Compte rendu

La construction du sentiment d'exister

Jean-Paul Matot, Préface de B. Golse. Éditions de L'Harmattan, coll. « Études psychanalytiques », 2008, 260 pages

Pages 233 à 238

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  • Hirsch, D.
(2009). La construction du sentiment d'exister Jean-Paul Matot, Préface de B. Golse. Éditions de L'Harmattan, coll. « Études psychanalytiques », 2008, 260 pages. Cahiers de psychologie clinique, 32(1), 233-238. https://doi.org/10.3917/cpc.032.0233.

  • Hirsch, Denis.
« La construction du sentiment d'exister : Jean-Paul Matot, Préface de B. Golse. Éditions de L'Harmattan, coll. “Études psychanalytiques”, 2008, 260 pages ». Cahiers de psychologie clinique, 2009/1 n° 32, 2009. p.233-238. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2009-1-page-233?lang=fr.

  • HIRSCH, Denis,
2009. La construction du sentiment d'exister Jean-Paul Matot, Préface de B. Golse. Éditions de L'Harmattan, coll. « Études psychanalytiques », 2008, 260 pages. Cahiers de psychologie clinique, 2009/1 n° 32, p.233-238. DOI : 10.3917/cpc.032.0233. URL : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-de-psychologie-clinique-2009-1-page-233?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cpc.032.0233


1Il est toujours remarquable de découvrir la profonde cohérence de pensée qui parcourt – parfois à son insu – l’ensemble des écrits d’un auteur. C’est bien le cas de cet ouvrage, intitulé La construction du sentiment d’exister, reprenant des articles écrits depuis plus de vingt années par J.P. Matot, pédopsychiatre et psychanalyste, membre de la Société Belge de Psychanalyse.

2Le fil rouge que parcourt ce livre est celui des conditions premières, intra- et inter-psychiques, qui favorisent ou entravent la constitution d’un sujet, de son sentiment de continuité, d’intégrité et d’existence. Articulant savamment la métapsychologie et la clinique, dans une approche authentiquement psychanalytique, l’ouvrage nous emmène ainsi dans une rencontre éclectique et passionnante avec des analysants adultes et enfants ; des personnages mythiques, romanesques, picturaux et lyriques (Cruella, Les Ménines, etc.); des personnages historiques et meurtriers en série (Gilles de Rais, Le silence des agneaux, etc.), des philosophes, scientifiques et artistes d’exception (Sartre, Britten, etc.).

3Le destin de ces personnages est de lutter infiniment contre la perte du sentiment d’exister, en ayant recours à des solutions extrêmes : meurtres, pédophilie, perversions, dépressions, délires. D’autres trouveront une issue dans une sublimation d’exception.

4Le lecteur doit donc s’apprêter à ne pas avoir froid aux yeux, à se confronter à des histoires peu banales, souvent impressionnantes sinon fascinantes, auxquelles il sera inévitablement invité à s’identifier ! Histoires de cures, histoires vécues ou imaginaires qui s’entrecroisent – remarquablement synthétisées et analysées – et qui nous donnent accès aux souffrances précoces de la subjectivation et aux aléas des relations primaires, lors de la constitution du narcissisme et des premières enveloppes psychiques.

5Pas à pas, l’auteur explore ainsi en profondeur les racines du sentiment d’existence et les mouvements psychiques primordiaux et successifs qui en sont les conditions intégratives, dans le lien aux objets parentaux : cruauté, destructivité, emprise, masochisme, intrication pulsionnelle, aire d’illusion et de jeu, paradoxalité, travail du même et du double, intériorisation des enveloppes sensorielles et psychiques, travail du deuil, reconnaissance des différences fondamentales, travail de symbolisation, identification et filiation.

6A lire cette séquence des enjeux convoqués par la construction du sentiment d’existence, on comprendra qu’il sera difficile de reprendre en détails, dans ce cadre-ci, le foisonnement des personnages et des axes explorées par l’auteur.

7J’en soulignerai quelques points, laissant le lecteur découvrir plus avant la profondeur de pensée qui s’y déploie.

8Le livre s’ouvre donc sur le thème de « la cruauté », violence sans pitié, instinctive et auto-conservative, forme anobjectale de relation avec la mère, lui réfutant toute altérité. La cruauté est à différencier de la haine liée à la frustration. La cruauté doit pouvoir s’intriquer et se transformer en sado-masochisme et agressivité puis en amour et ambivalence. Elle est utile à la création d’une aire d’illusion primaire.

9J.-P. Matot articule l’excès de cruauté avec une carence d’intégration des enveloppes psychiques, lorsque fait défaut la capacité maternelle (« le masochisme maternel ») à contenir, transformer et intriquer les vécus d’angoisse primitive de l’infans, l’incapacité à survivre à sa cruauté. Le défaut de constitution du Moi-Peau mène à des pathologies narcissiques et identitaires graves, dont l’auteur décline, avec subtilité, différentes versions pathologiques.

10La qualité des liens du sujet avec ses objets primaires est donc déterminante pour le destin du sentiment d’exister ; Les évolutions psychopathologiques le démontre à contrario. De ces avatars des liens primaires émergent des figures de mères phalliques, captatrices ou séductrices, froides et assujettissantes, menaçant l’enfant d’un choix aliénant et paradoxal : soit se soumettre à un lien narcissique fusionnel-incestuel, soit subir un rejet maternel désintégrateur. L’auteur souligne la complicité paternelle et la distorsion du fantasme de scène primitive qui en résulte. La cruauté et la « perversité » agies apparaissent alors comme des solutions ultimes pour « arracher la peau de l’autre comme proie » et ainsi s’enfermer dans une gangue narcissique mortifère, fusionnée à la peau maternelle idéalisée, réfutant toute altérité et toute existence humaine à l’objet.

11Il s’agit ici d’une défense psychotique contre le retour des vécus de non-existence – à différencier des « perversions » sexuelles sado-masochistes, où la cruauté envers l’objet est reconnue mais érotisée et clivée.

12Le rapport entre perversion masochiste, réaction thérapeutique négative et traumatisme ouvre sur une deuxième partie, essentielle, traitant des « Destins de l’illusion », des dérives perverties de l’objet transitionnel.

13L’auteur explore d’abord la pédophilie, sous-tendue par un sentiment vacillant d’exister, lié à un défaut d’accordage maternel, dans sa fonction de Même et de Double, fonctions nécessaire au sentiment d’exister et à l’intrication pulsionnelle. L’agir pédophile représente alors un recours vital à un narcissisme omnipotent et au déni de l’altérité. L’enfant abusé, séduit narcissiquement, est capté et idéalisé pour assurer au pédophile les fonctions de Même identique (l’enfant désubjectivé à assassiner) et de double semblable (l’enfant source de jouissance perverse). Le chapitre sur l’œuvre de Michel Tournier est à ce propos remarquablement éclairant.

14La clinique du fétichisme, du masochisme et du voyeurisme est quant à elle liée à une crypte de non-existence, témoin d’une amputation narcissique précoce du Moi. Derrière une analité et un fétichisme apparemment érotisé et clivé se dessine une problématique narcissique de deuil impossible d’une mère idéalisée, phallique, captatrice, bloquant l’accès à une aire transitionnelle, excluant la tiercéité et la castration. Ces perversions sexuelles font fonction de défense antidépressive et de compromis fragile contre l’angoisse précoce de perte des enveloppes psychiques et de dissolution du sentiment d’existence.

15J.-P. Matot distingue ainsi « l’objet fétiche », objet transitionnel perverti et sur-sexualisé par la mère, devenu objet narcissique et anti-traumatique de survie, et « l’objet de substitution », objet d’accrochage fusionnel, substitutif d’une mère interne déprimée.

16Ce distingo est, pour l’auteur, essentiel afin de mieux différencier les mécanismes sous-jacents aux agirs pervers, avec les conséquences médico-légales et psychothérapeutiques qui en découlent. Ce repérage du « continuum dans le spectre des compromis fétichiques » me semble d’une grande valeur éthique. Le travail psychothérapeutique avec ces patients passe par une reprise autour du déni de tiercéité, de l’analité destructrice, du travail du double et des formations intermédiaires au sein du couple analytique.

17Abordant ensuite la question des avatars de la filiation et de la transmission transgénérationnelle, au travers des biographies et des productions – en autres de Britten, Champolion, Aragon – l’auteur démontre brillamment comment maints hommes d’exception tentent de transformer une relation narcissique idéalisée avec la mère, excluant la fonction paternelle, par la création et la quête des origines. L’accès à la transitionnalité et la conflictualité envers le père en est l’enjeu, bien que l’œuvre produite soit elle-même idéalisée et immortelle, témoin d’un fantasme d’auto-engendrement ; nouveau carrefour existentiel : soit l’abord d’une authentique tiercéité, soit un auto-engendrement autarcique barrant l’accès à la transitionnalité et à la temporalité. La création serait ici une voie intermédiaire, partiellement résolutive, par une tentative de résolution sublimatoire des énigmes originaires. L’auteur aborde dès lors une étude approfondie du lien entre sublimation et fragilité du sentiment d’existence.

18Prolongeant cette réflexion, le livre aborde ensuite la question de la représentation, du deuil, de la symbolisation dans la construction du sentiment d’exister. Celui-ci ne peut en effet se construire que par l’accès à des fonctions intermédiaires, oscillants entre perception et représentations, caché et montré, présence et absence, choses et symboles, virtualité et réalité, liaison et déliaison, croyance et doute.

19Apologie de l’intermédiaire et du transitionnel que nos sociétés contemporaines supportent si mal - au prix d’un malaise et mal-être croissant chez ses sujets- et dont J.P.Matot nous montre si bien le potentiel créateur et progrédient, face à la souffrance des hommes.

20Contre la mise en place de défenses drastiques et auto-mutilantes sinon meurtrières, déniant la souffrance identitaire fondamentale de ces sujets, l’auteur cherche à tout moment à repérer les ouvertures possibles à la conflictualisation et au transfert, au sein de ces forteresses narcissiques. Cette position fondamentale de l’analyste rejoint ce que J.-P. Matot nomme « identification phorique » à l’enfant en souffrance, qui se cache parfois au sein d’une zone drastiquement clivée chez ces sujets narcissiques, zone où leur propre souffrance primaire reste vivace, en attente d’être, enfin, reconnue et pensée/pansée.

21Sans doute, aurait-on pu souhaiter qu’un chapitre débatte de la psychanalyse « appliquée » et des similitudes et différences entre objets culturels et objets cliniques, entre personnes réelles et personnages fictifs, entre cadre de création et cadre psychanalytique. Certes, Freud, le premier, s’était appliqué à étudier psychanalytiquement l’autobiographie de Schreber, la Gradiva de Jenssen, le Moïse de Michelangelo, etc. Il a rendu compte de la pertinence analytique de cette démarche.

22Dans sa préface, B. Golse souligne que « la psychanalyse exploratrice de la culture renverrait à une sorte de contre-transfert sans transfert, chose apparemment dissymétrique et paradoxale, mais peut-être pas entièrement impossible ».

23Pour ma part, ce débat concerne effectivement le contre-transfert de l’analyste, en ce que celui-ci est l’un des moteurs transformationnel de l’analyse. J.-P. Matot montre justement combien ces patients qui se défendent d’un sentiment d’existence vacillant exercent leurs transferts en retournement et tentent de répéter sur l’analyste les traumas narcissiques dont ils ont été l’objet, et ce d’autant plus violemment que la souffrance à exister, gelée et forclose, risque de se faire entendre. Comment se déploient et se résolvent, dès lors, les inévitables contre-transferts « cruels », tyranniques, sadiques de l’analyste, en réponse aux tentatives du patient de nier l’altérité de l’analyste et son droit à l’existence? On peut regretter, sur ce point, que l’auteur ne nous fasse pas plus partager de telles séquences cliniques, pourtant potentiellement mutatives.

24C’est là également que résiderait, pour ma part, l’une des limites de la psychanalyse « appliquée » au champ culturel, Peut-on encore, de nos jours, analyser des productions de l’inconscient sans y intégrer l’expérience partagée du transfert et du contre-transfert, d’inconscient à inconscient ? N’y aurait-il pas d’autres paradigmes (historiques, sociaux, culturels, esthétiques) à intégrer au vertex strictement psychanalytique, lorsque l’on veut donner sens au patrimoine fabuleux que nous lèguent, en grands connaisseurs de l’inconscient, les artistes d’exception ?

25La richesse de ce livre et de son auteur, son foisonnement et son ouverture au champ culturel nous ouvrent ainsi de nouveaux espaces de réflexions et de débats.

26Ce panorama impressionnant témoigne de la vaste culture de l’auteur, et donne toute sa pertinence et son originalité à sa recherche théorico-clinique. La vivance de ce livre est sans doute sous-tendue par le transfert de son auteur sur son objet d’étude, source d’une curiosité et d’une quête de sens, d’un amour des arts et de la clinique ; travail …de sublimation, donc, dont nous lui sommes redevables et reconnaissants !


Date de mise en ligne : 06/04/2009

https://doi.org/10.3917/cpc.032.0233