Étude des temps surcomposés à Couëron, Loire-Atlantique
Pages 111 à 122
Citer cet article
- HOUDEMONT, Morgane,
- Houdemont, Morgane.
- Houdemont, M.
https://doi.org/10.3917/csl.0701.0111
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- Houdemont, M.
- Houdemont, Morgane.
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https://doi.org/10.3917/csl.0701.0111
Notes
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[1]
Je tiens particulièrement à remercier Hamida Demirdache, Anne Daillac, Régis Auffray, Jean-Pierre Angoujard ainsi que tous les participants de la JEG 2007. Merci aussi aux locuteurs ayant participé aux tests de grammaticalité et en particulier à Yannick H. et Romain F.
-
[2]
Je remercie très sincèrement Régis Auffray qui m’a fourni toutes les données présentées ici.
Préambule
1Cette étude s’inscrit dans le cadre d’un projet de thèse réalisé au sein du laboratoire de linguistique de Nantes (LLING). Cette recherche s’intéresse en particulier aux expressions spatiales et temporelles ainsi qu’au phénomène de grammaticalisation à partir de l’étude du français oral de la région nantaise et dans le cadre d’une approche comparative.
2Ce projet rejoint donc les développements récents relatifs à la variation et micro-variation du français.
3Il s’agit ici de rendre compte de l’usage des formes surcomposées du type [AVOIR EU + PARTICIPE PASSÉ] dans la région nantaise et en particulier à Couëron, commune de Loire-Atlantique, en adoptant l’approche d’une linguistique de jugements de grammaticalité. Ces formes, généralement jugées typiques du sud de la France, suscitent pourtant des jugements très tranchés de la part des locuteurs de la région nantaise.
4Il est important de noter que les résultats et hypothèses proposés ici ne sont pas définitifs puisque des analyses sont toujours en cours. Il n’en reste pas moins qu’à partir des données obtenues on peut dégager de nouvelles pistes de travail, notamment grâce aux tests ayant abouti à des jugements d’agrammaticalité.
Méthode
5L’approche choisie ici est celle d’une linguistique de jugements de grammaticalité. Concrètement, il s’agit de soumettre directement des contextes linguistiques aux locuteurs afin de récolter leurs jugements concernant la grammaticalité de ces propositions. Cette approche est pertinente puisqu’elle permet de tester des occurrences peu usitées mais surtout, elle permet de dégager les contextes linguistiques dans lesquels l’usage de la forme testée est illicite. Un groupe d’une dizaine de locuteurs adultes âgés de 21 à 55 ans a participé aux tests.
6Les formes surcomposées ont unanimement généré chez les locuteurs un jugement d’appartenance au domaine « rural » (l’occurrence la plus connue d’une forme surcomposée est sans doute celle utilisée par Fernand Raynaud dans son sketch parodiant le monde rural
7: « Ça a eu payé mais ça paye plus »). Or, ce jugement d’appartenance au domaine rural a été aussi généralement associé à une péjoration de la langue car les locuteurs associent la ruralité à un niveau de langue « inférieur », puisque non-standard. Cette association a entraîné chez les locuteurs une réticence certaine à accepter les formes surcomposées, ceci les menant à « justifier » leurs réponses : « ça se dit mais c’est pas du bon français ». Cette dichotomie « bon » / « mauvais » français met en évidence le bilinguisme des locuteurs qui possèdent à la fois la version dite « standard » du français ainsi qu’une forme orale dite « non-standard ». Afin d’atténuer ce complexe linguistique, des exemples d’occurrences de formes surcomposées prononcées par des locuteurs associés au français standard ont été proposés aux locuteurs testés. Parmi les exemples proposés figuraient des extraits de textes de Georges Clemenceau ou d’Emile Zola. Ceci s’est avéré utile puisque les locuteurs se sont alors montrés nettement moins complexés vis-à-vis de leurs réponses.
8Clemenceau (discours) :
9« […] quand il a eu fini de parler, toute la canaillerie politicienne, qui préparait de nouveaux crimes et de nouveaux mensonges, s’est trouvée mise à néant sous la pleine lumière. »
10Zola :
11« Quand j’ai eu passé mon bachot, pour contenter ma famille, j’aurais parfaitement pu devenir un avocat ou un médecin comme les camarades. »
12D’autre part, la mise en pratique des tests a mis en relief l’importance du vocabulaire choisi dans les occurrences proposées. En effet, l’une des premières occurrences proposée était : « J’ai eu mangé de bien pire pommes de terre ». Or, en pratiquant les tests, j’ai pu comprendre qu’il était plus judicieux de soumettre l’occurrence « J’ai eu mangé de bien plus mauvaises patates », qui semblait beaucoup plus naturelle aux locuteurs. Cette adaptation du niveau de langue a également été nécessaire lorsque les occurrences en contextes négatifs ont été testées. En effet, en testant des occurrences du type « je n’ai pas eu su qu’elle était malade », c’est en fait le problème de la forme orale de la négation qui était soulevé puisque les locuteurs préféraient la forme orale « j’ai pas » par rapport à « je n’ai pas ». Ce problème a également ressurgi lorsque j’ai tenté d’effectuer les tests sous forme de questionnaires écrits puisque l’attention des locuteurs était déviée sur le type de langue, peu adapté à une version écrite. En effet, certains justifiaient leurs réponses par exemple en remarquant que « patate » n’était pas du domaine écrit ou que la négation à l’écrit devait apparaître sous forme de « ne pas ». Afin de pouvoir mener à bien les tests de grammaticalité, il a donc fallu proposer des occurrences aussi naturelles que possible, même si ces ajustements restent difficilement quantifiables. Ce type d’approche soulève évidemment la question de la validité des occurrences testées, principalement en opposition à une linguistique de corpus d’occurrences spontanées. Néanmoins, il ne s’agit pas ici de quantifier l’usage des formes surcomposées dans la zone géographique cible. Le but de cette étude n’est pas non plus d’établir un portrait sociologique des locuteurs utilisant ces formes. En revanche, en utilisant les tests de grammaticalité, il a été possible de dégager un certain nombre de contextes dans lesquels les formes surcomposées ont été jugées illicites par les locuteurs et ce sont ces contextes jugés agrammaticaux qui ont particulièrement retenu notre attention.
Passé composé et surcomposé
13Revenons un instant sur les caractéristiques du Passé Composé en français. En français, le Passé Composé peut fonctionner soit comme un prétérit simple, soit comme un présent de l’accompli. Les exemples de Demirdache et Uribe-Etxebarria (2001) illustrent parfaitement cette ambiguïté de l’utilisation du Passé Composé :
14L’adverbe « hier » indique que le procès a culminé à un moment antérieur à l’énonciation et de ce fait, le procès est envisagé dans son intégralité au moment de l’énonciation.
15La présence possible de l’adverbe « maintenant » montre que le procès en question culmine à un moment en contact avec le présent.
16Le Passé Composé français peut donc conduire à deux interprétations distinctes.
17Sthioul (à paraître) propose un exemple de l’utilisation d’une forme surcomposée qui permet d’éviter l’ambiguïté dans l’interprétation d’un Passé Composé :
18On a ici un passé surcomposé avec une double auxiliation caractéristique. Cette occurrence, recueillie à Genève, a été jugée tout à fait grammaticale par les locuteurs testés pour cette étude. Ce contexte a également été testé avec des formes verbales au Passé Composé et à l’Imparfait afin de dégager les différentes interprétations des locuteurs. Il est particulièrement pertinent de remarquer qu’un Passé Composé pourrait indiquer que le produit demandé est par exemple en cours de livraison et qu’il sera bientôt disponible. En revanche, la forme surcomposée exclut cette interprétation puisque la phrase en c implique : « … je n’en commande plus ».
19D’autre part, on remarque également que l’emploi d’un imparfait serait tout à fait licite d’un point de vue grammatical. Néanmoins, les locuteurs Couëronnais testés évoquent alors la possibilité d’une interprétation itérative (le produit a été commandé plusieurs fois) alors qu’ils remarquent que le surcomposé peut indiquer que le procès n’a culminé qu’une seule fois. Les formes Passé Composé, Surcomposé et Imparfait génèrent donc des interprétations différentes. Ceci est en adéquation avec le principe de Non-Synonymie de Goldberg qui précise que, si deux constructions sont distinctes d’un point de vue syntaxique, elles sont nécessairement distinctes d’un point de vue sémantique ou pragmatique.
20Sthioul (op.cit) analyse le cas proposé en c comme un accompli d’accompli : un premier état résultant « avoir commandé » est rejeté dans un passé révolu à travers la seconde auxiliation « avoir eu commandé ». La procédure interprétative s’effectuerait donc à travers deux états résultants.
21Si les tests effectués ont montré que les locuteurs interrogés admettent tout à fait la grammaticalité de l’exemple proposé par Bertrand Sthioul (op.cit), on remarque également que l’interprétation qui en résulte semble être celle d’un passé vague ou imprécis.
22En effet, certains locuteurs ont remarqué qu’ils pouvaient ajouter à l’occurrence en c l’expression « de par le passé ». Cette notion a été explorée en proposant aux locuteurs divers locutions indiquant un moment précis du passé en co-occurrence avec une forme surcomposée. Ces propositions ont été jugées agrammaticales :
Présentation des données et premières remarques
Surcomposé et modalité
23Les tests effectués auprès des locuteurs ont rapidement dégagé une notion d’« expérience personnelle ». Cornu (1953) avait déjà soulevé cette hypothèse à travers l’analyse d’exemples littéraires de formes surcomposées et estimait qu’avec l’utilisation des surcomposés le narrateur se trouvait investi dans les événements racontés, à l’inverse du Passé Simple ou de l’Imparfait.
24Cette notion d’investissement du locuteur ressort nettement dans les tests effectués. Tout d’abord, on remarque que les locuteurs se sont montrés beaucoup moins réceptifs aux contextes présentant un sujet à la deuxième personne :
25Les occurrences avec « on » sont jugées acceptables à condition que le « je » soit inclus dans le « on » :
26D’autre part, en ce qui concerne les occurrences à la troisième personne, les tests ont donné les résultats suivants :
27L’occurrence de la forme surcomposée dans la proposition principale en j est jugée agrammaticale par les locuteurs interrogés. En revanche, les propositions en k et l sont acceptées. Or, k et l mettent en place des contextes comparatifs. En k, le locuteur affirme que Samantha a entendu une histoire équivalente à celle entendue par Zoé. En ce qui concerne l’occurrence en 1, son interprétation implique que Samantha ne mange plus de tofu d’après le locuteur (= Samantha a eu mangé du tofu mais elle n’en mange plus). En j, le locuteur prend en charge l’assertion [Samantha / entendre la rumeur sur les poissons mangeurs d’autruches] mais l’implication du locuteur n’est pas suffisante pour que la forme surcomposée soit licite. Dans les phrases en k et l, le locuteur prend en charge non seulement l’assertion mais également la comparaison effectuée : Samantha a entendu la rumeur et c’est la même rumeur que celle entendue par Zoé et Samantha n’est plus une mangeuse de tofu bien qu’elle l’ait été. Notons qu’il est question de l’état du sujet « être une mangeuse de tofu » dans l’exemple en l, alors qu’un procès comme « entendre » en j peut difficilement caractériser un état du type « être une « entendante » de la rumeur ».
28Cette notion d’expérience personnelle et d’investissement du locuteur se dégageant des tests rappelle la notion d’Évidentialité. D’après Pancheva (2005), l’évidentialité consiste en la qualification de la proposition par le locuteur selon deux dimensions :
- en termes d’évidence sur lesquelles la proposition se base (directe ou indirecte) (visuelle, auditive,… vs rapport, inférence.)
- en fonction du positionnement du locuteur vis-à-vis de la vérité de la proposition (le locuteur croit-il en cette vérité ?)
29L’Évidentialité peut être exprimée de manière lexicale comme en anglais :
J’ai vu /entendu John chanter.
30Dans ce cas, l’évidence est directe : visuelle ou auditive et exprimée de manière lexicale à travers l’utilisation des verbes de perception.
31L’Évidentialité peut aussi être exprimée de manière grammaticale à travers l’utilisation de la morphologie du passé. Comme le montre Pancheva (op. cit.), c’est le cas notamment en turc, en bulgare ou encore en norvégien. Voici l’exemple qu’elle propose pour le norvégien :
I have-1SG, PRES come-P-PART
“I have come” (present perfect) et/ou “I apparently came” (parfait évidentiel)
32L’exemple en k proposé par Pancheva peut donc générer deux interprétations dont celle d’un évidentiel : « It is said that I have come » ou « I infer that I have come », soit « Il paraît que je suis venu » ou « j’infère que je suis venu ».
33Cette expression grammaticale de l’Évidentialité montre qu’il existe une connexion entre morphologie du passé et évidentialité puisque la morphologie du Present Perfect permet l’expression d’une certaine catégorie évidentielle (ici, indirecte).
34Or, les évidentiels permettent d’interpréter la proposition comme possible, très possible, ou nécessairement relative à l’état des connaissances du locuteur. Comme Pancheva, on peut donc considérer qu’ils sont des modaux épistémiques. L’interprétation modale varie en fonction des contextes et dans le cas des opérateurs grammaticaux d’évidence indirecte analysés par Pancheva, puisque l’évidence consiste en un discours rapporté, l’interprétation dépendra par exemple de la confiance attribuée au rapporteur des faits.
35La morphologie du Passé peut correspondre à de l’Évidence directe. C’est, comme le rapporte Pancheva, le cas du cuzco quechua :
Rain-prog-PAST-3
(It was raining : le locuteur a été témoin de la pluie
36En revanche, lorsque le locuteur base l’assertion sur un rapport ou une inférence (évidentialité indirecte), c’est le morphème passé parfait « sqa » qui sera utilisé.
37Nous venons donc de voir qu’un lien est tout à fait possible entre morphologie du passé et modalité. Or, les données obtenues en testant les locuteurs semblent montrer que les formes surcomposées sont une forme de modalité.
38Les tests effectués ont montré que les occurrences de temps surcomposés en contextes négatifs sont jugées agrammaticales par les locuteurs :
39D’autre part, les formes surcomposées en co-occurrence avec une modalité niant ou mettant en doute la validation du procès sont également rejetées par les locuteurs :
40L’impossibilité de voir apparaître une forme surcomposée dans les contextes en p, q, r et s, tend à suggérer qu’on a une modalité déjà très forte avec les formes surcomposées puisque le locuteur pose la proposition comme indéniable.
À partir des données du gallo
41Intéressons-nous un moment aux données du gallo [2]. Ces occurrences proviennent de travaux pour l’élaboration d’un dictionnaire de gallo (Auffray, ce volume). Les seules occurrences écrites du gallo comportant une forme surcomposée proviennent de Loire-Atlantique. Les transcriptions et traductions sont celles de Régis Auffray.
42Henri Bouyer, Le parler nantais de Julien et Valentine :
A paine q’ale a û decrouillë sa porte
(A peine a-t-elle ouvert la porte)
A qhi don qe tu telefonaes, qe je demandis un coup q’ale a û fini de bacouaner
(À qui donc téléphonais-tu, lui demandai-je une fois qu’elle eût fini de bavarder.)
43Eloi Guitteny, Le vieux langage du pays de Retz :
Jermain i portaet ben trop ou grand, il a bentout yû manjë la baline
(Germain a eu les yeux plus gros que le ventre, il a fait faillite.)
Je l’e bentout yû miz a mon fouet
(Je l’ai rapidement soumis.)
Si t’avaes yû decharjë ou raqe de la loje, j’arions yû ben mouins de gabotaijes a fére
(Si tu avais déchargé au ras du hangar, nous aurions eu bien moins de manœuvres à faire.)
Si j’avaes yû sû prendr une picrâ come tai, je m’araes jamés marië
(Si j’avais su que je prenais une bougresse comme toi, je ne me serais jamais marié.)
44On peut remarquer que toutes ces occurrences de formes surcomposées apparaissent encore une fois dans des contextes affirmatifs. D’autre part, les occurrences en provenance de Henri Bouhier (Le parler nantais de Julien et Valentine) apparaissent dans des contextes semblables à ceux du français standard dans lesquels les formes surcomposées apparaissent généralement, à savoir dans les subordonnées temporelles (voir les exemples d’Emile Zola et Georges Clemenceau donnés précédemment). On a une double antériorité puisqu’un procès est envisagé comme antérieur à un autre procès, lui-même antérieur au moment d’énonciation (par exemple, pour l’extrait de la page 105, le procès encodé par le verbe « demander » est antérieur au moment d’énonciation et le procès associé à l’expression « a û fini de bacouaner » lui est antérieur).
45Les occurrences extraites de l’ouvrage d’Eloi Guitteny (Le vieux langage du pays de Retz) sont aussi intéressantes, en particulier celles des pages 133 et 208 puisqu’elles apparaissent dans des contextes conditionnels. On remarque tout d’abord la co-occurrence de la seconde personne du singulier avec la forme surcomposée dans l’exemple de la page 133. Nous avons remarqué précédemment que les locuteurs de la région nantaise ayant participé aux tests ont semblé beaucoup moins réceptifs aux contextes présentant un sujet à la deuxième personne et nous avons émis l’hypothèse de l’utilisation du surcomposé comme modalité posant l’expérience du locuteur comme indéniable. Néanmoins, la question de la co-occurrence de la seconde personne et du surcomposé dans l’exemple du gallo devra être approfondie ultérieurement. Bien qu’aucune conclusion ne puisse être donnée pour le moment, on peut déjà remarquer que le locuteur apparaît dans la proposition principale (première personne du pluriel incluant le locuteur et le co-locuteur) et que la forme surcomposée apparaît alors que le locuteur effectue une comparaison entre les manœuvres à faire étant donné l’action antérieure du co-locuteur (ne pas avoir déchargé au ras du hangar) et ce qu’auraient pu être les manœuvres si l’on avait déchargé au ras du hangar.
46Régis Auffray propose une seconde occurrence de forme surcomposée dans un contexte conditionnel, extraite du même ouvrage (page 208). Dans cet exemple, le surcomposé apparaît avec la première personne du singulier. Les locuteurs testés ont accepté ce type d’occurrences :
47Les locuteurs semblent aussi accepter la forme surcomposée au conditionnel passé.
48L’exemple en z est particulièrement intéressant puisqu’il montre que l’interprétation de passé « lointain » ou de double antériorité n’est pas justifiable ici puisque les repères temporels « ce midi » et « maintenant » sont mis enjeu.
Analyse
49Revenons sur les exemples de formes surcomposées en contexte de propositions principales jugés agrammaticaux :
50Comme nous l’avons remarqué précédemment, l’exemple en a’ implique une interprétation selon laquelle le locuteur ne comprend plus la personne en question au moment de l’énonciation. D’autre part, nous avons vu qu’un Passé Composé pourrait indiquer que l’événement de compréhension n’a eu lieu qu’une fois. La forme surcomposée indique ici qu’il existe au moins une validation de l’expérience [je/comprendre Marie] antérieure au moment d’énonciation et que de cette expérience résulte un intervalle de temps antérieur au moment d’énonciation pour lequel le locuteur est dans un état de compréhension de Marie et pendant lequel il lui a apporté de l’aide. Si nous reprenons l’exemple en p :
51Le locuteur n’est plus un mangeur de tofu au moment de l’énonciation. La proposition en p indique qu’il existe au moins un événement [je/manger du tofu] antérieur au moment d’énonciation et que de cet événement résulte un intervalle de temps antérieur au moment d’énonciation pendant lequel le locuteur est un mangeur de tofu. Au moment d’énonciation, le locuteur effectue un bilan de ses expériences antérieures en tant que mangeur de tofu, antérieures, incluant le moment d’énonciation.
52La négation est illicite avec les formes surcomposées :
53En b’, le locuteur veut signifier qu’il n’existe aucun moment antérieur à l’énonciation pour lequel l’expérience du locuteur [je/comprendre Marie] est validée. Puisque cet événement n’est pas validé, il n’existe pas d’état résultant pour lequel le locuteur est dans un état de compréhension de Marie. Le surcomposé n’a donc pas lieu d’être : l’utilisation d’un Passé Composé indique que l’événement [je/comprendre Marie] n’est validé en aucun point antérieur au moment d’énonciation.
54D’autre part, nous avons remarqué les problèmes posés par la modalité et les repères temporels du type hier en co-occurrence avec des formes surcomposées. Or, nous venons de postuler qu’avec le surcomposé, le locuteur effectue un bilan de ses expériences antérieures, incluant le moment d’énonciation. Si nous reprenons l’exemple du mangeur de tofu en p, nous avons déjà remarqué que le surcomposé ne précise pas si l’événement a eu lieu une seule ou plusieurs fois. L’occurrence en p est jugée illicite en co-occurrence avec l’adverbe temporel hier : avec le surcomposé, le locuteur effectue un bilan intégral de ses expériences. En d’autres termes, le locuteur effectue un bilan de son/ses expérience(s) de l’événement [je/manger du tofu] dont résulte un intervalle antérieur à l’énonciation pour lequel l’état du locuteur est tel qu’il est un mangeur de tofu. D’autre part, une modalité du type peut-être reviendrait à mettre en doute la validation de l’événement déclencheur de l’état résultant.
55Si nous revenons à présent aux occurrences en contextes conditionnels et à la lumière de ce que nous venons de remarquer, nous pouvons postuler que dans ces contextes, le locuteur envisage ce que serait le bilan au moment de l’énonciation dans le cas de la validation de l’événement déclencheur d’un état résultant. Dans le contexte donné par la phrase en x, le locuteur envisage ce qu’aurait été le bilan effectué au moment d’énonciation en cas de validation d’au moins un événement [je/comprendre] duquel aurait résulté un intervalle d’état de compréhension du locuteur et pendant lequel il aurait aidé la personne en question. En revanche, comme nous l’avons remarqué, la phrase en x devient illicite avec une négation de la forme surcomposée :
56La négation est illicite puisque c’est la validation de l’événement déclencheur qui est niée : puisque cette validation n’a pas lieu, aucun intervalle résultant de cet événement ne peut être envisagé.
57Le surcomposé permettrait donc de focaliser sur un intervalle de temps caractérisé par un certain état du locuteur et résultant d’au moins une validation de l’événement déclencheur de cet état.
Conclusion
58En effectuant des tests de grammaticalité dans une région où les formes surcomposées sont pourtant supposées être peu usitées et en prêtant particulièrement attention aux occurrences jugées agrammaticales, on a pu proposer une hypothèse concernant ces formes : les surcomposés seraient des opérateurs permettant d’effectuer un bilan d’expériences et d’états antérieurs du sujet. Même si cette hypothèse devra être affinée par la suite, elle semble intéressante notamment en ce qui concerne le problème de la co-occurrence des surcomposés avec la deuxième personne. En effet, si le surcomposé agit bien comme nous l’avons décrit, c’est-à-dire comme opérateur de bilan d’expériences personnelles, il semble alors naturel qu’il apparaisse avec la première personne. D’autre part, l’agrammaticalité des contextes négatifs ou modalisés ne semble pas incompatible avec notre approche.
Références bibliographiques
- CORNU, M. (1953). Les formes surcomposées en français, Berne : A. Francke AG Verlag.
- DEMIRDACHE, H. & M. Uribe-Etxebarria (2001). The Grammar of Temporal Relations. Manuscrit, Université de Nantes & Université du Pays Basque.
- STHIOUL, B. (à paraître). Le (s) passé(s) surcomposé(s).
- PANCHEVA, R. (2005). Tense and evidentiality, présenté à “International Roundtable on Tense, Mood and Modality”, Université Paris 7.
- IZVORSKI, R. (1997). The present perfect as an epistemic modal, in A. Lawson and E. Cho (eds.), SALT VII CLC Publications. Cornell University.