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Leur jeunesse : enquête sur les mystères de l’amitié Cocteau/Péguy

Pages 386 à 392

Citer cet article


  • Prin-Conti, W.
(2017). Leur jeunesse : enquête sur les mystères de l’amitié Cocteau/Péguy. Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 160(4), 386-392. https://doi.org/10.3917/peguy.160.0066.

  • Prin-Conti, Wendy.
« Leur jeunesse : enquête sur les mystères de l’amitié Cocteau/Péguy ». Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 2017/4 N° 160, 2017. p.386-392. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-bulletin-de-lamitie-charles-peguy-2017-4-page-386?lang=fr.

  • PRIN-CONTI, Wendy,
2017. Leur jeunesse : enquête sur les mystères de l’amitié Cocteau/Péguy. Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 2017/4 N° 160, p.386-392. DOI : 10.3917/peguy.160.0066. URL : https://shs.cairn.info/revue-bulletin-de-lamitie-charles-peguy-2017-4-page-386?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/peguy.160.0066


Notes

  • [1]
    Jean Cocteau, Portraits-Souvenir, Paris, Grasset, 1935, p. 153.
  • [2]
    Jean Cocteau, « Après avoir relu des noms de l’Iliade », La Danse de Sophocle, in Œuvres poétiques complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1999, p. 1418.
  • [1]
    Abbé Mugnier, Journal (1879-1939), Paris, Mercure de France, coll. « Le Temps retrouvé », 1985, p. 259. [12 janvier 1914].
  • [2]
    Ibid.
  • [3]
    Jean Cocteau, Portraits-Souvenir, op. cit., p. 152.
  • [4]
    Mme Simone, Sous de nouveaux soleils, Paris, Gallimard, 1957, p. 209.
  • [1]
    Abbé Mugnier, Journal (1879-1939), op. cit., p. 259.
  • [2]
    Ibid.
  • [3]
    Le Mot, n° 3, 19 décembre 1914.
  • [4]
    Voir le texte en annexe.
  • [1]
    Jean Cocteau, Journal 1942-1945, Paris, Gallimard, 1989, p. 31.
  • [2]
    Ibid.
  • [3]
    Ibid.

Situations

1 Tout semble a priori séparer Jean Cocteau (né en 1889) de son aîné Charles Péguy (né en 1873). Leur milieu d’origine d’abord : Péguy, fils d’une rempailleuse de chaises, est issu d’une famille modeste, tandis que Cocteau est un pur produit de la haute bourgeoisie. Son grand-père maternel, Eugène Lecomte, collectionneur et mélomane, habite un hôtel particulier rue La Bruyère, dans le neuvième arrondissement de Paris. C’est là du reste que le futur poète passe une partie de son enfance, lorsqu’il ne villégiature pas dans la propriété de Maisons-Laffitte où il est né. De sa vie, il n’aura besoin de travailler pour vivre. Si Péguy, originaire d’Orléans, est un provincial, Cocteau quant à lui est un parisien qui participe très tôt aux fêtes que la capitale offre à la fin de la Belle Époque. Adolescent, il loue déjà une avant-scène au café-concert de l’Eldorado, pour aller applaudir dès qu’il le peut les débuts de Mistinguett et les chansons de Dranem.

2 L’intérêt porté aux études est un autre critère d’opposition entre ces deux figures. Péguy est un écolier brillant, qui obtient le baccalauréat et devient normalien en 1894. Cocteau en revanche est un élève médiocre, bon en gymnastique, en dessin et en allemand (grâce à sa fräulein Joséphine). Il rate le baccalauréat à deux reprises, en 1906 et 1907, puis cesse de fréquenter le lycée, faute de goût et de nécessité. Il rencontre en effet la gloire littéraire de manière extrêmement précoce, ce qui explique en grande partie sa prise de distance avec les préoccupations scolaires. Le 4 avril 1908, à dix-huit ans seulement, il est lancé par le comédien Édouard de Max au cours d’une séance publique organisée au théâtre Fémina. À partir de cette date, il est accueilli et célébré dans les salons parisiens qui comptent. Péguy, pour sa part, ne connaît pas un démarrage aussi éclatant, loin s’en faut.

3 L’engagement citoyen est un autre point de divergence. En tant que lieutenant de réserve, Péguy participe aux grandes manœuvres de 1913 et est mobilisé en août 1914. Cocteau de son côté est exempté de service militaire pour faiblesse de constitution. Il participe néanmoins pendant le conflit au service des ambulances, sur une période de temps assez courte. Il prend ainsi part au convoi d’évacuation de blessés en Champagne et assiste au bombardement de Reims en septembre 1914. La guerre est cependant pour lui un réservoir où puiser de nouvelles images poétiques, plus qu’un devoir envers sa patrie. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’il s’en désintéresse assez vite (dès 1916) pour se replonger dans la création artistique loin du front.

4 Péguy et Cocteau ne peuvent non plus être rapprochés du point de vue de leur situation familiale. Péguy se marie à vingt-quatre ans et fonde très vite une famille. Cocteau est homosexuel et restera, malgré qu’il en ait, sans postérité. Tous deux sont cependant orphelins de père très jeunes. Péguy perd le sien alors qu’il n’est âgé que de dix mois, tandis que Georges Cocteau met fin à ses jours alors que Jean n’a pas neuf ans.

5 La question de la foi ne les unit pas davantage. Cocteau tente à plusieurs reprises de renouer avec l’Église, mais ses efforts se soldent tous par des échecs. Le plus retentissant est public : il est formulé dans la célèbre Lettre à Jacques Maritain en 1926. Péguy, quant à lui, parvient à retrouver la foi catholique perdue. C’est là sans doute ce qui rend l’auteur de Notre jeunesse si précieux aux yeux de son cadet.

Une relation énigmatique et minimale

6 On sait fort peu de choses des rapports que Cocteau et Péguy ont entretenus. Cela s’explique par le fait qu’ils ont sans doute été assez minces. Une seule certitude se dégage : ils se sont rencontrés à Trie, à la fin du mois de juillet 1912, grâce à l’entremise de Mme Simone. Avec eux étaient présents Claude Casimir-Perier et Alain-Fournier. Il semblerait bien que ce contact soit resté unique. En dépit de sa brièveté, ce séjour marque très puissamment Cocteau, au point qu’il y revient, dans des termes très similaires, d’ouvrages en ouvrages. D’abord, en 1935, dans ses Portraits-Souvenir, puis, exactement vingt ans plus tard, en 1955, dans son Discours de réception à l’Académie française.

7 Cocteau est tout d’abord frappé par la communion littéraire qui règne entre les différents hôtes de Trie. Lorsque vient le soir, Mme Simone récite des poèmes d’Anna de Noailles, et notamment « Tu vis, je bois l’azur » que cette dernière s’apprête à publier dans Les Vivants et les morts. Péguy « déroule des strophes et des strophes de Hugo [1] ». Peut-être même lit-il certains des textes poétiques qu’il est en train de composer au cours de cet été. De juin à août 1912, il renoue en effet avec l’alexandrin. Un texte, en particulier, a pu retenir l’attention du jeune Cocteau : le sonnet « L’Aveugle », qui est consacré à la naissance d’Homère. Or Péguy ne peut ignorer que Cocteau vient de publier, en mai 1912, La Danse de Sophocle, recueil qui célèbre la beauté de l’antiquité grecque. Le jeune homme y exprime avec fougue l’enthousiasme qui le saisit à chaque fois qu’il parcourt l’Iliade :

8

Samos, Glaphyre, Élone, Hyria, Coronée,
Médéon, Haliarle, Orchomène et Daulis,
Je ne verrai jamais vos marbres ni vos lys,
Mais de vos noms divins ma vie est couronnée [2] !

9 On sait que Péguy est alors en train de traduire le chant II de l’épopée homérique en cours de grec avec son fils aîné. De fait, il est fort probable que les deux hommes aient échangé à bâtons rompus à ce sujet.

10 Outre la littérature, la religion nourrit leur conversation. Cocteau est, en juillet 1912, dans un fort moment de crise spirituelle. Sa foi est hétérodoxe : comme le rapporte l’abbé Mugnier, il est « tenté par Dieu [1] », et « croit cependant à une immortalité, inconscience de l’être que nous avons été [2] ». Se mêlent chez lui des éléments issus du dogme catholique et ce qui ressemble davantage à un déisme de type hugolien (avec cette allusion à la métempsycose). En réaction, Péguy propose à Cocteau de se rendre à Chartes avec lui, pieds nus, pour le convertir. Cette suggestion de pèlerinage n’aboutit pas, mais elle montre assez l’autorité que Péguy représente aux yeux de son cadet en matière de foi.

11 Cocteau est enfin marqué par la bonne humeur continue qui caractérise son séjour à Trie. Ainsi écrit-il, dans ses Portraits-Souvenir :

12

Les fous-rires se prolongeaient et reprenaient, et nous brisaient les côtes, et nous donnaient des crampes, et nous obligeaient à nous asseoir sur les marches de l’escalier avant de rejoindre nos chambres [3].

13 Toutefois, cette image émerveillée d’un bonheur partagé n’est pas celle que conserve Péguy. Sitôt rentré à Paris, il s’empresse de faire parvenir à Mme Simone un mot bref dans lequel il dit toute la répulsion que lui inspire Cocteau, vraisemblablement coupable d’impureté en raison de son homosexualité : « Celui-là, jamais plus [4] ! » De fait, ils ne se reverront plus.

Le souvenir de Péguy chez Cocteau

14 Le rapport de Cocteau à Péguy n’est pas le même, qu’il l’envisage avant ou après sa disparition au champ d’honneur. Avant sa mort, le jeune homme se montre assez ironique vis-à-vis de son aîné. C’est en tout cas ce que laisse entendre l’abbé Mugnier, qui rapporte dans son journal une conversation qu’il a eue avec Cocteau en janvier 1914. Au cours de cet entretien, le poète se plaît, semble-t-il, à souligner la naïveté un peu enfantine de Péguy et soutient que ce dernier croit fermement que « nous aurons, dans l’autre vie, les mêmes vêtements que dans celle-ci [1] ». À la moquerie se joint une petite perfidie puisque Cocteau rappelle dans le même temps que, « malgré sa conversion, il ne fait pas baptiser ses enfants [2] ».

15 Ce discours distancié s’efface néanmoins dès lors que Péguy a disparu. Le jeune homme rend en effet plusieurs fois hommage à son aîné dans le journal Le Mot, qu’il codirige avec Paul Iribe. En décembre 1914, il évoque ainsi ses larmes à l’annonce de la disparition de ceux qu’il nomme ses « camarades » Péguy et Alain-Fournier [3]. Surtout, en janvier 1915, alors même que Barrès vient de faire paraître dans L’Écho de Paris deux articles consacrés à la mort de Péguy, il donne un long poème hétérométrique intitulé « La Grande pitié des victimes de la France ». Ce texte, dont la deuxième partie est centrée sur la figure de Péguy, constitue tout à la fois un hommage et un adieu [4]. L’allusion à sa naïveté enfantine n’a pas disparu, mais elle change de connotation. Le sarcasme laisse place à l’éloge. « Cœur enfantin, puéril patriarche », Péguy témoigne à présent d’une forme de pureté, au milieu du carnage qui est en train de ravager l’Europe. Le portrait qui est fait de lui est intéressant, dans la mesure où il est réduit à sa plus stricte dimension. N’est évoquée, en fait de prosopographie, que sa « voix terreuse ». Ce trait est conforme à la description qu’en donne Madame Simone dans ses entretiens avec Jean-José Marchand : « quand [Péguy] parlait, il parlait d’une façon tellement monotone qu’il avait l’air de faire la dictée à des élèves ». Détail réaliste, cette voix « terreuse », c’est-à-dire sourde, semblant provenir de la terre, rappelle aussi incidemment les origines paysannes de Péguy. Elle met enfin en scène l’énonciation d’outre-tombe : l’auteur de Victor-Marie, Comte Hugo est en effet désormais couché sous la terre. D’une notation très simple Cocteau parvient à tirer une multitude de sens. Voilà qui est bien conforme à son art poétique, lequel promeut la richesse par l’économie.

16 Pendant la seconde guerre mondiale, le poète est un témoin attentif du destin posthume réservé à son aîné. Il récuse avec véhémence la récupération de Péguy par les adeptes de la Révolution nationale. L’agace en particulier la mise en scène dans une version expurgée de sa Jeanne d’Arc par la compagnie « Le Rideau des jeunes », menée par les maurrassiens Roland Laudenbach et Pierre Franck, en juin 1941. Contre cette présentation partisane de Péguy, il ne cesse de rappeler son engagement dreyfusiste. Ainsi tempête-t-il dans son journal intime, le 12 mars 1942 :

17

Ce que deviennent Péguy, Claudel, annexés politiquement par le journalisme de 1942. Pauvre cher Péguy ! C’est le Péguy de l’affaire Dreyfus qui importe [1] .

18 Cocteau s’emporte encore contre les simplifications que l’on fait subir à son travail. « On fait de son œuvre une image pieuse de Saint-Sulpice [2] », une « image de première communion [3] ». Voilà qui est, à son sens, une trahison de toute la richesse péguyenne.

19 Le poète, si vigilant quant à la mémoire de celui qu’il considère comme son ami, est profondément blessé lorsqu’il découvre le livre de souvenirs de Mme Simone. Il y apprend, quarante ans après son séjour à Trie, la réaction de rejet que Péguy a eue à son endroit, réaction dont il ne s’était pas douté un instant.

La Grande pitié des victimes de la France (2e partie, 1915)

20

Péguy, tu me disais : « Là-haut on se retrouve ;
Il y a un château, et il y a des douves,
Et il y a un parc. »
… As-tu vu Reims en proie à l’orageux désastre
De ce château céleste empli de lys et d’astres,
Auprès de Jeanne d’Arc ?

21

Frères, vous le savez, je suis un somnambule,
Sachant que ma maison n’est que le préambule
D’un plus austère toit ;
Nous nous réunirons sous l’étroite chapelle.
Péguy, j’entends ta voix terreuse qui m’appelle !
Je m’enfonce vers toi.

22

Noël s’éloigne avec ses souliers pleins de rêve ;
Et un an qui commence et un an qui s’achève,
Sous les boules de gui.
Et vous, cœur enfantin, puéril patriarche,
Avec vos vers têtus comme une troupe en marche,
Vous serez mort, Péguy !

23

Tu seras mort, et tous, et tout ce qui espère !
Le père sans le fils et le fils sans le père,
Et les femmes en pleurs.
Ô fantômes de Kant, de Beethoven, de Goethe,
Ne livrerez-vous pas une farouche émeute
Contre votre Empereur ?


Date de mise en ligne : 05/12/2025

https://doi.org/10.3917/peguy.160.0066