Glanes
- Par Joseph Hanimann
Pages 253 à 258
Citer cet article
- HANIMANN, Joseph,
- Hanimann, Joseph.
- Hanimann, J.
https://doi.org/10.3917/peguy.186.0253
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- Hanimann, J.
- Hanimann, Joseph.
- HANIMANN, Joseph,
https://doi.org/10.3917/peguy.186.0253
1 Aurions-nous manqué un épisode ? Alors qu’un pape est décédé et un autre est arrivé, Charles Péguy a été peu cité dans les commentaires. lui qui d’habitude est volontiers convoqué par les commentateurs dans le champ entre la politique et la spiritualité. Mais il est vrai que la politique du Saint-Siège ne constituait guère son centre d’intérêt. Il n’en reste pas moins que la question de l’héritage du christianisme dans La République refait son apparition. « Ce que nos démocraties doivent au christianisme » était le titre d’une réflexion du philosophe Luc Ferry dans le Figaro du 2 mai 2025. L’idée même de la laïcité, soulignaitil, vient directement du message d’une religion qui, contrairement aux autres monothéismes, donne la priorité à la conscience intérieure plutôt qu’à l’observance stricte des règles venant des lois et des traditions. Ferry cite comme exemple l’épisode de la « femme adultère » et la réponse de Jésus aux accusateurs : Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre (Jn, 8, 1-11). Cette place accordée à l’intériorité renvoie la religion à la sphère privée, « sans obstacle infranchissable même quand la sphère publique en diffère », rappelle Ferry. Cela ne signifie pas que la frontière avec la politique soit complètement étanche. Mais la dimension politique intervient selon lui surtout par la critique chrétienne de l’idolâtrie de l’argent, comme le montre l’épisode du jeune homme riche (Matt. 19, 16-26). C’est par cette critique d’optimisation systématique des gains matériels élevée en principe moteur de la société tout entière, écrit Ferry, que le christianisme devient politique, avec l’importance donnée à la question sociale, « tradition que développeront des auteurs aussi subtils que Péguy ou Bernanos ».
2 Que le discours politique puise volontiers dans la terminologie religieuse est bien connu. L’appel à la « force de l’âme » par lequel le président Macron concluait son allocution aux Français du 5 mars sur la guerre en Ukraine incitait le journaliste Gonzague de Pontac dans La Croix du 7 mars 2025 à une petite enquête sur l’origine de ce terme. L’historien Michel Faucheux, consulté dans cet article, atteste une « forte connotation chrétienne » à cette expression « force de l’âme ». Venue de l’Antiquité, elle aurait été formalisée par Thomas d’Aquin comme l’une des quatre vertus cardinales, à côté de la prudence, de la tempérance et de la justice. Et l’écrivain Sébastien Lapaque, cité également dans l’article, pointe dans le discours de Macron ce « rapprochement inédit dans une seule et même phrase » des mots « force de l’âme », « patrie » et « nation », donc – déclare-t-il – de « l’idée de rassembler les deux France, chère, entre autres, à Péguy en 1914 ».
3 Mais la transmission de l’héritage chrétien peut aussi se faire en passant par la gauche. Dans un stimulant entretien de la revue La Vie des idées (www.laviedesidees.fr) du 25 avril 2025 par Sarah Al-Matary avec Paul Colrat, Foucauld Giuliani et Anne Waeles sous le titre « Chrétiens et à gauche », les trois intervenants plaident, contre une théologie purement spiritualiste, pour une certaine radicalité politico-théologique. Il s’agit pour eux aujourd’hui, comme c’était le cas pour les Hébreux par le message de Moïse après l’expérience « de l’esclavage en Égypte et de la violence génocidaire de Pharaon », de sortir de l’esclavage intellectuel de la logique du pouvoir, de la domination et de l’exploitation, en s’inspirant de la première théologie de la libération en Amérique latine des années 1970, de la Black Theology ou de la théologie libératrice des chrétiens de Palestine après la première Intifada de 1987 à 1993.
4 Une inspiratrice que les trois interlocuteurs mettent en avant dans l’entretien, à côté de Simone Weil et de Charles Péguy, est l’Américaine Dorothy Day (1897-1980). Ce christianisme social a cependant besoin aujourd’hui d’une révision de sa pensée politique à leurs yeux. « Tout en reconnaissant que le christianisme social a produit des fruits, déclarentils, nous pensons important de renouer avec une certaine radicalité théologico-politique, mobilisable dans le cadre d’une critique de fond du capitalisme contemporain. » Ceci permettrait aussi de s’opposer à « la résurgence d’un catholicisme politique très marqué à droite », de type François Fillon ou Éric Zemmour, et d’opposer à l’idéologie communautaire de « racines chrétiennes » l’idée de « greffe » suggérée par Saint-Paul dans sa Lettre aux Romains (Rom. 11, 13-43).
5 La pensée d’une critique de la société dépassant le domaine du simple combat politique apparaît aussi dans l’écho d’une étude de Yoann Chaumeil sur Léon Bloy parue sous le titre Léon Bloy et la crise de la communauté chez Classiques Garnier 2024. L’auteur est interrogé par Matthieu Giroux dans la revue PHILITT du 10 avril 2025 sur la question de savoir pourquoi ce sont souvent des auteurs à fort tempérament individualiste comme Joseph de Maistre, Barbey d’Aurevilly, Léon Bloy ou Charles Péguy qui critiquent le plus violemment l’individualisme. Il répond que ces auteurs « perçoivent l’individualisme comme un monstre libéré par le monde moderne » et dont une des figures par excellence serait le bourgeois, une figure « qui n’est pas réductible à un groupe socioéconomique ». Comme l’explique Péguy dans L’Argent en 1913, poursuit Chaumeil, « tout le monde veut être bourgeois ». Ce serait celui qui, pour Bloy, « ne fait aucun usage de sa faculté de pensée ni de sa capacité d’aimer », celui qui serait gagné aux dogmes modernes du matérialisme, du positivisme et du progrès. Cette mise en parallèle de Bloy et de Péguy sous le point de vue de la figure du bourgeois est intéressante, mais elle demanderait à être abordée aussi à partir des différences entre les deux auteurs et de leurs divergences sur l’idée de la « communauté » et de la « nation ». Si la nation n’était pour Bloy qu’une religion de substitution et l’illusion d’une communauté, elle tendait pour Péguy à une certaine cohérence sous forme d’un « peuple ».
6 Bien plus centrale que dans les articles précédents était l’évocation de Péguy dans un portrait du premier ministre François Bayrou par Ariane Chemin dans Le Monde du 19 avril 2025. Sous le titre « Le roman vrai des origines » la journaliste s’y appliquait à esquisser l’itinéraire familial, régional, politique et spirituel de François Bayrou à partir de ses ancêtres béarnais et à travers l’héritage de la démocratie chrétienne ou du socialisme antisystème des campagnes. Avec le texte Notre jeunesse qu’un oncle lui a mis entre les mains, écrit-elle, Péguy « devient pour toujours ‘l’homme de [sa] vie (…) intellectuelle et même spirituelle’. Il raffole de cet antimoderne profondément républicain, amoureux de la nation et instituteur laïque revenu au christianisme ». La journaliste cite Éric Thiers, le très proche conseiller spécial de François Bayrou : « Péguy va au-delà de sa culture politique. C’est son rapport au monde, à la vie, à la transcendance. »
7 « Dans mon itinéraire, c’est Péguy qui est le plus important », confesse encore le premier ministre dans l’article où on apprend aussi des choses moins connues, par exemple que Bayrou a consacré son mémoire de maîtrise en lettres à Péguy. « J’ai essayé de comprendre le chemin spirituel de Péguy entre sa Jeanne d’Arc de 1897 et sa pièce de 1910, Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc », déclare-t-il. Les générations qui se suivent et se relaient, François Bayrou ne peut les envisager autrement que liées les unes aux autres, « nous sommes habités de souvenirs d’avant nous, nous sommes une chaîne ».
8 C’est quand ces chaînes de la transmission sont ignorées ou rompues que le sens des mots et des actes se brouille et que les consciences s’égarent. Quand par exemple, des gestes chargés de signification pesante se veulent innocents et sans importance. « Le salut nazi ? Circulez, y a rien à voir » était le titre d’une tribune du philosophe Michaël Foessel dans Libération du 27 février 2025, après le geste largement commenté d’Elon Musk lors de la soirée d’investiture de Donald Trump. Foessel commençait sa réflexion avec la fameuse phrase dans Notre jeunesse de Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit » (PL. III, p. 139). Alors que Péguy nous invite à regarder de près, à se laisser interpeller par ce que l’on pensait ne plus être possible et ce qui est pourtant là devant nos yeux, explique Foessel, les tenants de la droite extrême nous conjurent de surtout ne pas voir de salut nazi chez Musk ou Steve Bannon. « Péguy le savait, poursuit le philosophe, la morale et la politique sont aussi une affaire des regards ». Si les bras tendus se multiplient dans les rassemblements politiques, les aveuglants agitateurs voudront nous convaincre que nous n’avons pas vu ce que nous avons vu. Ils « cherchent non seulement à capter notre attention, mais aussi à la distraire quand ce qu’ils montrent d’eux-mêmes risque de devenir compromettant ». Leurs plus fanatiques soutiens seront galvanisés par le spectacle tandis que les citoyens inquiets sont invités à croire qu’ils ont halluciné, conclut l’auteur.
9 Vigilance donc face au retour des fantômes ? Que l’on ne se trompe pas de cible ou de posture, avertissaient les députés du groupe Les Démocrates (MoDem et indépendants) dans une tribune du Figaro le 31 mai 2025 à propos d’une affaire bien particulière. Ils annonçaient dans ce texte leur décision de ne pas assister au débat et au vote prévu à l’Assemblée nationale le 2 juin sur une proposition de loi consistant à élever Alfred Dreyfus au rang de général de brigade à titre posthume. « Nous refusons de permettre à certains d’acheter à peu de frais, et sur la mémoire d’Alfred Dreyfus, sur l’affaire symbolique de l’infamie antisémite, un brevet d’honorabilité », déclaraient-ils. Péguy déjà, rappelaient-ils, avait souligné dès 1903 l’incompatibilité totale de cette affaire avec le calcul politique (PL. I, 1178) et avait mis en garde contre toute instrumentalisation. L’affaire Dreyfus ne peut être atténuée, réglée, arrangée après coup, elle « doit demeurer indélébile pour qu’elle puisse toujours sous nos yeux être un avertissement », concluaient les parlementaires refusant de participer à une unanimité de façade. Ce qui n’empêchait pas les autres groupes lors de la séance du 2 juin de voter la proposition de loi à l’unanimité.
10 Unanime, véritablement unanime semble être aujourd’hui l’indignation contre l’emprisonnement arbitraire de l’écrivain Boualem Sansal en Algérie. Mais est-ce suffisant ? Bérénice Levet en doutait dans une tribune du 15 février dans Le Figaro. Regrettant le trop peu de mobilisation en France, à ses yeux, pour cet écrivain, elle y faisait un détour par Péguy. Boualem Sansal, ce « grand ami et amoureux du Français sait que la langue est le meilleur des indicateurs de l’état d’un pays », écrivait-elle en se référant à son dernier livre, Le français, parlons-en (Éditions du Cerf, 2024). Elle a repéré un « écho à Péguy » dans certains passages de Sansal comme celui-ci : « Bien parler, s’exprimer en bon français, disaiton jadis en France, quand il y avait des écoles, des institutions, des élèves et des ingrédients ad hoc pour lier la sauce… ». Notons cependant que l’on n’aurait guère trouvé chez Péguy cette métaphore maladroitement culinaire pour décrire les liens qui font une société.
11 Le registre culinaire avait en revanche toute sa place à la tablée qu’Alain Finkielkraut imaginait réunir lorsque le journaliste David Doucet lui demandait, dans un entretien du 10 mai 2025 pour l’édition web du magazine Le Point, quel serait son choix s’il pouvait inviter à dîner trois personnages, vivants ou morts. La réponse était : Charles Péguy, Albert Camus, Hannah Arendt. Mais tout aussi tentant seraitil d’aller se promener en solitaire entre la Loire et la Beauce. Car « si Péguy a beaucoup écrit sur la Loire et ses trésors, il a aussi affirmé son attachement à la Beauce », comme le rappelait Jean-Jacques Talpin le 6 mai sur le site www.magcentre.fr dans son compte-rendu du livre Sur la Beauce récemment paru aux Éditions La Guépine, avec deux textes de Péguy et un avant-propos de Jean-Pierre Sueur. Les choix à faire avec Péguy sont toujours multiples, riches et difficiles.