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Quand le cinéma donne forme musicale à l’espérance

Pages 52 à 61

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  • Nicolas, F.
(2019). Quand le cinéma donne forme musicale à l’espérance. Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 165(1), 52-61. https://doi.org/10.3917/peguy.165.0054.

  • Nicolas, François.
« Quand le cinéma donne forme musicale à l’espérance ». Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 2019/1 N° 165, 2019. p.52-61. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-bulletin-de-lamitie-charles-peguy-2019-1-page-52?lang=fr.

  • NICOLAS, François,
2019. Quand le cinéma donne forme musicale à l’espérance. Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 2019/1 N° 165, p.52-61. DOI : 10.3917/peguy.165.0054. URL : https://shs.cairn.info/revue-bulletin-de-lamitie-charles-peguy-2019-1-page-52?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/peguy.165.0054


Notes

  • [1]
    Rom 5, 4. Voir, en ce point, le chapitre IX du livre Saint Paul et l’universalisme d’Alain Badiou.
  • [1]
    L’Apocalypse de Jean, quelques décennies plus tard, va s’attacher à prendre la mesure du type radicalement nouveau de la Victoire de Pâques : voir le livre L’apocalypse maintenant d’Eugenio Corsini (Seuil, 1984) injustement méconnu, voire ostracisé par ceux qui, depuis Constantin et Saint Augustin, privilégient l’espoir lénifiant en des lendemains qui chantent dans quelque au-delà à l’espérance chrétienne qui arme ceux qui n’attendent plus tournés vers le ciel mais s’attachent à faire fructifier hic et nunc le Royaume.
  • [2]
    Rapprochant la dialectique espérance/espoir de celle, instruite par Karl Barth, entre foi et religion, on pourrait préciser : l’espoir est la croyance religieuse et idéaliste en de futures victoires quand l’espérance est la confiance fidèle et matérialiste en des victoires passées.
  • [1]
    Dans la marche - Quitter - La Parole en archipel (1960)

1 Pour parler comme Dieu dans Le Porche du mystère de la deuxième vertu de Péguy, le plus difficile, particulièrement en notre temps, est d’espérer : comment continuer d’espérer (en l’humanité, en le cinéma et la musique, en les mathématiques, en l’émancipation politique…) quand les difficultés se répètent et les insuccès s’accumulent, recouvrant telle réussite locale et anesthésiant toute levée subjective ?

2 Continuer d’aimer demeure mieux à notre portée : il suffit d’ouvrir les yeux pour contempler la beauté inentamée de l’humanité. Continuer de faire confiance dans le courage et l’intelligence des gens est également plus facile : il suffit de soulever le décor que dressent les écrans pour découvrir une masse de personnes vivant droit, la somptuosité des femmes au travail, les trésors d’invention qui jaillissent des activités humaines, les ressources de joie qui débordent des enfants en train de jouer, fut-ce sur des décharges. Mais continuer d’espérer est une tout autre affaire : comme Péguy nous le rappelle, si aimer et faire confiance sont affaire de présent, de présent aimant et confiant, espérer en revanche est affaire d’à venir, et donc aussi de passé puisqu’un présent sans passé ne saurait avoir de futur.

3 Pour Péguy donc, charité et foi vivent au présent : nul besoin d’un futur et d’un passé pour aimer et se fier, pour aimer ici et maintenant la splendeur des visages, la vigueur des corps et la grandeur des esprits, pour se fier aux infinies ressources de toute situation présente. En effet, il suffit pour cela d’aiguiser le regard, de savoir voir et s’étonner ; il suffit d’apprendre à entendre ce qui bat, à écouter ce qui vibre et soutient sourdement les apparences. Pour aimer et faire confiance, il y a les couleurs et les gestes qui abondent, il y a la profusion des caresses et des souffles, il y a la magnificence des enfants insouciants. Mais espérer est une autre affaire car cela engage plus qu’un présent, plus que ce qui existe ; cela concerne un possible qui n’est pas encore, ici et maintenant, un possible « il y a ».

4 Ceci pour Péguy a cette conséquence : si la foi comme l’amour vont de soi, en revanche espérer ne va plus de soi. On dira : aimer et faire confiance sont des orientations inconditionnées (puisqu’y suffit le présent de ce qu’il y a déjà, et qu’on aime et auquel on se fie) quand la capacité d’espérer, elle, se trouve soumise à conditions.

5 Espérer est bien une autre affaire car soutenir qu’il n’y a pas que le présent – au demeurant, ce présent qu’on aime et auquel on fait confiance (espérer ne se substitue nullement à aimer ou à se fier) – nécessite d’autres ressources. Mais on se demandera alors : si déjà l’on aime et l’on a confiance, pourquoi également espérer ? Pourquoi ne pas seulement aimer et se fier au présent ? Pourquoi ne pas seulement vivre droit au présent ? Pourquoi s’encombrer d’un futur inexistant et incertain, imaginaire et incontrôlable ? La sagesse ne serait-elle pas de se contenter d’aimer et de vivre en confiance ? Et c’est bien en ce point que, comme le dit Péguy, désespérer devient la grande tentation, notons-le bien (ce point va avoir toute son importance) : la grande tentation également pour qui aime et vit en confiance et pas seulement pour qui vit l’impossibilité présente de l’amour et de la foi-confiance.

6 Pourquoi donc espérer, pourquoi donc faut-il espérer, même si déjà on aime, même si on vit d’ores et déjà dans la fidélité et la confiance (dans les gens, dans les collectifs au travail, dans l’humanité…) ? Posons pour cela qu’espérer va se constituer sous condition de l’énoncé : « il n’y a pas que ce qu’il y a » : il n’y pas que ce qui existe au présent car il y a aussi la grâce de ce qui arrive et supplémente le présent, il y a aussi la promesse des possibilités qu’il dépend de nous d’effectuer, et il y a aussi les trésors enterrés de victoires déjà remportées et qui continuent de féconder nos situations.

7 Notons-le : amour, foi et espérance se nourrissent toutes trois de ces convictions mais amour et foi les vivent au seul présent quand seule l’espérance prend explicitement en compte ce qui viendra, ce qui peut venir, ce qui est déjà venu. Mais avant de détailler cette fibration interne de l’espérance, voyons la manière propre à Péguy de le faire car c’est en ce point précis que continuer Péguy va nécessiter de lui ajouter un pas venant rétroactivement diviser sa démarche ; ce pas de plus va poser qu’en vérité, espérer doit se dire en deux sens distincts : l’espoir et l’espérance.

8 Pour Péguy, espérer, c’est tenir qu’il y a aussi le désir que demain matin, cela aille mieux qu’aujourd’hui, qu’il y a aussi le vœu que demain, cela puisse aller mieux, qu’il y a aussi l’aspiration que le monde puisse un peu plus tard marcher mieux. Qu’est-ce alors qui autorise de penser que demain cela pourra aller mieux, voire que demain cela ira mieux ? Que faut-il ajouter au présent de l’amour et de la foi pour l’apparier à un futur qui n’en soit pas la simple continuation, à un avenir qui l’infléchisse vers une justice plutôt défaillante « hic et nunc », vers des lendemains qui se mettent enfin à chanter ?

9 En ce point, la réponse de Péguy nous oriente vers la croyance spontanée de ceux qui, armés de leur sens de la justice, tiennent dur comme fer que leur idée ne pourra qu’exister, que leur rêve attestera nécessairement de sa part de réel, que la chose tenacement imaginée avèrera un jour ou l’autre son indéniable consistance, et donc que leur vision présente n’est pas qu’illusion mais préfigure la forme de ce qui un jour sera. Appelons espoir cette croyance que, s’il y a indubitablement ce monde et les injustices innombrables de son présent, il y aura aussi son envers : un monde délivré de ces maux, monde dont, ici et maintenant, l’idée de justice est l’annonce prophétique.

10 L’espoir est ainsi l’espoir qu’à une série ininterrompue de défaites, d’échecs, de maux, de chutes, d’impasses ne peut que succéder, à un moment ou à un autre, quelques victoires, réussites, biens, élévations, issues venant enfin rendre justice du patient et courageux labeur de la masse innombrable des humbles. L’espoir déclare : « Cela ne pourra pas tout le temps continuer ainsi. Un jour viendra… ». L’espoir affirme : « il n’y a pas que les injustices de ce monde, car il y a aussi, fiché en son cœur, notre espoir de jours meilleurs, et cet espoir est ce qui nous distingue d’animaux qui ne feraient que ployer sans comprendre ; il y a aussi que nous sommes capables d’idées sur ce qui pourrait être, et même si nous ne savons comment changer ce monde, nous savons qu’un autre monde pourrait être. Il y a l’infinie injustice de ce qu’il y a, mais il y a aussi en ce monde notre croyance qu’il pourrait y avoir une justice, et cette croyance ne peut nous être ôtée comme on nous ôte les fruits de notre travail, notre dignité et finalement notre vie. Il y a certes l’oppression, la domination et l’exploitation de l’homme par l’homme mais il y a aussi, ici et maintenant, notre amour de l’existence, notre confiance œuvrante dans les vies droites et notre croyance en l’idée de justice ».

11 En ce point d’espoir en des victoires venant enfin prendre le relais d’une très longue série de défaites, l’espérance déploie en revanche une subjectivité sensiblement différente, et c’est ici saint Paul qui en donne le ton lorsqu’il pose, avec une invraisemblable audace, que « la victoire produit l’espérance » [1] et donc que l’espérance suit la victoire quand, à rebours, l’espoir précède toute victoire. C’est bien ici la foi chrétienne qui invente et donne forme à cette toute nouvelle vertu, issue de l’événement Pâques : la Résurrection de l’homme Jésus en Jésus-Christ, acteur d’une vie de type nouveau (cette vie qui, ne se mesurant plus à la mort, peut être légitimement dite éternelle), résurrection non spectaculaire, à ce point discrète qu’elle s’atteste du vide d’un tombeau et d’un corps renouvelé (« glorieux ») que même les plus proches peuvent longuement côtoyer (voir les apparitions postpascales) sans y reconnaître les traits distinctifs du corps humain antérieur. L’espérance chrétienne naît ainsi de la victoire de Pâques, relevant ipso facto l’espoir immémorial des petits et des dominés, l’espoir qui embrase le long cortège des esclaves, des serfs et des prolétaires.

12 Ce faisant, il en va d’une révolution dans ce que vaincre veut dire puisque cette Victoire qui engendre l’espérance est d’un type radicalement différent de celui des victoires auxquelles aspirent l’espoir [1]. Sous le jour de Pâques, vaincre n’est plus triompher sans reste, anéantir, tourner définitivement la page, faire table rase. Pour autant, vaincre relève toujours d’une transformation radicale et globale, non pas d’un aménagement local ou d’une réforme régionale : la portée de la victoire reste bien d’ensemble mais son mode d’effectuation ne se réduit plus à un miracle réglant tout d’un coup ; il passe par un labeur collectif, donc par une mise en route où le Salut s’éprouve comme cheminement patient, éclairé par ce qui d’ores et déjà est gagné et constitue la raison même de se mettre en route.

13 Au total, la victoire qui inaugure une espérance est donc une victoire qui divise ce que vaincre veut dire, tout comme l’espérance divise ce qu’espérer veut dire. Tout comme l’espérance maintient l’idée qu’espérer engage un avenir meilleur sans opposer pour cela l’avenir au présent (sous la forme de l’opposition entre des défaites présentes et des victoires futures), la Victoire de Pâques maintient l’idée que vaincre bouleverse radicalement et globalement la situation présente, sans opposer pour cela des triomphes dont il n’y aurait qu’à prendre acte et des désastres dont on ne saurait se relever.

14 Tout de même, la clef de l’espérance est le fait qu’elle suit une Victoire et non plus précède des victoires à venir (si l’espoir est la croyance en des victoires à venir, l’espérance est la confiance dans les fruits de victoires déjà advenues [2]). Tout de même, la clef d’un tel type de Victoire susceptible de fonder une telle espérance est le fait que, quoique radicale et globale, cette Victoire s’effectue en un site spatial et temporel très restreint : en l’occurrence à Jérusalem à l’aube du dimanche 9 avril de l’an 30. La singularité d’un tel type de Victoire, qui la distingue d’un triomphe indiscutable et définitif, est qu’elle conjoint deux propriétés contradictoires : bouleversement radical et global (Pâques coupe en deux l’histoire de l’humanité : le Royaume n’est plus à attendre, les yeux tournés vers le ciel, mais il opère désormais ici-bas, à portée de nous) ; et manifestation fugace et locale (les apôtres reconnaissent le Ressuscité à certains de ses gestes et paroles, par définition invérifiables).

15 Ce type nouveau de Victoire devient ipso facto le berceau d’une espérance dont l’image adéquate est bien, comme Péguy nous le propose, celle d’une petite fille, qui incarne la confiance en un lien nécessaire entre le passé d’un berceau restreint et le futur d’une effectuation globale. Où il s’avère que la clef de toute espérance relève alors de la capacité à déceler les victoires déjà remportées, ces victoires qui, seules, rendent compte de l’existence, au présent, de réelles possibilités qu’il s’agit désormais d’effectuer : ces victoires qui conditionnent donc l’espérance.

16 À cette lumière, et à l’ombre de la maxime de l’espoir : « il y a certes injustices et défaites sans nombres mais il y aura un beau jour les victoires de cette Justice dont nous portons l’idée inexpugnable ! », l’espérance pour sa part déclare : « il n’y a pas que ce qu’il y a ! » Cette maxime pose qu’il n’y a pas que ce qui est manifestement là car il y a aussi, au présent, trois dimensions non manifestes : en sus de ce qu’il y a et que tout le monde s’accorde à voir, en sus donc de ce qui existe aux yeux de tous, il y a d’abord ce qui est susceptible d’arriver ; il y a ensuite ces possibles susceptibles de s’effectuer, et il y a enfin ce qui d’ores et déjà repose secrètement ici et maintenant et qui est gros d’effets encore totalement inédits.

17 Il y a d’abord la grâce des événements qui viennent supplémenter l’existence ordinaire et calculable, qui surgissent là où l’on ne les attend guère (leur prévisibilité raturerait leur « événementialité »), qui émergent de manière inconstructible d’un présent infini (et tel est bien le présent, radicalement et globalement révolutionné par Pâques).

18 Il y a ensuite les potentialités aujourd’hui à l’œuvre qu’il ne dépend que de nous de traiter en possibilités effectuables. Il s’y agit de courage et d’intelligence pour comprendre les énergies latentes dont une situation est grosse et qui appellent nos efforts d’organisation, de mise en forme et en œuvre.

19 Il y a enfin – et c’est là que le tranchant spécifique de l’espérance prend toute son intensité – ces victoires déjà remportées mais oubliées, voire forcloses, qui n’ont pas encore produit les effets globaux dont elles étaient grosses, victoires souvent abandonnées, faute de lucidité ou de patience ou d’énergie, mais qui demeurent des trésors à notre portée pour peu qu’on soulève le voile trompeur qui s’attache à les recouvrir et à nous les présenter pour de vieilles lunes, des illusions depuis longtemps réfutées par l’expérience ordinaire, des rêves qui ne marchent pas et égarent l’activité coutumière vers des impasses.

20 L’histoire de l’humanité pullule de telles victoires radicales et globales que l’ordre du monde vient recouvrir pour les enterrer vivantes comme rêves infantiles et pour rehausser la figure pragmatique et réaliste de l’adulte désillusionné : voir la portée longtemps insoupçonnée en mathématique des axiomes d’Archimède ou des équations de Diophante ; voir en physique celle de l’atomisme antique ou de la sphéricité intrinsèque de la Terre chez Brunetto Latini ; voir aussi en musique la portée du thématisme de Guillaume Dufay ou des rythmes non mesurés de l’Ars Nova ; ou, en arts plastiques, celle de la figuration non imitative de l’art rupestre ou la fresque traditionnelle ; ou encore, en politique, celle du communisme primitif des premiers chrétiens ou de Thomas Müntzer ; ou enfin, en amour, celle du Deux non complémentaire d’Éloïse et Abélard…

21 C’est d’ailleurs bien en chacun de ces points d’espérance qu’interviennent de vrais ennemis et pas seulement de simples adversaires (l’espérance a de véritables ennemis quand l’espoir n’a que des adversaires) : tous ceux qui s’acharnent à détruire ces potentialités humaines et plaident les bienfaits cyniques d’un désespérer sous l’indéfectible banderole du « À quoi bon ? En vain ! Cultivons notre jardin ! Carpe diem ! ».

22 Péguy a donc raison, ici encore, de poser que le grand péril est de désespérer, de se soumettre à cette doxa « N’allez pas chercher… N’allez pas croire que… N’allez pas penser que… Il n’y a que ce qu’il y a ! » où l’on reconnaît les figures banales du nihilisme, passif (« Rien à espérer ! ») ou actif (« Faute d’infini, exaltons du moins notre finitude en voulant notre propre fin ! »).

23 Face à ces ennemis de l’espérance, la tâche urgente devient d’identifier ses amis : pour ne pas désespérer (double négation !), mais surtout pour continuer d’espérer, de quels amis dispose-t-on ici et maintenant ? À bien y regarder, les amis potentiels de l’espérance abondent : dans les mathématiques et plus généralement dans les sciences, dans la musique et plus généralement dans les arts, dans les politiques d’émancipation et dans les amours. Et, comme on va le voir, le cinéma ici en est prodigue.


24 S’agissant ici d’un numéro consacré au thème Péguy et le cinéma, je voudrais montrer maintenant comment le cinéma peut devenir opérateur de cette espérance vers laquelle Péguy nous a orientés. Et pour cela dégager comment, dans les films de Jean Seban, la musique vient donner forme à une modalité spécifiquement cinématographique de l’espérance.

25 « Pour l’aurore, la disgrâce c’est le jour qui va venir ; pour le crépuscule, c’est la nuit qui engloutit. Il se trouva jadis des gens d’aurore. À cette heure de tombée, peut-être, nous voici » ? (René Char) [1]

26 Dans le cinéma de Jean Seban, l’amour des êtres et des choses, comme la confiance en leur grandeur indéfiniment prodiguée, est l’affaire du regard cinématographique tressé de deux flux : celui des images et celui des paroles. Mais l’opération propre de l’espérance me semble s’attacher spécifiquement au jeu de la musique : ce sont les interventions musicales (si particulières au cinéma de Seban, on va voir comment) qui viennent non seulement promettre mais bien attester qu’il y a d’infinies ressources inapparentes en chaque disposition montrée et dite, ressources qui ne demandent qu’à fertiliser de tout autres domaines que leur berceau natif.

27 Dans les films de Jean Seban, je voudrais relever de nombreuses occurrences où la musique intervient selon trois traits distinctifs :

  1. Son apparition surprend ; elle ne souligne ni n’orchestre l’affect du plan ou de ce qui est dit ; à proprement parler, elle ne le contrepointe pas non plus : ni mouvements parallèles ni mouvements contraires ; la musique s’avance sans rapport immédiat au montré et au dit, s’en distingue en s’autorisant d’elle-même.
  2. Son déroulement propre va soudainement se voir interrompu de manière exogène : une phrase musicale va se trouver coupée ou suspendue de force, violemment, avant son accomplissement naturel ; la surprise de son affirmation va ainsi se redoubler de la surprise de son effacement.
  3. Son propre dire doit être plus loin redit, doit être réitéré : la musique ainsi convoquée pour une différence spécifique (point 1), qui se voit traitée sans complaisance (point 2), s’avère réitérable et en effet faire retour.

29 Bien sûr, il y a également dans le cinéma de Seban des interventions musicales plus convenues, ne serait-ce que celles qui filment le jeu de musiciens et conjoignent donc images et bande-son. Mais les moments cinématographiques où la musique émerge à la fois intempestive (point 1), irrésolue (point 2) et irrépressible (point 3) constituent des singularités qui me semblent donner forme à une espérance proprement cinématographique : autrement dit, qui me semblent formaliser cinématographiquement qu’il n’y a pas que ce qu’il y a.

30 Ce point est d’une grande importance. En effet, la base même du cinéma, par construction, est d’enregistrer ce qui existe, de documenter ce qu’il y a devant une caméra et un micro. Mais le cinéma est précisément ce qui ajoute à ce « il existe », qu’il fixe sur bandes, un « il existe aussi le cinéma ». Et le cinéma s’affirme spécifiquement comme art lorsqu’il adjoint à ce « il y a », qu’il consigne, non seulement un « il y a aussi le cinéma qui informe, à sa manière qu’il n’y a pas que ce qu’il y a » mais plus essentiellement une nouvelle modalité, spécifiquement cinématographique, de « il y a » une autre manière de supplémenter le monde enregistrable et documentable.

31 Il me semble que les moments de musique intempestive, irrésolue et irrépressible donnent précisément forme à un « il n’y a pas que l’évidence de ce qu’il y a sur l’écran car il y a aussi, dans le cinéma, cette musique et, plus encore, il y a cette manière d’être cinématographiquement là qu’effectue cette musique ». En effet,

  • la musique opère ici comme différence spécifique, comme existence en soi et non comme commentaire de l’écran ;
  • elle opère aussi comme promesse, non comme effectuation auto-suffisante ;
  • elle opère enfin comme trésor inépuisé.

33 Ce faisant, la musique formalise la supplémentation du « il y a » par l’espérance sous sa triple modalité car, au cinéma, par le cinéma (seul le cinéma peut être l’opérateur de cette modalité extensive du « il y a »), il y a aussi :

  • la musique qui arrive gracieusement (la musique s’autorisant d’elle-même) ;
  • des potentialités musicales grosses de possibilités effectuables (la coupure autoritaire de la musique par le cinéma préserve la potentialité, avant que son effectuation musicale complète n’ait épuisé la promesse du possible) ;
  • les trésors musicaux nullement saturés ou épuisés qui n’attendent que nous pour revenir féconder notre présent cinématographique.

35 Au total, la musique ne vient donc pas ici promettre l’espérance ; elle vient être par elle-même cette promesse ; par ce cinéma, dans ce cinéma, son dire constitue en lui-même une promesse. En forçant alors quelque peu l’analogie, pour les besoins de ma coda, je dirais que dans les films de Jean Seban, la musique formalise l’espérance comme les images formalisent l’amour et les mots formalisent la confiance.

36 Autrement dit, dans le cinéma de Seban, l’amour se regarde au présent, la fidélité s’énonce du futur et l’espérance s’écoute du passé.


Date de mise en ligne : 05/12/2025

https://doi.org/10.3917/peguy.165.0054