Article de revue

Madame Simone et Trie

Pages 333 à 338

Citer cet article


  • Grandpierre, P.
(2017). Madame Simone et Trie. Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 160(4), 333-338. https://doi.org/10.3917/peguy.160.0013.

  • Grandpierre, Patrick.
« Madame Simone et Trie ». Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 2017/4 N° 160, 2017. p.333-338. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-bulletin-de-lamitie-charles-peguy-2017-4-page-333?lang=fr.

  • GRANDPIERRE, Patrick,
2017. Madame Simone et Trie. Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 2017/4 N° 160, p.333-338. DOI : 10.3917/peguy.160.0013. URL : https://shs.cairn.info/revue-bulletin-de-lamitie-charles-peguy-2017-4-page-333?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/peguy.160.0013


1 Roulement, trois coups.

2 Campagne du Vexin, 7 février 1910, Madame Simone en voiture.

3 Le chauffeur :
– Vous avez été une poule formidable.

4 Simone :
– Faisane, mon ami, Faisane !

5 On roule, roule, direction Trie. Vite !

6 C’était la Première de Chantecler, que venait d’écrire Edmond Rostand.

7 Lucien Guitry, père de Sacha, interprétait ce Chantecler, coq qui croyait faire lever le soleil par son chant et qui, tout à l’amour de sa Faisane, avait un matin juste oublié de chanter.

8 Chaque soir, dit-on, Madame Simone jouait Chantecler au théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris et repartait dormir à Trie.

9 Et chaque soir, dit-on encore, une trompette sonnait son arrivée sur les hauteurs de Trie.

10 Le personnel s’alignait devant la maison comme une autre troupe, toute à son service celle-là, et pour un autre spectacle.

11 Rideau, bienvenue à Trie.


12 Madame Simone était née Pauline, Pauline Benda, le 3 avril 1877, au 116 avenue des Champs-Elysées. Elle était une célèbre actrice de théâtre, un personnage apprécié du Tout-Paris. Simone avait acheté le Château de Trie-la-Ville (Oise) en 1909. Elle l’appela toujours « Trie ». Comme tous ici depuis 108 ans.

13 C’était peut-être pour y oublier son ex-mari et mentor, le comédien et secrétaire du Français, Charles Le Bargy, et y créer une autre pièce : celle d’une vie bourgeoise et rangée avec Claude Casimir-Perier, fils de l’ancien président de la République, qu’elle venait d’épouser.

14 Mais comment ranger Simone ? La maison était agréable, un petit château construit juste après l’Empire sur les terres d’une abbaye dont la Mère abbesse, madame de Nadaillac, aimait à se promener avec l’invité secret du Prince de Conti, un faux Monsieur Renou, un vrai Jean-Jacques Rousseau.

15 Déjà le jeu. Simone en fait un théâtre. Elle y crée deux terrasses, une de chaque côté, reprenant un style à l’antique, très palladien, enguirlande de fleurs chaque fenêtre, élabore un jardin à la française, une grande roseraie.

16 Une fois le décor planté, Madame Simone fait entrer les acteurs : son cousin Julien Benda qui lui présente son ami Charles Péguy, parfois Jean Cocteau (rencontré dans l’ascenseur de l’Hôtel Meurice et à qui elle présente Anna de Noailles), mais surtout Henri Fournier, secrétaire de Claude Casimir-Perier et qui deviendra Alain-Fournier, tout en restant son Henri.

17 Avec lui, Simone ne joue pas et, à compter de 1912, vit une amitié puis un amour si fort que, même s’il n’a « duré qu’un an », ainsi qu’elle le rappelle, comme pour feindre de l’oublier, il émeut encore cette vieille dame qui, en 1971, à 94 ans, évoque ses souvenirs à la télévision. Au point, c’est dire, d’en perdre un peu sa voix.

18 5 Mai 1912. Simone écrit dans son livre de souvenirs Sous de Nouveaux Soleils :

19 « A dater de ce jour, que ce fût à Paris où nous demeurions jusqu’à la mi-juin, ou sous les ombrages de Trie, notre petit groupe connut bientôt la présence régulière de celui qu’on n’appelait encore qu’Henri Fournier. Chacun appréciait les charmes de ce nouveau compagnon. Pour moi, je découvrais ses vertus de cœur et d’esprit durant nos lentes promenades autour de mes pelouses ou dans les allées du parterre ; à midi, étourdie par le parfum des roses, le soir, étonnée par la folie des tubéreuses et du jasmin.

20 Oui ! ce fut au milieu du tendre paysage que composaient nos prés, nos bois et le ciel immense, durant des conversations où rien d’étroitement personnel ne fut jamais abordé, que naquit un attachement réciproque dont mon départ pour Cambo, fin juillet, devait suspendre le charme. »

21 Simone aimait Trie dans la douceur de mai comme dans la froideur de l’hiver.

22 Elle écrit, toujours dans Sous de Nouveaux Soleils :
« Malgré les pluies froides de février, une grande envie me tenait de passer ne fût-ce que deux jours à la campagne avant la répétition du Secret. On alluma le calorifère et nous nous installâmes à Trie, rejoints aussitôt par Fournier qui nous apportait dans sa valise le manuscrit du Grand Meaulnes. Je lus le roman du soir à l’aube et en fus si enchantée que je glissais sous la porte de l’auteur un court billet afin qu’il sût, dès son réveil, l’admiration que m’inspirait son œuvre ».

23 Trie, c’était pour Simone l’amour, la liberté et l’amour de la liberté :
« Trie nous offrant le bonheur de vivre sous le même toit, et mon besoin de campagne ne recevant jamais sa suffisance, je résolus de passer là-bas les derniers samedis et dimanches de liberté que m’octroyait l’automne, avant mon emprisonnement entre des murs de toiles peintes ».

24 Elle écrit encore :
« Un jour de ce même mois de décembre, où brillait le soleil, le besoin d’air pur nous poussa vers la campagne. Une surprenante douceur annonçait le printemps aux portes de l’hiver. Après une promenade autour de la grande pelouse, dans les allées du potager et sur le bord du ruisseau, nous nous apprêtions à entrer dans la maison lorsqu’un banc, garé sur la terrasse par crainte des pluies d’automne, nous offrit un parfait lieu de repos. Déjà le crépuscule plombait le ciel ; les branches nues des marronniers et des platanes dessinaient sur sa pâleur des lignes délicates et tristes. Un vol de corbeaux, porté par un nuage, s’était abattu à la pointe du grand épicéa. Quelques uns tournaient autour de nous, comme surpris par notre immobilité autant que par notre présence.

25 L’heure avançait. Le jour d’hiver fondait dans les eaux grises de la nuit. Cependant que nous ne quittions point la terrasse, pris dans les rêts d’une félicité qui ressemblait à un enchantement. (…). Devant les prairies et les bois, au milieu du grand silence, mains unies, seuls comme au Jardin d’Eden, rien ne demeurait que nous. »

26 Un jardin d’Eden. Simone ne pense jamais à Trie sans penser à son jardin, sa grande pelouse, ses allées, sa rivière et ses arbres, encore si beaux aujourd’hui.

27 Trie est un jardin.

28 Bientôt Simone et Alain, ou plutôt Pauline et Henri, s’aiment et se le disent. Et l’on sait qu’au théâtre, « dire, c’est faire ». La belle simplicité de leur correspondance s’en fait l’écho. Le 20 septembre 1913, Pauline à Henri :
« Bonsoir mon amour, ma vie, demain de Trie je t’écrirai une longue lettre où je te raconterai beaucoup de choses, je ne veux ce soir que te dire, malgré ma fatigue, mon désir, mon immense amour, mon désespoir d’être arrachée de toi, je t’aime, je t’aime, sais-tu enfin combien follement, combien saintement je t’aime. »

29 En mai 1914, Simone s’installe à Trie après ce qu’on appelait un « accident de santé », avec son mari Claude Casimir-Perier et Henri. Péguy vient alors les rejoindre pour un bref séjour qui sera pour lui le dernier. Leur ultime promenade les conduit à Gisors pour visiter la collégiale où Péguy traduit pour Simone l’épitaphe du tombeau de Charles de Chaumont.

30 Au début de l’été, Henri, resté seul pendant que Simone a momentanément dû partir à Paris, lui écrit le samedi 11 juillet. C’est la seule lettre qu’il lui adressera de Trie :
« Je vous dirai maintenant qu’il est neuf heures et demi du soir. Là-haut dans le potager, le panier d’abeilles chante comme s’il était rempli de jeunes reines. Il fait chaud. »

31 Mais la Belle Epoque touche à sa fin, la guerre éclate le 3 août. Péguy est tué le 5 septembre, Alain Fournier est porté disparu le 22. Claude Casimir-Perier tombe au Front le 12 janvier 1915.

32 Pauline se remarie – une troisième fois – avec l’écrivain et dramaturge François Porché et, après la guerre, Trie devient leur habitation principale. Elle y vit avec son nouveau conjoint et son fils, Wladimir Porché, le petit Waloussia, alors âgé de neuf ans, futur grand directeur de la Télévision française. C’est du potager de Trie qu’elle entend, un après-midi d’août, le canon de l’offensive Mangin. Elle est là au moment de l’Armistice, elle écrit :
« le 11 novembre à 11 heures, les cloches de notre petite église se mirent en branle, la guerre était finie. »

33 Mais la Guerre a emporté avec elle Claude, Charles et Henri. Et l’Eden aussi. Simone vend Trie en 1933. On ne sait rien de ce que furent ses années d’après-guerre. Ce que l’on sait, c’est que Madame Simone continua jusqu’à la fin de sa vie à servir le théâtre, notamment en animant des émissions de radio consacrées à la diction. Jean-Laurent Cochet m’avait raconté qu’il avait emmené ses élèves la rencontrer chez elle, rue du Bac à Paris, écouter les conseils de la dernière actrice d’un certain théâtre aujourd’hui oublié.

34 Après avoir épousé Le Bargy, Casimir-Perier puis François Porché, et aimé son Henri « saintement » (comme elle l’écrivait), Pauline Benda disparaît le 17 octobre 1985, seule et sans enfants. Pauline survit à Madame Simone. Elle avait 108 ans.

35 Quand je suis arrivé à Trie, les habitants du village m’ont dit : « c’est ici qu’a été écrit Le Grand Meaulnes. Ce n’est pas tout-à-fait vrai. Ces habitants ont très souvent oublié Simone. Ensemble, ce matin, nous l’avons faite revenir à Trie, dans cette maison qui lui était si chère, et nous avons replanté quelques graines de son « Jardin d’Eden ».

36 Nous aurons ainsi fait mentir la leçon que Pauline avait tirée de l’action de sa nounou allemande qui, avec une infinie précaution, avait effacé les couleurs de boules peintes avec tant de soin - ce dont Simone avait déduit : « ce qu’on fait ne compte pas ». Ce qu’a fait Madame Simone à Trie a beaucoup compté. Pour elle, pour Trie, pour tous ceux qu’elle reçut ici, dans ce salon.

37 Il m’est impossible de parler de Simone à Trie sans évoquer aussi le rire. Si vous avez l’occasion aujourd’hui d’écouter son interview en 1971 à la télévision, vous pourrez constater combien ce rire était important pour Simone, en cette période d’avant la Grande Guerre, au point qu’elle appelait ses jours passés chez Anna de Noailles, avec Cocteau, les « jours réservés au rire ».

38 Cocteau l’évoque très bien dans ces quelques mots que vous avez peut-être lus sur le programme et que vous pourrez retrouver ici dans l’entrée :
« Et le rire ! Les fous rires ! Avons-nous ri ensemble ! A Trie-Château, propriété de campagne des Casimir-Perier, je me rappelle un séjour où les fous rires se prolongeaient et reprenaient, et nous brisaient les côtes, et nous donnaient des crampes, et nous obligeaient à nous asseoir sur les marches de l’escalier avant de rejoindre nos chambres. Alain-Fournier publiait Le Grand Meaulnes. Simone dirigeait ses rêves de myope ».

39 Rideau


Date de mise en ligne : 05/12/2025

https://doi.org/10.3917/peguy.160.0013