tâches. À partir de cet âge, qui coïncide souvent avec le mariage, la part des femmes augmente fortement et celle des hommes ne s’accroît que faiblement. Dans le groupe des 25 à 34 ans, près de 40 % des hommes ne participent à aucune tâche domestique alors que 15 % des femmes sont dans ce cas. Parmi les 35-44 ans, sur lesquels pèse le plus le poids du travail non rémunéré, la part des hommes qui s’en dispensent reste la même alors que celle des femmes n’est plus que de 6 %. À partir de 45 ans, le nombre de femmes exemptées augmente, d’une part à cause de la moindre complexité du foyer — les enfants sont partis — et d’autre part à cause de problèmes physiques. En ce qui concerne les hommes, il faut ajouter l’influence de l’idéologie qui favorisait plus encore à leur époque une répartition traditionnelle des rôles.

12Le travail domestique peut se concentrer sur une seule personne ou se répartir entre plusieurs membres de la famille. Selon l’enquête déjà citée, la majorité des femmes responsables de la vie familiale (57 %) considèrent qu’elles effectuent tout le travail non rémunéré et 4 % seulement disent en réaliser moins de la moitié.

13La concentration des tâches sur la personne ayant la responsabilité du foyer augmente progressivement avec l’âge, moins à cause de sa position dans le cycle de la reproduction que parce qu’elle appartient à des cohortes qui relèvent d’une période historique où la division sexuelle du travail était très marquée. Parmi celles et ceux qui font « tout » le travail domestique, 38 % ont moins de 30 ans mais après la cinquantaine, ils approchent les 66 %. L’investissement partagé, c’est-à-dire quand le ou la responsable principal(e) réalise moins de la moitié de l’activité domestique, est également lié à l’âge : la répartition est plus fréquente chez les moins de 30 ans ou les plus de 75 ans que dans les ménages d’âge intermédiaire où le travail domestique est plus important. Quelle que soit la taille de la famille, c’est le ou la responsable du foyer qui assume généralement la totalité des tâches.

14Si l’on prend en compte la classe sociale, le rapport s’inverse, mais de façon relative : 54 % des responsables de la famille qui s’identifient à la classe moyenne supérieure réalisent tout le travail domestique, un chiffre peu différent de celles qui affirment leur appartenance à la classe sociale inférieure (69 %).

15La tâche que l’on délègue le moins concerne la préparation des aliments, à laquelle la responsable de la famille consacre 94 % du temps nécessaire. Les autres membres participent plus volontiers à d’autres tâches, consacrant 26 % du temps requis par l’entretien et les réparations de la maison ou par les soins des animaux et des plantes.

16Les responsables estiment que les autres membres de la famille investissent 67 minutes dans le travail domestique les jours travaillés. L’âge détermine le taux de participation de ces « autres », ce qui révèle des changements dans le modèle espagnol ainsi que les différences dans la composition du foyer. En effet, on relève une division moins marquée du travail domestique dans les plus jeunes générations.

17En dépit des changements perceptibles, le travail non rémunéré est réparti très différemment entre les hommes et les femmes. Une autre enquête sur les activités non rémunérées menée auprès des plus de 18 ans montre que la part des exemptés du travail domestique varie beaucoup : 31 % des hommes et seulement 5 % des femmes n’ont pas participé aux tâches de la maison le jour travaillé précédant l’enquête (csci 2000 [4]). Cette dernière a mis en évidence de grandes différences entre l’investissement moyen des hommes (162 minutes par jour) et celui des femmes (480 minutes par jour) [5]. L’éventail de la répartition est très large. Si les hommes en général se dispensent de tout travail domestique, 19 % d’entre eux — et ce chiffre mérite d’être analysé de près — y consacrent plus de cinq heures par jour. En revanche, 26 % des femmes investissent 11 heures de leur temps quotidien dans ces tâches, et seules 7 % y passent moins d’une heure.

18L’intégration des femmes au travail rémunéré ne les empêche pas d’assumer la responsabilité du foyer et les tâches non rémunérées qu’elle impose ; une fois retraitées, ce temps domestique n’en est pas réduit pour autant. Même si, aux deux extrémités de l’éventail, on trouve les hommes qui travaillent (135 minutes en moyenne par jour) et les femmes au foyer (626 minutes en moyenne), on voit que les hommes et les femmes en situation d’activité professionnelle similaire ont un investissement très différent : les hommes consacrent 135 minutes aux tâches domestiques et les femmes 346. Parmi les chômeurs et les étudiants, la moyenne s’élève à 190 minutes pour les hommes et 314 pour les femmes, tandis qu’il est respectivement de 216 et de 378 minutes chez les retraités, en fonction de leur sexe. Ces chiffres démontrent bien la survivance des modèles traditionnels de l’assignation du temps selon le genre même lorsque les femmes ont accès à l’espace public et professionnel.

19Le tableau 2 offre une présentation synthétique de ces chiffres et établit un lien proportionnel entre la production quotidienne du travail rémunéré et non rémunéré. Il donne ainsi une vision macrosociologique du travail non rémunéré et montre sa centralité dans la création des conditions matérielles de la vie quotidienne. Ces données diffèrent peu de celles présentées par les deux enquêtes cires sur l’utilisation du temps de 1991 et de 1996 : si l’on prend pour base la définition restreinte du travail non rémunéré (excluant les soins à la personne et les relations familiales) il représente 62 % du temps de travail réalisé par l’ensemble de la population adulte, tandis que dans la définition large (incluant les soins), il monte à 73 %.

Tableau 2

Répartition de la charge globale du travail rémunéré et non rémunéré les jours travaillés (définition restreinte et large, en minutes, année 2000)

Tableau comparant les temps de travail rémunéré et non rémunéré en minutes, incluant les définitions restreinte et large.
A1 A2 B C1 C2 D1 D2 Temps total agrégé dans les tâches domestiques non rémunérées Temps total agrégé dans les tâches domestiques incluant les relations entre les membres de la famille Temps en travail rémunéré Total du travail excepté les soins Total du travail (soins inclus) Part du travail non rémunéré dans la définition restreinte Part du travail non rémunéré dans la définition large 325,5 525,5 196,5 522,0 722,0 62 % 73 %

Répartition de la charge globale du travail rémunéré et non rémunéré les jours travaillés (définition restreinte et large, en minutes, année 2000)

Source : Encuesta sobre actividades no remuneradas, csic, 2000 (sous la direction de M.-A. Durán). Réalisée pour l’asep ; juillet 2000. Population de plus de 18 ans. 1 200 entretiens.

20Les changements occasionnés par l’intégration progressive des femmes sur le marché de l’emploi et par la participation des hommes jeunes au travail non rémunéré se révèlent dans les enquêtes successives portant sur les activités et l’utilisation du temps. Les différences méthodologiques et le type d’indicateurs utilisés compliquent parfois la comparaison entre les diverses études. Aussi, pour calculer les temps de travail non rémunéré, les études les plus récentes ont-elles recours à deux méthodes : l’agrégation du temps consacré à diverses occupations (indice agrégé) et une estimation du temps total investi effectuée par l’interviewé(e) (indice synthétique). L’analyse de la relation entre ces deux indices mérite un traitement à part, ce que nous ne pouvons faire ici, mais l’on peut avancer qu’entre les deux se manifestent des différences de 200 % à cause de la superposition des tâches et d’approches conceptuelles variées. Ces différences donnent une plus grande valeur qualitative aux analyses relationnelles dans le cadre d’une même enquête et aux analyses comparées des diverses sources qui prennent en considération la diversité des méthodes.

21Selon l’enquête sur l’utilisation du temps du csic (mai 2000) en Espagne, l’ensemble de la population de plus 18 ans, dans l’indice synthétique, investit dans le travail domestique 20 heures par semaines (9 heures pour les hommes et 29 heures pour les femmes). Selon cette même enquête, 43 % des foyers comprennent au moins une personne qui se consacre spécialement au travail non rémunéré. Dans certaines familles, deux personnes, ou plus, se trouvent dans cette situation, ce qui donne une moyenne de 0,83 personne par foyer.

22L’Enquête sur l’utilisation du temps (csic 2003) donne une estimation de la quantité de travail rémunéré et non rémunéré produit les jours travaillés, les samedis et dimanches au cours de l’année pour laquelle on dispose de ces données. Il en ressort qu’au cours de l’année 2003, les Espagnoles ont effectué 35 % des heures de travail rémunéré, 78 % du travail non rémunéré, soit 59 % du total des heures de travail rémunéré et non rémunéré. La participation des femmes au travail rémunéré en ce début du xxie siècle a augmenté par rapport à la décennie précédente, mais la structure économique en forme d’iceberg se maintient : les deux tiers de la charge globale de travail sont réalisés dans le cadre de la famille, hors marché du travail, et donc sans rémunération, et un tiers seulement s’effectue dans des conditions d’échange monétaire direct.

23La variable de l’état civil est un facteur qui influe beaucoup sur le travail familial non rémunéré. Si l’on prend pour référence (100 %) l’investissement moyen des femmes mariées (35,7 heures par semaine selon l’indice synthétique), le taux d’investissement minimal est celui des hommes célibataires (19 %) soit moins de la moitié de celui des femmes célibataires (42,5 %). Les hommes et les femmes divorcés offrent entre eux la différence la plus faible (48,5 % et 56 %) tandis qu’elle est maximale entre hommes et femmes mariés (24 % et 100 %) (tableau 3). Comme il ne s’agit pas d’une étude longitudinale et que l’âge des femmes mariées ne coïncide pas avec celui des hommes célibataires, ces chiffres doivent être maniés avec précaution. Mais en simplifiant et en supposant qu’il s’agit des mêmes couples — ce qui n’est pas certain — on pourrait conclure que le mariage impose aux hommes 1,7 heure de travail hebdomadaire non rémunéré supplémentaire et 20,5 heures aux femmes.

Tableau 3

Temps moyen (en heures et dixièmes d’heure) consacré au travail non rémunéré (indice synthétique) durant la dernière semaine, selon le sexe et l’état civil, Espagne 2003

Tableau comparant le temps moyen consacré au travail non rémunéré selon le sexe et l’état civil en Espagne 2003.
État civil Hommes Femmes Total A B C D E F G H I Moyenne Différence en heures avec les femmes mariées (35,7-A) % de temps par rapport aux femmes mariées (A/35,7*100) Moyenne Différence en heures avec les femmes mariées (35,7-D) % de temps par rapport aux femmes mariées (D/35,7*100) Moyenne Différence en heures avec les femmes mariées (35,7-G) % de temps par rapport aux femmes mariées (G/35,7*100) Célibataire 6,9 28,8 19,3 15,2 20,5 42,6 10,4 25,3 29,1 Séparé(e) 13,8 21,9 38,6 21,3 14,4 59,7 17,5 18,2 48,9 Divorcé(e) 17,3 18,4 48,5 20,0 15,7 56,0 18,7 17,0 52,4 Vivant en couple 14,7 21,0 41,2 26,2 9,5 73,4 20,8 14,9 58,3 Veuf/ve 13,3 22,4 37,3 24,3 11,4 68,1 22,4 13,3 62,7 Marié(e) 8,6 27,1 24,1 35,7 0,0 100,0 22,5 13,2 63,0 Total 8,7 27,0 24,4 28,9 6,8 81,0 19,1 16,6 53,5

Temps moyen (en heures et dixièmes d’heure) consacré au travail non rémunéré (indice synthétique) durant la dernière semaine, selon le sexe et l’état civil, Espagne 2003

Source : Encuesta csic sobre uso del tiempo en España (2003).

Le cycle hebdomadaire

24Il est généralement admis que, pour les études de marché et les enquêtes, le travail de terrain doit s’effectuer en dehors de certaines périodes de l’année propices aux vacances et jours fériés, car ces périodes rendent « invisibles » les temps « hors normes » où l’investissement dans le travail familial non rémunéré est le plus élevé, comparativement au temps investi dans le travail rémunéré sur les divers lieux de travail.

25Les toutes premières enquêtes réalisées en Espagne sur l’utilisation du temps ne permettaient pas, vu leur caractère peu sophistiqué, de différencier les cycles hebdomadaires de production. Les enquêtes les plus récentes prennent en compte les jours travaillés, les samedis et les dimanches mais pas les périodes de vacances (été, Noël, Semaine Sainte et fêtes locales). L’enquête sur l’utilisation du temps (csic 2003) a montré que les jours travaillés et les week-ends ont une structure temporelle différente (tableau 4).

Tableau 4

Temps (en heures et centièmes d’heures) consacré à différentes activités durant la semaine et poids relatif selon le sexe, Espagne 2003

Tableau détaillant le temps (en heures et centièmes) passé par les hommes et les femmes à diverses activités en Espagne en 2003.
Activités Jours travaillés Samedis Dimanches Semaine Hommes Femmes Hommes Femmes Hommes Femmes Hommes Femmes Heures % Heures % Heures % Heures % Heures % Heures % Heures % Heures % Travail professionnel 4,84 51,8 2,40 25,9 1,38 22,9 0,71 9,9 0,36 7,8 0,31 5,2 25,94 45,3 13,00 21,9 Études 0,64 6,9 0,46 4,9 0,23 3,8 0,16 2,2 0,15 3,3 0,12 2,1 3,58 6,3 2,57 4,3 Travail familial non rémunéré (indice synthétique) 1,29 13,8 4,36 47,1 1,28 21,2 3,93 54,6 1,02 22,3 3,22 53,8 8,75 15,2 28,92 48,7 Activités reportées 1,79 19,2 1,35 14,5 1,46 24,1 1,06 14,8 1,19 26,1 0,87 14,5 11,60 20,3 8,65 14,5 Activités de loisir 0,76 8,1 0,61 6,6 1,68 27,7 1,27 17,7 1,81 39,6 1,42 23,8 7,28 12,7 5,74 9,7 Activités bénévoles 0,01 0,2 0,09 1,0 0,02 0,3 0,06 0,8 0,04 0,9 0,04 0,6 0,13 0,2 0,54 0,9 Total 9,33 100,0 9,27 100,0 6,05 100,0 7,19 100,0 4,57 100,0 5,98 100,0 57,28 100,0 59,42 100,0

Temps (en heures et centièmes d’heures) consacré à différentes activités durant la semaine et poids relatif selon le sexe, Espagne 2003

Source : Encuesta csic sobre uso del tiempo en España (2003).

26L’indice synthétique du travail non rémunéré montre que le samedi équivaut pratiquement à un jour travaillé car les activités domestiques absorbent un temps inférieur de 5,7 % seulement par rapport à la moyenne des journées travaillées à l’extérieur. Si l’on prend en compte la taille de la famille, le travail effectué est moindre dans les foyers de deux personnes, mais dans le cas des familles nombreuses (cinq membres et plus), il peut dépasser le temps des jours travaillés. Le dimanche suit ce même modèle avec une moyenne qui baisse de 27,3 % par rapport aux jours travaillés ; la diminution est maximale dans les ménages constitués de deux personnes et minimale dans les familles nombreuses.

27Il s’avère donc que le rythme hebdomadaire du travail non rémunéré est à peine cyclique ; une partie des tâches non effectuées durant la semaine ou faites à moitié (courses, cuisine, gestion, etc.) sont exécutées pendant le temps théoriquement réservé au repos. Par rapport au travail rémunéré, qui a bénéficié des progrès techniques et des négociations collectives sur les conditions de travail, le rythme hebdomadaire du temps consacré au travail non rémunéré reste beaucoup plus important et le problème est le même en termes annuels puisque les fêtes et les vacances ont peu d’effet sur la réduction du travail non rémunéré.

Transfert du travail non rémunéré aux membres de la famille résidant ailleurs

28Les relations entre les membres de la famille vivant dans des résidences séparées ne se résument pas à des démonstrations d’affection ; elles intègrent souvent des transferts importants d’argent et de travail non rémunéré qui permettent aux foyers dépendants de survivre. Ceux-ci sont surtout composés de personnes âgées, malades ou comprennent de jeunes enfants. Même s’ils ne sont pas de nature monétaire, les transferts en travail jouent un plus grand rôle dans le bien-être de la collectivité que les transmissions familiales de biens ou de revenus.

29Ce sont les femmes qui se chargent principalement du transfert en travail entre les différents domiciles : 16,7 % des femmes au foyer [6] (on en compte 5 millions à temps complet) y consacrent un certain temps par semaine ; c’est aussi le cas de 14 % des inactifs [7] et même de 10,3 % de celles qui ont un emploi stable.

30Dans un pays où les services publics répondent insuffisamment aux besoins des enfants et des handicapés, et où l’action sociale des bénévoles concerne rarement le service domestique interne au foyer, les familles ont besoin du temps que leur accordent les divers parents pour affronter les difficultés de leur vie. Si une personne se trouve malade alors qu’elle ne dispose que d’une pension de retraite ou d’invalidité, soit elle tombe immédiatement dans la misère, soit elle ne survit que si elle peut compter sur des transferts de temps de la part de membres de sa famille.

31Ce sont les hommes inactifs qui consacrent le moins de temps aux autres foyers de la famille étendue (6,7 % seulement) suivis de ceux qui ont un emploi stable (7,1 %). Les femmes transfèrent aux membres de leur parenté vivant dans d’autres lieux une moyenne hebdomadaire de 13,79 heures (4,02 pour les hommes), selon la répartition suivante : 14,1 % de celles qui ont un emploi stable, 14 % des inactives et 36,8 % de celles qui ont des emplois occasionnels.

32Si l’on prend en compte le niveau des revenus, c’est dans les familles qui ont des revenus moyens ou bas que les femmes transfèrent la plus grande quantité de travail. Les ménages qui disposent de revenus plus élevés perçoivent en majorité un double salaire ; ils ont alors peu de temps disponible, mais peuvent plus facilement procurer des aides rémunérées à leurs parents en difficulté. Parmi les niveaux de revenus les plus bas, la contribution des personnes âgées repose avant tout sur le temps qu’elles peuvent mettre à disposition. Un chiffre parlant permet de mieux saisir la valeur sociale de leur activité : près du quart des femmes de 60 à 74 ans aident divers foyers du groupe familial par un apport en travail. Nul doute que ce transfert explique les grands changements que connaissent les jeunes ménages en matière d’emploi car il facilite l’accès à l’emploi des femmes jeunes avec enfants, palliant ainsi les carences des services à la petite enfance.

33L’enquête sur les femmes et le travail non rémunéré à Madrid (csic 2003) met en évidence que 14,4 % des femmes madrilènes aident des membres de leur famille vivant dans des résidences séparées grâce à des transferts de travail non rémunéré. Environ un tiers de l’aide s’effectue à leur propre domicile, où elles amènent leurs petits-enfants ou préparent des plats cuisinés, mais les deux autres tiers se réalisent en dehors de chez elles. Ces femmes se rendent au lieu d’habitation de la famille concernée ou accompagnent les personnes dans des déplacements extérieurs pour effectuer des soins, des démarches administratives, ou conduire et chercher les enfants à l’école, etc.

L’échelle de Madrid et son application à la planification des politiques sociales

34Afin de disposer d’un instrument facilement utilisable dans les études qui comparent les besoins et les ressources des ménages, nous avons élaboré « l’échelle de Madrid » selon le modèle — modifié — de « l’échelle d’Oxford », communément utilisée pour analyser les besoins monétaires de ces derniers. En résumé, « l’échelle d’Oxford » pondère d’un point le premier membre adulte du foyer et de points de valeur inférieure les autres adultes et les enfants. L’« échelle de Madrid », elle, pondère d’un point la population adulte entre 18 et 65 ans, et de points de valeur plus élevée les enfants, les adolescents et les personnes âgées parce qu’ils demandent plus d’attention.

35Le tableau 5 a été construit à partir des projections démographiques 1996-2011 réalisées par l’Institut des statistiques de la Communauté de Madrid. La première colonne (A) montre l’échelle de pondération par classe d’âge. Les autres colonnes présentent la demande prévisible de soins, désagrégée selon l’âge et le sexe. La dernière colonne (K) illustre le scénario hypothétique suivant : la prise en charge des soins exprimés par la population revient exclusivement aux femmes de 18 à 65 ans. Dans ce cas, en 2003, chaque femme a dû produire trois fois et demi plus d’heures en soins pour autrui que pour elle-même. En 2011, ce chiffre sera plus que triplé (3,66) en raison des variations dans la composition de la demande qui se manifestent si l’on compare les deux années.

Tableau 5

Estimation des unités de demande de soins dans la Communauté de Madrid, 2003 et projections 2011. Échelle de Madrid

Tableau statistique sur les unités de demande de soins à Madrid en 2003 et projections pour 2011, par âge et sexe.
Âge A B C D E F G H I J K Indice pondéré Population Unités de demande Répartition selon l’âge (%) Population masculine Unités de demande hommes Répartition selon l’âge (%) Population féminine Unités de demande femmes Répartition selon l’âge (%) Demande de soins des classes d’âge/ femmes potentiellement actives 1 a. Total 2003 5.110.645 6.011.385 100,0 2.455.263 2.866.417 100,0 2.655.382 3.144.968 100,0 Ca/He 3,46 b. 0 à 4 ans 2 266.091 532.182 8,9 137.492 274.984 9,6 128.599 257.198 8,2 Cb/He 0,31 c. 5 à 14 ans 1,5 487.240 730.860 12,2 251.273 376.910 13,1 235.967 353.951 11,3 Cc/He 0,42 d. 15 à 17 ans 1,2 163.269 195.923 3,3 83.534 100.241 3,5 79.735 95.682 3,0 Cd/He 0,11 e. 18 à 64 ans 1 3.404.424 3.404.424 56,6 1.666.403 1.666.403 58,1 1.738.021 1.738.021 55,3 Ce/He 1,96 f. 65 à 74 ans 1,2 441.848 530.218 8,8 195.059 234.071 8,2 246.789 296.147 9,4 Cf/He 0,31 g. 75 à 84 ans 1,7 259.225 440.683 7,3 97.317 165.439 5,8 161.908 275.244 8,8 Cg/He 0,25 h. 85 et plus 2 88.548 177.096 2,9 24.185 48.370 1,7 64.363 128.726 4,1 Ch/He 0,10 a. Total 2011 5.261.631 6.302.838 100,0 2.530.161 3.007.451 100,0 2.731.470 3.295.387 100,0 Ca/He 3,66 b. 0 à 4 ans 2 310.815 621.630 9,9 160.624 321.248 10,7 150.191 300.382 9,1 Cb/He 0,36 c. 5 à 14 ans 1,5 549.295 823.943 13,1 283.723 425.585 14,2 265.572 398.358 12,1 Cc/He 0,48 d. 15 à 17 ans 1,2 149.253 179.104 2,8 76.793 92.152 3,1 72.460 86.952 2,6 Cd/He 0,10 e. 18 à 64 ans 1 3.376.403 3.376.403 53,6 1.654.026 1.654.026 55,0 1.722.377 1.722.377 52,3 Ce/He 1,96 f. 65 à 74 ans 1,2 446.424 535.709 8,5 198.994 238.793 7,9 247.430 296.916 9,0 Cf/He 0,31 g. 75 à 84 ans 1,7 309.440 526.048 8,3 121.179 206.004 6,8 188.261 320.044 9,7 Cg/He 0,31 h. 85 et plus 2 120.001 240.002 3,8 34.822 69.644 2,3 85.179 170.358 5,2 Ch/He 0,14 Source : Élaboration par l’auteure à partir des données de l’Institut de Statistique de la Communauté de Madrid (page web, 2003). Projections de population 1996-2011. 1 Femmes entre 18 et 64 ans (1.738.021 en 2003 ; 1.722.377 en 2011).

Estimation des unités de demande de soins dans la Communauté de Madrid, 2003 et projections 2011. Échelle de Madrid

36Les prévisions démographiques réalisées par l’Institut de statistiques de la ville de Madrid — prévisions portant sur les années 1996-2011 — indiquent qu’en 2003, chaque femme madrilène devra produire une quantité d’heures de travail de soins trois fois et demi supérieure au temps nécessaire pour s’occuper d’elle-même et que, compte tenu de variations dans le contenu des demandes, ce chiffre passera de 3,46 à 3,66 en 2011.

37En résumé, les politiques sociales doivent anticiper la demande spécifique des divers groupes d’âge et prévoir le nombre de personnes nécessaires qui seraient disposées à la prendre en charge pour des raisons affectives ou familiales. Le reste des besoins ne sera couvert que s’il existe une synergie entre les services publics et le marché qui offre des services à des prix accessibles. En cas de désajustement entre la demande et l’offre, on verra apparaître des situations de carences et une intensification des pressions et donc une augmentation de la charge globale de travail sur les groupes qui n’ont pas la capacité sociale et politique d’obtenir la redistribution de l’effort collectif.

La recherche sur la famille appliquée à la planification de la santé

38La composition démographique et socioéconomique des ménages est un facteur-clé pour comprendre et planifier la couverture des besoins de santé. En effet, diverses études ont été réalisées depuis une décennie par le Conseil supérieur de la recherche scientifique à partir de la première enquête sur les nouvelles demandes sociales menée en 1990 à l’échelle nationale sur la base de 2 500 entretiens, de la Comptabilité nationale et autres sources ; elles montrent que 12 % seulement du temps consacré à la santé chaque année en Espagne relève des professionnels. Le reste — à savoir une large majorité — est assuré par des membres de la famille ou par la personne elle-même. Le recensement de 2001 dénombre 14 270 658 ménages, correspondant au nombre de logements principaux identifiés. Les réseaux familiaux, constitués par affinité ou consanguinité, sont plus étendus et moins bien délimités qu’un foyer proprement dit. Avec l’augmentation de la longévité et de la mobilité spatiale et sociale, la famille devient un concept plus ample et moins opérationnel même si elle reste le premier des outils d’analyse en raison des lois et de l’idéologie. En ce qui concerne la santé et la maladie, les familles offrent aux membres qui cohabitent ou à ceux qui ont des résidences séparées trois types de services :

  • Les services liés à une infrastructure de base et qui ont un impact direct sur la santé : logement, nourriture, hygiène, information, sécurité, relations sociales, etc.
  • Les services non rémunérés en liaison directe avec la maladie, le handicap et la mort (prédiagnostic, accompagnement, transport, suivi du traitement, etc.).
  • La gestion des rapports avec les services de santé (choix, démarches, paiement, information, achat de médicaments, etc.).
Il est clair que certains groupes sociaux dépendent davantage de leur famille comme les enfants, les personnes âgées ou malades, mais les besoins en soin, transport, argent et gestion concernent toute la population et à toutes les phases de la relation avec le système de santé (règles de vie, prévention, diagnostic, traitement, rééducation, etc.).

39La famille nucléaire (parents et enfants d’un même couple) est le modèle le plus fréquent en Espagne, mais seule la moitié des familles vit avec un enfant de moins de 16 ans, ce qui veut dire que moins d’un tiers des foyers correspond encore au schéma traditionnel. Les ménages constitués d’une personne isolée, en général une personne âgée, appartiennent plus souvent aux couches sociales disposant d’un bas revenu ; ils sont donc plus fragiles car ils manquent de ressources monétaires et d’appuis familiaux. Il s’agit de femmes en majorité.

40Le sexe du malade et des membres de la famille exerce une influence aussi importante que l’élément socioéconomique. Hommes et femmes n’ont pas les mêmes taux de morbidité et de mortalité. Toutefois, les différences les plus marquantes ne relèvent pas de la maladie elle-même, mais de la façon dont la personne est traitée durant la maladie et du fait que le rôle de garde-malade est traditionnellement assigné aux femmes. Les foyers où ne réside aucune femme en état de dispenser des soins se caractérisent par une plus grande pauvreté en ressources non monétaires, ce qui retentit sur toutes les prestations en services. Sur le plan individuel, les femmes reçoivent moins d’attention que les hommes puisque ce sont elles qui ont la charge de remplir ce rôle, du coup les autres membres de la famille manquent d’entraînement, et ne savent pas adopter le comportement adéquat ou ne trouvent pas le temps nécessaire pour le faire. La plus forte disparité se situe entre les hommes et les femmes âgés : les hommes, retirés de la vie professionnelle, jouissent d’une couverture sociale meilleure que les femmes concernant leur pension de retraite, les assurances privées ou les structures associatives, et surtout d’une meilleure couverture familiale. Les femmes, qui vivent plus longtemps, sont plus jeunes que leur mari et souvent non intégrées sur le marché du travail, sont beaucoup plus dépourvues que les hommes sur le plan monétaire, de la santé et des attentions quotidiennes au cours des dernières années de leur vie.

41Le tableau (6) synoptique (en fin d’article) synthétise les demandes adressées actuellement au système de santé. Il a été organisé autour de la nature de ces demandes, sauf le dernier point qui se réfère aux personnes qui les expriment. Les demandes traditionnelles concernant le traitement des maladies, les accidents, etc. (cf. point 3) sont actuellement les plus nombreuses, mais leur part dans l’ensemble tend à diminuer du fait de l’augmentation rapide des autres formes de demandes. Dans la plupart des cas, il serait plus juste de mentionner les « ménages » plutôt que les familles dans la mesure où les services de soin s’organisent autour des membres de la famille qui partagent un même logement et disposent d’une même carte de sécurité sociale avec mention du médecin de quartier qui leur est assigné, et de ressources monétaires cumulées. Cependant, bien qu’ils soient moins importants, on ne peut minimiser les services, spécialement sur le plan de la santé, rendus à la parenté résidant ailleurs.

Tableau (6) synoptique

Les demandes des familles vis-à-vis du système de santé

Tableau détaillant les demandes des familles envers le système de santé.
Nature Relation avec le système de santé 1. Demandes liées à la reproduction (contraception, planification, désir de maternité, soins maternels, etc.). 2. Demandes liées à la prévention des maladies (règles de vie saine, vaccins, contrôle médical, etc.). 3. Demandes liées au traitement des maladies, aux séquelles d’accidents, au problème du handicap. 4. Demandes liées à la production sociale du corps (esthétique, problèmes d’identité). 5. Demandes liées à la mort (soins palliatifs, malades en phase terminale, recherche sur la cause de la mort, rédaction du certificat de décès). 6. Demandes de nature bureaucratique ou organisationnelle. 7. Nouvelles demandes en provenance de familles d’immigrés n’ayant pas de couverture sociale. Les décisions reviennent essentiellement aux individus. Diminution dans la demande du suivi de la grossesse et du nombre des accouchements, des visites de pédiatrie, augmentation des demandes de planification des naissances et de traitement de la fertilité. Importance des facteurs idéologiques. La décision et la réalisation relèvent essentiellement des individus, avec la médiation importante des familles. Les professionnels de santé donnent des informations et des conseils. Importance du facteur organisationnel. Il s’agit de la relation traditionnelle médecin-malade, qui est toujours la plus fréquente. Importance croissante des organismes de soin à cause du vieillissement de la population et de la prédominance des malades chroniques. Importance du facteur technique. L’initiative dépend de l’individu. Pressions sociales, mode. Le patient est un consommateur/client. Importance du facteur économique. Nouvelles demandes suscitées par des changements technologiques, de nouvelles valeurs et de nouvelles lois. Importance des facteurs idéologiques. Les professionnels de la santé sont en liaison avec les services de soins et autres organismes relevant du domaine du travail, de la justice, des pensions ou des services publics, etc. Ils consacrent de plus en plus de temps à exécuter ces tâches et à exercer des pressions pour que soient satisfaites les demandes des familles. La qualité manifestée dans l’exercice de cette fonction dépend moins de la maîtrise de la technique médicale que d’une formation autre et de qualités personnelles. Elles sont un défi pour le système de soin en raison de la précarité de leurs conditions de logement, de travail, des difficultés d’accessibilité, de communication, à cause de la dispersion du noyau familial et de la distance culturelle. Pathologies dérivées.

Les demandes des familles vis-à-vis du système de santé

42Les résultats des diverses enquêtes réalisées par le Conseil supérieur de la recherche scientifique sur les nouveaux besoins sociaux et les demandes sur le plan de la santé démontrent bien le rôle que joue la famille dans le système de soin. Ainsi, selon l’enquête portant sur les situations d’urgence à Madrid, que j’ai coordonnée en 1994, la décision d’une hospitalisation dans un service d’urgence est prise par la famille dans 67 % des cas, sur intervention d’un spécialiste dans 17,5 % et dans les 15 % restants par d’autres services d’urgence. L’accompagnement du malade, depuis sa sortie du domicile jusqu’au retour suppose une moyenne de six heures par individu. Il est parfois assumé par trois personnes volontaires, et plus généralement par deux (36 % des cas).

43Une autre enquête sur la santé des enfants scolarisés [8] révèle le rôle-clé des mères et permet de quantifier l’apport des deux générations antérieures, les grands-mères s’occupant principalement des enfants malades d’âge scolaire dans 7 % des cas (2 % si la mère est au foyer et 14 % si elle travaille à l’extérieur).

44L’enquête [9] concernant les personnes âgées dévoile le fonctionnement des liens intergénérationnels. En effet, 85 % d’entre elles, et 90 % de celles qui vivent seules, ont un problème de santé qui, même si elles ne lui reconnaissent aucune gravité dans un quart des cas, leur rend la vie quotidienne difficile [10]. Le système de couverture familiale de leurs besoins repose avant tout sur les personnes qui habitent avec elles et qui assurent l’essentiel de l’aide, mais il inclut aussi de façon substantielle des aides de membres vivant ailleurs. Ceux-ci peuvent assister la personne âgée dans des activités extérieures telles les courses (27 %), les rendez-vous chez le médecin (32 %), la promenade (31 %) ou les tâches domestiques — ménage, lessive (49 %), préparation des repas (29 %). Les membres non cohabitants se chargent en fait de 10 % au moins de ces soins, qui peuvent inclure des nuits passées au domicile de la personne concernée.

45Ce sont là des données qui ont une grande importance si l’on veut analyser l’économie non monétaire de la santé parce qu’elles rendent visible la solidité des prestations entre familles, y compris dans les grandes villes.

Ouverture sur l’avenir et conclusions

46Le tableau (7) présente les prévisions sur l’évolution de la composition par tranches d’âge de la population européenne à court et moyen terme. Il a été construit à partir des projections démographiques réalisées par les instituts nationaux de statistiques des pays membres de l’Union européenne, sans que les chiffres aient été pondérés par d’autres changements sociaux prévisibles. Même si on prévoit une forte réduction de la proportion d’enfants, la part relative de la demande de travail non rémunéré à leur endroit restera stable, voire augmentera, compte tenu des attentes croissantes des parents dans le domaine de l’éducation, de la santé, des loisirs, etc. La croissance des besoins des personnes âgées est spectaculaire, elle obligera à créer de nouvelles institutions et de nouveaux modèles familiaux intergénérationnels.

Tableau 7

Projection pour les années 2010, 2020 et 2050. Évolution de la demande de prise en charge de la population en Europe par tranches d’âge

Tableau montrant l'évolution de la demande de prise en charge de la population en Europe par tranches d'âge de 1995 à 2050.
Scénario minimum Europe 1995 Europe 2010 Europe 2020 Europe 2050 Pré-scolaire (0-4 ans) 100 % 94,5 % 89,0 % 79,5 % Enfants d’âge scolaire (5-14 ans) 100 % 95,4 % 89,8 % 79,9 % Jeunes/scolaires (15-17 ans) 100 % 93,1 % 91,6 % 79,9 % Adultes (18-64 ans) 100 % 102,6 % 100,9 % 86,1 % Personnes âgées (65-74 ans) 100 % 108,9 % 125,9 % 131,9 % D’âge avancé (75-84 ans) 100 % 138,4 % 154,3 % 225,8 % D’âge très avancé (85 et plus) 100 % 133,6 % 168,3 % 297,4 %

Projection pour les années 2010, 2020 et 2050. Évolution de la demande de prise en charge de la population en Europe par tranches d’âge

Source : Élaboration faite par l’auteure à partir des données d’Eurostat. Statistiques démographiques (1996).

47Le travail familial non rémunéré sera surtout influencé par quatre facteurs :

  • Le changement dans la structure des tranches d’âge.
  • L’usage croissant de techniques dans la sphère domestique.
  • L’augmentation prévisible des ressources monétaires.
  • Le changement de valeurs et de modèles familiaux.
Le changement dans la structure démographique conduira à un déplacement des activités consacrées aux soins des enfants vers celles qui concernent les personnes âgées ; les foyers seront plus nombreux et leur taille plus réduite. Le recours plus fréquent aux techniques pour l’exécution des tâches domestiques en allègera la charge physique mais n’aura pratiquement aucun impact sur le service à la personne qui exigera toujours un nombre d’heures élevé. L’amélioration du niveau de vie ira de pair avec une complexité croissante des services de soins dispensés au sein de la famille, en même temps que la gestion du temps se compliquera (temps pour soi, recours à des services, résidence secondaire, etc.). Et ce travail ne sera que partiellement compensé par l’externalisation de ces services et l’embauche de travailleurs rémunérés, majoritairement des immigrés, pour les tâches les moins qualifiées.

48Quant à lui, le changement des valeurs conduira à une intégration plus grande des femmes sur le marché du travail et à une augmentation des pressions, à l’intérieur et à l’extérieur des familles, pour obtenir une meilleure répartition de la charge globale de travail (rémunéré et non rémunéré). On peut prévoir cependant que le changement des modèles traditionnels sera lent, comme le démontrent l’analyse des enquêtes disponibles et les données sur le nombre d’heures consacrées à chacune des activités, sur le prestige qu’on leur accorde et sur les aspirations au changement. À court terme, on préférera externaliser les services et avoir recours à la main-d’œuvre immigrée plutôt que de modifier profondément les modes de répartition du travail non rémunéré entre les membres de la famille.


Tableau 1

Nombre de femmes se consacrant en Espagne au travail domestique non rémunéré, selon l’âge et le rapport à l’emploi, 2003 (en milliers)

Tableau statistique sur le travail domestique non rémunéré des femmes en Espagne, 2003.
Âge A B C D E F G Total de femmes Femmes cumulant emploi et travail domestique non rémunéré Femmes inactives ayant le travail domestique comme principale occupation Femmes inactives à la retraite ayant le travail domestique comme occupation secondaire Femmes au chômage se consacrant au travail domestique Femmes se consacrant au travail non rémunéré en Espagne % de femmes se consacrant au travail non rémunéré/ total des femmes B1 B2 B3 B4 C1 C2 D1 D2 E1 E2 F1 F2 F*100 /A Femmes ayant un emploi Femmes cumulant emploi et TNR 1 % de femmes cumulant emploi et TNR par classes d’âge % de femmes cumulant emploi et TNR par rapport aux femmes ayant un emploi dans la classe d’âge Inactives ayant le TNR comme principale occupation % d’inactives ayant le TNR comme principale occupation par classes d’âge Inactives à la retraite Inactives à la retraite ayant le TNR comme occupation secondaire (61% des inactives à la retraite) 2 Total des femmes au chômage Femmes au chômage se consacrant au TNR 3 Total des femmes se consacrant au TNR en Espagne (B2+C1 +D2+E2) % par âge Total 17.608,90 6.464,10 3.987,60 100 62 5.006,90 100 1.295,70 790,50 1.198,40 898,80 10.683,80 100 61 16-19 896,00 109,70 30,40 1 28 27,90 1 0,00 0,00 69,90 52,43 110,73 1 12 20-24 1.394,90 622,10 230,90 6 37 76,40 2 0,00 0,00 194,20 145,65 452,95 4 32 A B1 B2 B3 B4 C1 C2 D1 D2 E1 E2 F1 F2 G 25-29 1.687,60 1.101,30 536,00 13 49 201,00 4 0,20 0,12 240,90 180,68 917,80 9 54 30-39 3.357,70 1.997,20 1.321,00 33 66 870,80 17 0,50 0,31 350,40 262,80 2.454,91 23 73 40-49 2.892,90 1.587,40 1.130,60 28 71 935,90 19 6,30 3,84 226,30 169,73 2.240,07 21 77 50-59 2.397,30 840,90 600,60 15 71 1.190,90 24 39,10 23,85 99,30 74,48 1.889,83 18 79 60-64 994,40 168,30 116,70 3 69 540,90 11 89,70 54,72 16,40 12,30 724,62 7 73 65 et + 3.988,10 37,20 21,50 1 58 1.163,10 23 1.159,90 707,54 1,00 0,75 1.892,89 18 47 Source : Élaboration par l’auteure à partir des données du serveur web de l’INE : www.ine.es. Encuesta de Población Activa, IIIe trimestre 2003. 1 TNR : Travail non remunéré (tâches domestiques). 2 En Espagne un total de 791.000 retraitées ont les tâches domestiques comme activité secondaire, soit 61% du total des retraitées. Ne disposant pas de données désagrégées selon l’âge, nous avons rapporté ce même pourcentage de 61% au nombre de femmes retraitées dans chaque classe d’âge, afin d’évaluer le nombre de femmes à la retraite qui assument aussi les tâches domestiques. 3 En Espagne, 44,01% des chômeurs assument le travail domestique. Nous faisons l’hypothèse que ce pourcentage s’élève, dans le cas des femmes, à 75%. Par manque de données désagrégées selon l’âge, nous le maintenons constant pour tous les âges.

Nombre de femmes se consacrant en Espagne au travail domestique non rémunéré, selon l’âge et le rapport à l’emploi, 2003 (en milliers)

Publications de l’auteure sur la famille et le travail non rémunéré

  • Livres

    • — (1988). De puertas adentro. Madrid, Ministerio de Cultura.
    • — (1997) (ed). Las bases sociales de la economía española. Valencia, Universidad de Valencia y Consejo Superior de Investigaciones Científicas.
    • — (2000) (ed). La contribución del trabajo no remunerado a la economía española. Alternativas metodológicas. Madrid, Instituto de la Mujer, Ministerio de Asuntos Sociales y Trabajo.
    • — (2003). Los costes invisibles de la enfermedad. Madrid, Fundación bbva [1re édition, Bilbao, 1999].
  • Articles et chapitres d’ouvrages

    • — (1997). « El papel de mujeres y hombres en la economía española ». Revista información comercial española, n° 760, febrero.
    • — (1999). « Tendencias en el coste de la parentalidad en Europa ». Revista del Ministerio de Trabajo y Asuntos Sociales, n° E.
    • — (2000). « Concentración y reparto del trabajo no remunerado en los hogares ». Cuadernos de relaciones laborales, n° 17.
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Mots-clés éditeurs : division sexuelle du travail, Espagne, famille, politiques sociales, travail domestique, travail non rémunéré

Date de mise en ligne : 01/02/2012

https://doi.org/10.3917/cdge.039.0193