Article de revue

C comme Cathédrale (Notre Dame de Paris)

« Résidences de chrétienté, vous n’êtes rien »

Pages 5 à 9

Citer cet article


  • Savin, P.
(2020). « Résidences de chrétienté, vous n’êtes rien » Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 169(1), 5-9. https://doi.org/10.3917/peguy.169.0007.

  • Savin, Pierre.
« “Résidences de chrétienté, vous n’êtes rien” ». Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 2020/1 N° 169, 2020. p.5-9. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-bulletin-de-lamitie-charles-peguy-2020-1-page-5?lang=fr.

  • SAVIN, Pierre,
2020. « Résidences de chrétienté, vous n’êtes rien » Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 2020/1 N° 169, p.5-9. DOI : 10.3917/peguy.169.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-bulletin-de-lamitie-charles-peguy-2020-1-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/peguy.169.0007


Notes

  • [1]
    Bulletin de l’Œuvre d’Orient, N° 780, juillet-août-septembre 2015, p. 299.

1

« Heureux ceux qui l’ont vu passer dans son pays ; heureux ceux qui l’ont vu marcher sur cette terre ; ceux qui l’ont vu marcher sur le lac temporel ; heureux ceux qui l’ont vu ressusciter Lazare. Quand on pense, mon Dieu, quand on pense que cela n’est arrivé qu’une fois. Quand on pense, mon Dieu, quand on pense. Quand je pense que c’était un homme comme tous les autres, un homme ordinaire ; apparemment comme tous les autres, apparemment ordinaire. Il marchait sur la route comme un homme ordinaire ; ses pieds portaient par terre ; et il montait les sentiers du coteau. Jérusalem, Jérusalem, tu as été plus bénie que Rome. En vérité, en vérité, tu as été plus favorisée, Jérusalem, tu as été plus fortunée. Un homme comme les autres. Et toi Nazareth, petit bourg, petite ville de Judée, tu es plus heureuse que Reims et que Saint-Denis. Et toi Bethleem, petit bourg de Juda, le plus petit des bourgs de Juda, le plus brillant des bourgs de Juda, tu brilleras éternellement aussi au-dessus de tous les bourgs de la chrétienté, éternellement infiniment au-dessus de nos bourgs obscurs, de nos petites paroisses chrétiennes. Qui connaîtra jamais cette petite paroisse de Domremy. Qui saura jamais seulement le nom de cette petite paroisse de Domremy. Qui saura seulement qu’elle a jamais existé.
Et toi, Bethlehem, terre de Juda, tu n’es pas la moindre entre les principales villes de Juda ; car c’est de toi que sortira le Conducteur qui paîtra Israël, mon peuple.
Mais vous, paroisses chrétiennes, paroisses lorraines, paroisses françaises, vous avez été moins favorisées. Les plus grandes de vous, les plus saintes parmi vous, les plus pleines, les plus bourrées de sainteté d’entre vous, les plus grandes en sainteté de vous toutes n’ont rien eu qui approchât, même d’infiniment loin, de ce qui a été donné à ce petit bourg perdu. Vous Chartres, ville unique du pays de France, cathédrale unique au monde, Chartres, diocèse, ville unique au royaume de France, Chartres qui êtes dévouée à notre Dame, Chartres qui êtes dévouée, dédiée, donnée, à notre Dame, Chartres qui êtes vouée, qu’est-ce que vous êtes, Chartres, grande ville, en comparaison de ce petit bourg. Et vous aussi, vous n’êtes rien, vous-même Saint-Michel, bourg unique, ville unique au monde, unique en toute chrétienté, basilique au monde. Et vous Tours, ville de Loire, ville de saint Martin, qui fûtes capitale des Gaules, qui en ce pays-ci, au royaume de France, fûtes capitale des premières chrétientés. Métropole, ville mère, mère des autres villes. Vous toutes, qu’est-ce que vous êtes, grands diocèses, grandes villes, grandes paroisses, qu’est-ce que vous êtes auprès de ce petit bourg, au prix de ce bourg obscur, qui hélas, n’est peut-être plus même une paroisse, une paroisse chrétienne. Et vous, les tours de Notre-Dame, Paris, qui fûtes capitale du royaume de France, doublement dévouée, doublement dédiée, doublement donnée, vouée doublement, et aussi à vous notre Dame, et à notre grande sainte Geneviève ; qu’est-ce que vous êtes. Et vous aussi, Orléans, vous enfin vous n’êtes rien, Orléans ville de Loire, dédiée à ce grand saint Aignan. Grandes villes, villes illustres, villes de chrétienté, vous avez de grands saints et de grands patrons, les plus saints, les plus grands patrons du monde, et au-dessus de tous les saints vous êtes patronné, vous avez la sainte Vierge notre Dame. Vous avez donné le jour et vous avez donné l’exercice à de grands saints et éternellement ils veilleront sur vous, éternellement ils vous patronneront, car éternellement assis à la droite ils prieront pour vous. Eternellement ils vous protégeront, éternellement, ils vous couvriront de leurs prières. Or vous n’êtes rien, villes chrétiennes, grandes villes, résidences de chrétienté, chaires, cathédrales de sainteté vous n’êtes rien. Car tout a été pris une fois pour toutes ; et rien n’est plus à prendre. Tout a été pris, tout ce qui compte, une fois pour toutes, un jour pour éternellement. Et il ne reste plus rien, mes enfants, rien à prendre, de ce qui compte. Car je vous le dis en vérité ce petit bourg perdu a tout pris, un jour, une fois dans le temps ; une fois dans l’éternité ; une fois pour toutes, une fois pour toutes les fois ; un jour, furtif, il a tout pris pour éternellement tout ce qui compte. Et vous, grandes villes, villes chrétiennes, qu’est-ce qui vous reste. Qu’est-ce que vous êtes. Car vous vous attardez à produire des saintes et des saints, et pendant ce temps-là Jésus est le saint de cette paroisse-là, qui n’est peut-être plus, hélas, une paroisse. Chrétienne. Même une paroisse. D’autres ont saint Loup et saint Gratien ; d’autres ont saint François ; d’autres ont notre Dame même. Vous autres gens du pays picard vous en avez d’autres ; et d’autres aussi vous autres gens du pays de Bourges. Et vous Nancy, ville proche, paroisses prochaines, vous autres, vous gens de Nancy, vous avez le grand saint Nicolas. Vous Toul, notre diocèse, vous avez ce que vous avez. Et vous ma paroisse vous avez le grand saint Remy. Mais où allez-vous, paroisses. Pendant ce temps-là Jésus, Jésus même est le propre saint, le saint, le patron de cette paroisse-là. Pendant que vous vous attardez. Vous vous attardez à produire des saintes et des saints, des saintes et des saints ordinaires, mon Dieu, et pendant ce temps-là, pendant qu’on ne se méfiait pas, sans qu’on ait averti personne en ce pays-ci, pendant qu’on n’y prenait pas garde, sans que nos pères et nos grands-pères en ce pays-ci aient reçu aucun avertissement, et pourtant c’était de si braves gens, un petit bourg est venu, qui avait déjà tout emporté. Il a été donné à cette paroisse ce qui n’a jamais été donné à vous, paroisses de France, ce qui jamais, éternellement jamais ne sera donné à nulle autre paroisse. A aucune paroisse. Pendant qu’on ne s’y attendait pas. Car ça a été fait, ça s’est fait une fois pour toutes, un jour dans le temps, dans ce pays-là, une fois pour toutes les fois, dans l’éternité une fois pour éternellement, de toute éternité pour toute éternité. Et il est venu dans la nuit comme un voleur. Et jamais plus on ne recommencera. Vous vous attardez, paroisses vous vous attardez à produire des saintes et des saints les plus grands. Et pendant ce temps-là, sans avertir, sans prévenir personne, une petite paroisse de rien du tout avait enfanté le saint des saints. D’un seul coup, du premier coup, elle était arrivée, elle avait enfanté le saint des saints. Dans un éclair elle avait réussi, elle avait fait ce qui ne se refera jamais plus, elle avait fait, enfanté celui qui éternellement ne s’enfantera plus. Et comme vous autres, paroisses, vous avez pour patrons saint Crépin et saint Crépinien, tout de même, Bethléem, tu as pour patron saint Jésus. D’autres ont saint Marceau et saint Donatien ; et Rome a saint Pierre. Mais toi, Bethléem, petite paroisse obscure, petite paroisse perdue, toi maline tu as saint Jésus, et nul ne pourra te l’enlever éternellement jamais. Car il est ton propre patron, comme saint Ouen est le patron de Rouen. Car c’est ce saint-là que tu as mis au monde ; un jour du monde que tu as mis au monde. Tu as produit ce saint-là, tu as enfanté ce saint-là. Et nous autres nous ne sommes que des petites gens.
Et il n’y aura plus que des petites gens, depuis qu’une paroisse est venue, qui a tout pris pour elle.
Avant même qu’on ait commencé.
Et il n’y aura plus jamais, éternellement jamais, que des petites gens. »
Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, Pléiade, OPD III, pages 432 à 435.

2 On a beaucoup glosé et on continuera, naturellement, sur cet évènement majeur qu’a été l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris les 15 et 16 avril 2019. Si l’on m’avait demandé quelles réflexions cela aurait pu inspirer à Péguy, je n’aurais pas pensé spontanément au Mystère de la charité de Jeanne d’Arc. C’est la lecture d’une intervention faite à Notre-Dame de Paris par le cardinal Leonardo Sandri, le 30 mai 2015, dimanche de Pâques, qui m’a conduit sur cette piste. Ce jour-là, lors d’une messe célébrée sous l’égide de l’Œuvre d’Orient [1], Mgr Sandri cita des extraits du Mystère en commençant par cette phrase, qui est en fait une conclusion : Or vous n’êtes rien, villes chrétiennes, grandes villes, résidences de chrétienté, chaires, cathédrales de sainteté vous n’êtes rien. Car tout a été pris une fois pour toutes ; et rien n’est plus à prendre.

3 On est d’abord étonné de voir un cardinal argentin, d’origine italienne comme le pape François, citer Péguy aussi simplement, aussi naturellement, comme si cela allait de soi. Puis on se dit qu’il fallait oser, depuis l’intérieur de Notre-Dame, apostropher ainsi ce vénérable monument. Car, dans le passage qui précède, que l’orateur n’a tout de même pas eu l’audace de citer, la cathédrale parisienne fait partie de la liste des métropoles chrétiennes, des grandes paroisses, des cathédrales qui ne sont rien pour la Jeannette du Mystère de Péguy : Et vous, les tours de Notre-Dame, Paris, qui fûtes capitale du royaume de France, doublement dévouée, doublement dédiée, doublement donnée, vouée doublement, et aussi à vous notre Dame, et à notre grande sainte Geneviève ; qu’est-ce que vous êtes. Mgr Sandri dit que Péguy, par la voix de Jeanne d’Arc, nous « secoue ». Pour ma part, je dirais qu’il nous remet à notre place : « nous ne sommes que des petites gens ». L’essentiel est sans doute ailleurs.


Date de mise en ligne : 05/12/2025

https://doi.org/10.3917/peguy.169.0007