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Blanche Raphaël, prisonnière ou fugitive ?

Pages 21 à 35

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  • Roger, J.
(2016). Blanche Raphaël, prisonnière ou fugitive ? Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 153(1), 21-35. https://doi.org/10.3917/peguy.153.0023.

  • Roger, Jérôme.
« Blanche Raphaël, prisonnière ou fugitive ? ». Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 2016/1 N° 153, 2016. p.21-35. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-bulletin-de-lamitie-charles-peguy-2016-1-page-21?lang=fr.

  • ROGER, Jérôme,
2016. Blanche Raphaël, prisonnière ou fugitive ? Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, 2016/1 N° 153, p.21-35. DOI : 10.3917/peguy.153.0023. URL : https://shs.cairn.info/revue-bulletin-de-lamitie-charles-peguy-2016-1-page-21?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/peguy.153.0023


Notes

  • [1]
    Robert Burac, Charles Péguy. La Révolution et la Grâce, Robert Laffont, coll. « Biographies sans masque », 1994, p. 13.
  • [2]
    La Tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc. Huitième jour. Pour le vendredi 10 janvier 1913, OPD, p. 1106.
  • [3]
    Paul Valéry, « Villon et Verlaine », 1937, Œuvres complètes de François Villon, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », p. 631. Je renvoie à cette très belle conférence de Valéry qui, secret des affinités, met en parallèle deux poètes aimés de Péguy, Villon et Verlaine.
  • [1]
    Charles Lucas de Pesloüan, dans un témoignage daté de 1919 recueilli par Jean Bastaire, ACP 28, octobre-décembre 1984, p. 201.
  • [2]
    Dans ce même témoignage, Pesloüan évoque J.-J. Rousseau : « J’avais noté sur un exemplaire des Confessions des concordances bien remarquables, presque textuelles » [avec Péguy], p. 201. Cette remarque corrobore les analyses d’Alexandre de Vitry, Conspirations d’un solitaire. L’ individualisme civique de Charles Péguy, Les Belles Lettres, coll. « Essais », 2015, p. 471 et suivantes.
  • [3]
    Son physique, bien qu’absent dans l’œuvre, est d’autant plus atypique, comme le suggère Robert Burac d’après des témoignages : « Elle est l’une des premières femmes à porter les cheveux courts. Elle les a denses et frisés, presque crépus mais d’un blond roux. Avec un nez épaté : Romain Rolland lui trouve un type de négresse blanche […]. À Bourgeois, Péguy avouera : “Plus elle est laide, plus je l’aime” », op. cit., p. 206. L’une des rares photos tardives que nous possédions d’elle est celle d’un visage transformé par l’existence (ci-joint dans le présent numéro).
  • [4]
    Voici le premier vers de chacun des sept quatrains : « Béni sois-tu, cœur pur, // Loué sois-tu, cœur las, // Avoué tu seras // Noué sois-tu serré // Cloué sois-tu, cœur sec, // Honni sois-tu, cœur double, // Et pardonné sois-tu », Ballade V, strophes 19-25, OPD, p. 1058. Ce poème autographe fait partie des lettres manuscrites (déjà connues) de Péguy à Blanche Raphaël acquises par le Centre Charles Péguy d’Orléans lors d’une vente aux enchères à l’hôtel Drouot, le 14 novembre 2013. Dans cet envoi inséré dans la Ballade V, l’enchaînement des vocables dont la première lettre donne le prénom [Béni / Loué / Avoué / Noué / Cloué / Honni / Et pardonné.] évoque la révolte de Job beaucoup plus que la prière catholique que Julie Sabiani et d’autres à sa suite veulent y lire.
  • [1]
    Lettre de Péguy à Camille Bidault du 7 mai 1897, en pleine écriture de la Jeanne d’Arc, FACP 53. Cité par Henri Guillemin, Charles Péguy, Seuil, 1981, p. 22.
  • [2]
    Daniel Halévy, Péguy et les Cahiers de la quinzaine, préface de Robert Debré, introduction et notes d’Eric Cahm, Le Livre de poche, coll. « Pluriel », 1979, p. 172.
  • [3]
    Charles Lucas de Pesloüan, ACP 28, op. cit., p. 200.
  • [4]
    Henri Guillemin, op. cit., chapitre ix, « Histoire d’un échec ».
  • [5]
    « Ballade II », Ballades du cœur qui a tant battu, OPD, p. 971.
  • [1]
    « Prière de confidence », ibid., p. 1159.
  • [2]
    Paul Valéry, op. cit.
  • [3]
    Denis Labouret, « Péguy, poète tel qu’on l’ignore », ACP 152, 2015, p. 354.
  • [4]
    Un poète l’a dit, PL. II, p. 819.
  • [5]
    Forme féminine de « l’Innominato », personnage-clé de l’intrigue triangulaire du roman d’Alessandro Manzoni, I Promessi sposi, publié de 1821 à 1842, et traduit en français sous le titre Les Fiancés.
  • [6]
    Wladimir Rabi, auteur du texte le plus fiable sur la question, suspecte le portrait non flatteur qu’en a fait, comme d’autres, Jean Delaporte (« en cet homme vulnérable et lassé de solitude, Blanche trouva une proie facile et aveuglée »), d’être teinté de jalousie antisémite, banale à l’époque (« Charles Péguy et Blanche Raphaël », Lettres nouvelles de l’Alliance Israëlite, n° 22, 2e trimestre 1970, p. 29).
  • [1]
    Robert Burac, op. cit., p. 253. S’il ne fait pas explicitement référence à René Girard, l’idée est bien là.
  • [2]
    « Telle étant la tapisserie, que dire du tissu ? », « L’“Ève” de Péguy », OPD, p. 1536.
  • [3]
    Voir l’entretien de février 1913 aux Cahiers rapporté par Romain Rolland, alors que Péguy est absorbé par les « Prières dans la cathédrale », dont voici un extrait : « Il était dans le crépuscule de son arrière-boutique, tout seul, et rongé par le chagrin amer. […] Sans la moindre hésitation, il me confia qu’il était absolument étranger à sa femme, à ses enfants, à tous les siens. Sa femme ne l’avait jamais aimé ; la famille de sa femme ne l’avait jamais adopté, comme un des siens. Ses enfants étaient Baudoin tout entiers, rien de Péguy. Ajoutez qu’il était profondément catholique – il me dit le mot et me le répéta – et qu’il n’avait pas été marié religieusement. De ce fait, il n’était pas admis à la communion et aux sacrements. […] Dans sa propre famille il ne trouvait aucun refuge. Il avait perdu son père quand il n’avait que quelques mois ; et sa mère ne l’avait pas compris ; il n’avait pas cessé de batailler contre elle. Au fond, sa mère comme sa femme n’attachaient aucun prix à tout ce qu’il écrivait, ni même au bruit qu’on faisait autour. Elles eussent aimé beaucoup mieux qu’il passât son examen d’agrégation et qu’il devînt professeur. Il se disait délaissé de tous, trahi, persécuté… », Romain Rolland, Péguy [1944], La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2015, p. 348.
  • [1]
    Daniel Halévy, op. cit., p. 506. Citation extraite d’une lettre datée de 1958 à Pierre Andreu.
  • [2]
    Entretien rapporté par Joseph Lotte à Jules Riby, lettre du 3 avril 1912, ACP 103, juillet-septembre 2003. Le commentaire de Dante par René Girard éclaire singulièrement l’admiration de Péguy pour Dante : « Si l’on s’en tient à la genèse dantesque du désir, on doit reconnaître que Paolo et Francesca [dans La Divine comédie] sont moins attentifs l’un à l’autre qu’au roman qu’ils sont en train de lire », Mensonge romantique et vérité romanesque [1961], Grasset, coll. « Les Cahiers rouges », 2001, p. 13.
  • [1]
    « Entretiens avec Joseph Lotte. Mars 1910-Janvier 1914 », LE 1927, p. 170.
  • [2]
    C’est moi qui souligne.
  • [3]
    « Deuxième chansonnée » de La Chanson du roi Dagobert, que Péguy n’a pas publiée, OPD, p. 381.
  • [1]
    Robert Vigneault, L’Univers féminin dans l’œuvre de Charles Péguy. Essai sur l’imagination créatrice d’un poète, Desclée de Brouwer, 1967, p. 55.
  • [2]
    « Je n’ai rien fait pour vous », aurait-elle dit selon le témoignage d’un témoin proche de Blanche Raphaël qui tenait à rester anonyme, recueilli par Wladimir Rabi, art. cit.
  • [3]
    Roger Dadoun, « Fondation – Pour l’établissement de la république socialiste universelle », revue Nunc, n° 32, février 2014, p. 52.
  • [4]
    De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle, PL. II, p. 769.
  • [1]
    À Pesloüan, le 8 juillet 1910, ACP 45, p. 25.
  • [2]
    Le Porche du mystère de la deuxième vertu, OPD, p. 682.
  • [3]
    Ballades du cœur qui a tant battu, OPD, p. 978-979. Pour les références aux autres effets d’intertextualité je renvoie aux « Notes sur le texte » de l’édition de la Pléiade.
  • [1]
    Victor-Marie, comte Hugo, PL. III, p. 350.
  • [2]
    Lettre à Pierre Marcel, 2 août 1912, Correspondance Charles Péguy – Pierre Marcel, 398 textes réunis par Julie Sabiani, CACP 27, p. 131-132.
  • [3]
    Madame Simone, Sous de nouveaux soleils, Gallimard, 1957, p. 216. Pendant l’Occupation, Blanche Raphaël parvint à demeurer cachée à Paris où elle vivra jusqu’à la fin de sa vie dans la plus grande austérité. Témoignage recueilli auprès de Maurice Bloch, fils de Claudette Bloch-Kennedy, la fille de Gaston Raphaël qui, arrêtée par la Gestapo en 1943, reviendra d’Auschwitz pour poursuivre une brillante carrière de chimiste en Angleterre. Qu’il trouve ici l’expression de ma gratitude.
  • [1]
    Notre jeunesse, PL. III, p. 120.
  • [2]
    Clio, Dialogue de l’histoire et de l’âme païenne, PL. III, p. 1133.
  • [3]
    « Il est certain qu’elle contribua à la déstabilisation qui le conduisit à l’effondrement de septembre 1908 », Géraldi Leroy, Charles Péguy l’inclassable, Armand Colin, 2014, p. 221.
  • [4]
    Blanche Raphaël, de cinq ans plus jeune que Péguy, avait grandi avec son frère Gaston à Clermont-Ferrand, où son père Félix Raphaël occupait un poste d’instituteur après avoir, comme de nombreux Juifs alsaciens, rallié la République après la défaite de 1870. Les deux enfants montèrent à Paris poursuivre des études supérieures décrochant chacun une agrégation, lui d’allemand, elle d’anglais – fait très rare pour une jeune fille à l’époque.
  • [1]
    Et même de façon tout à fait idéalisée dans L’Argent.
  • [2]
    « Ma grand-mère fit le plus dur de tous les métiers : elle alla laver la lessive ; […] pour gagner de l’argent tout de suite, maman alla travailler en fabrique », Pierre, commencement d’une vie bourgeoise (texte posthume, 1899), PL. I, p. 172.
  • [3]
    En 1904, avec Juliette Cahen, nièce de Durkheim et cousine de Mauss.
  • [4]
    Communication d’Edmond-Maurice Lévy recueillie par Wladimir Rabi, art. cit. p. 28. Le point de vue d’Edmond-Maurice Lévy contredit donc la version irénique de Julie Sabiani dans FACP 185, mars 1973, p. 3-6.
  • [1]
    Lettre du 22 août 1914, citée par Robert Vigneault, op. cit, p. 90.
  • [2]
    Robert Vigneault, ibid., p. 91.
  • [3]
    Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, PL. III, p. 1477.
  • [1]
    Stanislas Fumet, préface aux Tapisseries de Charles Péguy, Poésie/Gallimard, 1968, p. 22.
  • [2]
    Henri Guillemin, op. cit., p. 503. Ce sont les derniers mots de son Péguy. Il faut reconnaître à Henri Guillemin sa lecture des « Quatrains » qu’il considère comme le sommet de l’œuvre poétique de Péguy, point de vue que je partage.
  • [3]
    Robert Burac, op. cit., p. 299.
  • [4]
    Victor-Marie, comte Hugo, PL. III, p. 165.
  • [5]
    Marcel Proust, Le Temps retrouvé, dans À la recherche du temps perdu, édition de Pierre Clarac, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. III, 1980, p. 911.
  • [6]
    Jean Bastaire, oubli, geste réfléchi, ou bien lecture d’époque, a bel et bien laissé vacante la place d’un « Péguy au féminin », dans son remarquable Péguy tel qu’on l’ignore [1973], Gallimard, coll. « Folio », 1996.
  • [1]
    Robert Burac, op. cit., p. 310.
  • [2]
    Ibid., p. 313. « Entretien avec Auguste Martin, 17 mars 1947 (Archives Auguste Martin) ». Voir Robert Burac, ibid., note 1.
  • [3]
    Robert Burac, ibid.
« Comment tisser une vie de Péguy ? Elle sera trouée de secrets »
Robert Burac [1]
« Les armes de Satan c’est la fausse culture / Qui sème le chiendent »
Charles Péguy [2]

Place Blanche : du tabou à la curiosité biographique

1 Dès lors que l’on interroge la figure de Blanche Raphaël, devenue la médiatrice du désir dans l’œuvre de Charles Péguy, on risque de verser dans ce que Valéry appelait « la curiosité biographique », « nuisible [parce qu’elle] procure trop souvent l’occasion, le prétexte, le moyen de ne pas affronter l’étude précise et organique » de l’œuvre [3]. Pourtant Valéry se montrait toujours « bouleversé par la “circonstance”, par laquelle, souvent à son corps défendant, l’auteur se transforme en ce qu’il crée ». Or c’est exactement une transformation de cet ordre qui s’opère chez Péguy à partir de l’entrée – mieux vaut dire de l’inscription – de Blanche Raphaël dans son œuvre. Il n’aura cessé de transformer sa vie dans l’écriture, tant « la passion d’écrire et l’orgueil d’écrivain » – comme « chez Hugo, auquel il s’apparente de bien des façons [1] », et, plus encore, Rousseau [2] – ont fait de Péguy l’écrivain hors norme qu’il est devenu.

2 Pour toutes ces raisons, s’intéresser à Blanche Raphaël, femme sans visage et sans corps [3] qui, telle une place vide dans une œuvre où elle n’est jamais nommée ni décrite, se réduit à l’acrostiche de la dédicace qu’il lui adresse le 17 décembre 1911 [4], pourra sembler paradoxal, voire sans intérêt. Sauf à penser que cette place blanche agit dans l’œuvre à la façon active d’un corps secret. En passant de l’impossible déclaration d’amour à l’inscription de lettres épelées sur la page, Blanche, selon l’éthique courtoise, gagnait une seconde vie, celle d’une vita nova poétique, car c’est une constante chez Péguy depuis la Jeanne d’Arc : « il y a dans l’œuvre des répercussions indéfinies de la vie [1] ». Non pas que Péguy eût le moindre projet de nous raconter sa vie, puisque, tout au contraire, il s’agissait pour lui, selon l’excellente expression de Daniel Halévy, d’essayer sur ses lecteurs « un traitement par le vide [2] ». De fait, on ne trouvera nulle mention de cette femme aimée dans toute l’œuvre, publiée et posthume.

3 Du côté des témoins, qui n’ont jamais souhaité « entrer dans le domaine de l’indiscrétion [3] », et de celui des biographes, pour qui cette passion se résume le plus souvent à l’« Histoire d’un échec [4] », il est certain en revanche que Péguy fut le premier à prendre la mesure de son infortune et à s’en ouvrir auprès de quelques amis. La confidence faite à Charles Lucas de Pesloüan le 30 octobre 1912 – « Je suis le premier à reconnaître que mon système de valeurs a été complètement bouleversé depuis un an » – suggère même qu’à partir de 1912, c’est-à-dire après l’abandon des Ballades du cœur qui a tant battu, et avec la publication des « Prières dans la cathédrale », il considère Blanche la bien nommée comme définitivement perdue, lui qui, dans l’un des quatrains des Ballades, se vivait en proie aux convulsions du désir : « Halluciné d’amour, / Cœur fou, cœur sage, / Guériras-tu un jour / De cette rage [5]. »

4 Le ton a bien changé dans « La prière de confidence », publiée dans La Tapisserie de Notre Dame au mois de novembre 1912, puisque de la maladie inguérissable, on est passé au renoncement, « non point par vertu car nous n’en avons guère, / Et non point par devoir car nous ne l’aimons pas », mais « par ce besoin d’aller au plus dur et de souffrir plus creux, / Et de prendre le mal dans sa pleine justesse [1]. »

5 De la « ballade » à la « prière », et en dépit du passage du « tu » au « nous », tout montre que la blessure ouverte ne s’est pas refermée, et « cette fois, le problème biographique est inévitable. Il s’impose et je dois faire [à l’instar de Valéry] ce que je viens d’incriminer [2] ». Mais dans ce cas, lever le tabou biographique revient-il à chercher dans l’œuvre le « motif dans le tapis », selon la formule d’Henry James qui s’appliquerait alors à la Tapisserie de Péguy, « au risque de ramener toute l’explication de l’œuvre à des causes biographiques conjoncturelles [3] » ?

6 On voit par là que vient au premier plan, non pas un simple problème de biographie, mais bien un problème de poétique, ou, comme dit Péguy, un problème littéraire, qui soulève « en réalité un problème décélateur de toute une situation historique, de toute une situation organique [4] ».

Le motif dans la « tapisserie »

7 Que dire d’abord de l’« innominata[5] », terme littéraire (emprunté aux Fiancés de Manzoni), en usage chez certains des habitués des Cahiers de la quinzaine pour désigner Blanche Raphaël, si ce n’est que son nom demeura tabou chez les péguystes longtemps après la mort de Péguy, avant les recherches que mena Wladimir autour des années 1970 [6] ? Comment comprendre le silence qui se fit sur celle grâce à qui, pendant dix ans peut-être, Péguy put mener une autre vie que celle qu’il avait choisie en épousant la sœur de Marcel, l’ami d’élection dont il s’était toujours tenu responsable de la mort précoce en 1896 ? On n’a pas manqué de rapprocher la structure triangulaire de ce mariage et celle du mariage noué par Péguy lui-même entre Blanche Raphaël et l’un de ses jeunes collaborateurs, Marcel Bernard qui sera célébré le 30 juillet 1910. En suggérant que « la place de Péguy pour se situer est toujours entre deux », comme c’est le cas pour ces médiateurs du désir que sont pour Péguy, « Pauline, Polyeucte, Sévère. Bérénice, Antiochus, Titus, Iseut, Tristan, le roi Marc. La comtesse, Chérubin, le comte [1] », Robert Burac a sans doute vu juste : le triangle du désir chez Péguy passe par ces grands récits mythiques.

8 Mais il est aussi une troisième façon d’interroger le silence qui affecte le nom de Blanche : si ce nom s’intègre peu à peu au tissu[2] même de l’œuvre tout en demeurant invisible, c’est qu’il symbolise en réalité un étau de contradictions portées à un degré de tension indicible sauf auprès de rares amis [3]. Ce sont les contradictions d’ordre affectif (Péguy homme marié mais secrètement fiancé), les contradictions d’ordre religieux (marié hors de l’Église, mais devenu catholique) et moral (le divorce est sérieusement envisagé, mais « la règle » le lui interdit).

9 Et puis il y a aussi les contradictions sociales, à plusieurs titres : si dans sa propre famille on considère, du moins dans un premier temps, son travail littéraire comme déplacé, avec Blanche Raphaël, en revanche, Péguy peut partager des goûts communs, même si tous les deux ne sont pas tout à fait du même « monde » comme dirait Proust, j’y reviendrai. Enfin la passion de Péguy pour une jeune juive entrait en résonance avec le rapport passionnel (organique) à l’Autre que fut l’affaire Dreyfus : « Il est certain que Péguy écrit Notre jeunesse pour elle », dira Daniel Halévy [1].

10 Certes, il arrive que Péguy confie volontiers à ses amis ses tourments, mais l’écrivain, je dis bien l’écrivain (et non plus l’homme privé), n’en dit mot lorsqu’il évoque son projet de ballade précisément dévolu à la confidence d’un amour indéfiniment reporté sur l’Autre, comme si dévoiler le secret serait affaiblir la vision hyperbolique qu’il se fait de son poème :

11

Je n’ai pas de répit, il ne faut pas que j’aie de répit ; alors je produis tout le temps, dans le train, en tramway… Ma ballade est énorme et d’une sévérité ! Il y a là une discipline, une maîtrise. Je ne me suis permis aucune licence, le flot est endigué [2].

12 Tandis que l’auteur d’Ève rêvera de dépasser Dante – « Dante invente. Moi je découvre [1] ! » – celui de la « ballade de notre cœur charnel » n’a pas de modèle certain ni unique, puisque tout passe ici, comme dans la Chanson du mal aimé d’Apollinaire qui est contemporaine, par l’incorporation du charnel dans l’écriture, le charnel étant ce qui fait basculer la lettre du côté du symbole, par exemple dans la très ancienne métaphore de la « morsure du désir » :

13

Et les chiens du désir, / Cœur en lambeaux, / Et l’horreur du plaisir, / Cœur au tombeau, // Te gagnaient à la course, / Cœur aux abois, / Comme on gagne une bourse / Au fond d’un bois.

14 La métaphore de « l’aorte » étendra sa « poussée érotique » jusqu’à la vision, venue de Jérôme Bosch, d’un destin empoisonné par le désir :

15

Tu lançais tes artères / Comme des branches ; / L’aorte comme un tronc / Battait par tranches. // Un réseau de racines / Allait chercher / Au ventre du péché / Quelque pepsine.

16 Dès lors, si l’on se situe au plan de l’œuvre, il faut essayer d’articuler cette image négative du désir comme « pepsine » ou agent de décomposition à d’autres images, comme celle qui s’exprimait, huit ans plus tôt dans La Chanson du roi Dagobert, dans une question prémonitoire :

17

Ô roi fou qui chantez que libérez les serfs,
L’éternel serf dansant devant votre buffet,
Avez-vous libéré le grand esclave cœur[2] ?

18

Nous ne jouons jamais et nous perdons toujours ;
Nous ne jouons jamais et nous sommes l’enjeu [3].

19 Si le cœur, à l’inverse de ce que proclament les romantiques, est à ce point l’organe de l’esclavage, « Blanche Raphaël » demeurera pourtant celle qui aura transformé Péguy en poète, mais en poète « prisonnier d’une dure “règle” de vie qu’il aime autant qu’il en souffre [1] ». C’est l’autre bord de ce motif biographique que je souhaiterais évoquer maintenant.

Le poème du prisonnier

20 Un jour que Blanche, selon un témoignage rapporté par W. Rabi, déplorait n’avoir rien fait pour lui [2], Charles aurait répondu : « Vous avez fait un poète ». Mais à partir de quelle date cette jeune femme prend-elle toute la place dans le discours intérieur de Péguy ? Peut-être depuis toujours, dirait Roger Dadoun qui cite à juste titre cette phrase de Marcel, Premier dialogue de la Cité harmonieuse : « “Bien que les âmes des citoyens soient blanches des sentiments que nous connaissons comme étant des sentiments malsains”, etc [3]. », pour conclure que la qualité « blanche » est bien celle de l’utopie telle que l’entend Pierre Baudouin, à savoir qu’elle « ignore tous les sentiments de la maladie », à commencer par celle du désir.

21 Or c’est un bouleversement ironique du destin qui voulut que Péguy, par l’entremise de Blanche Raphaël, connût cette « maladie » même de l’incarnation, et qui fit de lui un poète, et d’abord un poète en prose, comme l’atteste l’érotisation du paysage qui emporte tout sur son passage à la fin de la « de la quatrième situation datée » de 1907 :

22

Treilles qui êtes des vignes en espalier, treilles tièdes, treilles chaudes, treilles mûres ; magasins, réservoirs de soleil ; treilles voluptueusement écartelées ; treilles allongées, apparemment paresseuses ; treilles des murs des jardins et des maisons des fermes et des villages de cette vallée allongée elle-même, écartelées en espalier [4].

23 Or trois ans plus tard, une confidence faite à Charles Lucas de Pesloüan (le 8 juillet 1910) laisse entendre que celle qui l’a fait poète occupe désormais une tout autre place d’élection :

24

Aujourd’hui je me mets à la deuxième Jeanne d’Arc. Notre Jeunesse m’aura coûté la délibération de cette grande enfant. La deuxième Jeanne d’Arc m’en coûtera la disposition. Quand je me relèverai de cette deuxième Jeanne d’Arc ce sera fini [1].

25 De fait, à partir de 1910, il dédie indirectement ses œuvres majeures à « cette grande enfant », après avoir été, je l’ai rappelé plus haut, l’instigateur de son mariage avec Marcel Bernard le 30 juillet de la même année. Lorsque l’enfant de cette union, la petite Henriette, naît en septembre 1911, Péguy accueillera cette créature comme la « petite espérance » du Porche de la deuxième vertu, tout en criant sa totale détresse : « Voilà, mon enfant, ce que les anges ne connaissent point, je veux dire ce qu’ils n’ont point éprouvé. // Les péchés de la chair et les uniques rémissions de la chair […] et que toute créature ignore qui n’est point charnelle [2]. »

26 Résumons : en renonçant à Blanche Raphaël au nom de l’utopie d’un amour non dit, Péguy n’est pas seulement monté en grande mélancolie – celle de sa Passion diront les chrétiens –, il a surtout redécouvert, avec les Ballades du cœur, la mémoire en feu de la poésie dans les débris des innombrables vers qu’il a en mémoire, comme ceux du «Testament » de François Villon qu’il réécrit en l’élaguant jusqu’à l’épure : « Prince du dernier jour / Veuille recoudre / Nos corps de jour en jour / Tombés en poudre [3]. »

27 C’est dans cette « Ballade des pendus » réécrite qu’il peut enfin retrouver sa place parmi ses poètes les plus chers, car la tentation d’écrire un Testament transpire chez Péguy au moins depuis cette confidence de Victor-Marie, comte Hugo :

28

Nous savons ce que c’est que d’avoir du regret, du remords, du souvenir, de la honte ; du repentir, de la pénitence ; de la contrition sans avoir failli et sans rien avoir à se reprocher ; du péché sans avoir péché ; et que ce sont les plus profonds et les plus ineffaçables [1].

29 Une lettre à Pierre Marcel Lévi du 18 décembre 1911, donc un an plus tard, est encore plus explicitement amère : « J’ai payé le prix que tu sais de lui assurer dans un mariage une détresse perpétuellement décuplée ». Celle du 2 août 1912 avoue toute l’ambiguïté de cette relation : « Blanche est certainement plus éclairée que moi. […] Je ne me sens évidemment pas armé pour demander à un juif d’entrer dans un statut chrétien. Mais enfin elle est juive et en fait elle vit depuis de longues années dans un statut chrétien [2]. »

30 Le substrat historique (ou organique) de cette situation est bien connu : la position de Péguy était devenue inadmissible, puisque, en refusant de céder aussi bien aux sommations de Jacques Maritain qui le poussait au baptême de sa femme et de ses enfants, qu’à celles du bon sens de la confrérie des Cahiers (« mais tu n’as qu’à coucher avec elle ! »), il faisait le choix de la liberté, ou de la fierté cornélienne bien comprise, celle d’un Polyeucte dressé contre l’ordre des choses, dans un milieu où les « liaisons » étaient pourtant admises.

31 On ne réécrira donc pas l’histoire, en imaginant ce qu’aurait fait Péguy s’il avait survécu à la Première Guerre, lui qui n’avait aucun sens de la sécurité pour lui-même, à la pensée d’une Blanche Raphaël, telle que l’évoquera plus tard l’actrice Simone, « le corps réduit, la tête blanche, fuyant les barbelés et les fours crématoires [3] », errant dans les rues de Toulon en 1941.

32 Cette autre histoire, qui fut épargnée à Péguy, confirme combien chez lui, comme chez d’autres grands poètes du xxe siècle, le biographique fut d’entrée de jeu dévoré par l’histoire, et cela dès la mort du père des suites de la guerre de 1870. Dévoré par l’histoire encore lorsque nous lisons dans Notre jeunesse qu’il n’est pas tant question, dans la question Dreyfus, de « mystique », que de « la rupture du cœur », de « la dislocation des familles », de « la vie du cœur », de « la paix du cœur [1] ». Péguy a déjà traversé tout cela lorsqu’il confie, à la fin de Clio, qu’« il sait que l’on n’est pas heureux [2] ». Ce n’est pas un hasard si les Ballades du cœur, ce conte inachevable d’amour et de mort, a été écrit dans la clandestinité et dans le demi-jour des transports en commun, comme si cet amour avait, dans la conscience de Péguy, quelque chose d’illicite.

Un amour illicite ?

33 Je serai plus bref sur ce point, en rappelant tout d’abord que Blanche Raphaël – femme libre et pleine d’allant, selon tous les témoins (encore que tous se contredisent au gré des fantasmes), qui ne demandait peut-être qu’à être séduite (« je suis une femme à tiroirs », aurait-elle un jour confié), entre dans le cœur de Péguy au moment où celui-ci voit s’accumuler les déconvenues de tous ordres [3], sans même parler de l’allure physique du bonhomme de petite taille qui tranchait avec la sensualité apparente de cette jeune femme moderne [4].

34 Malgré la vision presque mythique qu’en donne Péguy sous la dénomination de « monde moderne », ce monde de l’avant-guerre n’en est pas moins tramé de milieux sociaux et de réseaux, comme l’observe, avec son génie de sociologue, Proust à la même époque. Or nul ne fut plus sensible que Péguy aux rapports de domination symbolique (sujétion, allégeance, humiliations) dont il fut le premier à souffrir, revendiquant tantôt son origine pauvre [1] plus encore que populaire comme une plaie secrète [2], tantôt comme une fierté. Comment donc, lorsqu’on est Charles Péguy, défier cette société, tout en cherchant à s’y faire un nom ? C’est la question que je voudrais évoquer avant de conclure.

35 Gaston Raphaël, frère de Blanche, l’un des plus fidèles de Péguy pendant l’affaire Dreyfus et le correspondant des Cahiers pour l’Allemagne, était devenu, par son mariage [3], un proche d’Émile Durkheim et de Marcel Mauss, tous deux sociologues de renom, que Péguy avait pris l’habitude d’attaquer, comme s’il s’en était pris à l’élite de la Sorbonne qu’il voyait défiler dans la rue du même nom chaque matin. Et voilà qu’il entrait sourdement en rivalité affective avec eux. Je hasarde, à titre d’hypothèse, le dilemme silencieux de Péguy : comment délivrer Blanche Raphaël de son propre milieu ?

36 Prise dans ces « parentés qui constituent un réseau souterrain de relations entre les différents groupes ennemis [4] », comme les appelait justement Edmond-Maurice Lévy, il n’est pas exagéré de penser que l’attirance, partagée ou non, entre Blanche et Péguy, fût totalement compromise, otage d’appartenances rivales, comme dans les récits cornéliens qu’il affectionnait. Appartenances, dépendances, inféodations, dont il n’aspira bientôt plus qu’à se défaire par la voie la plus licite du point de vue de la morale du temps, celle du champ de bataille, ou plutôt d’une image épique des opérations de guerre.

La lettre de l’évadé

37 Par bien des aspects en effet, on l’aura compris, le secret qui n’en était plus un pour leur entourage, faisait de Péguy un fugitif, et de Blanche Raphaël une prisonnière du silence, jusque dans la dernière phrase de cette lettre adressée par Péguy à Geneviève Favre le 22 août 1914 :

38

Toutes les fois que vous recevez une lettre de moi, mon enfant, il en part une bordée de quatre : une pour ma mère, une pour ma femme, une pour vous, et la quatrième n’est pas moins pure que les autres [1].

39 Alors que dans cet ultime aveu, l’« innominata » semble bien faire « contrepoids à tout le reste du monde féminin [2] », Péguy en revanche apparaît comme le fugitif retrouvant le goût de la liberté, comme le suggère la lettre de guerre qu’il lui adresse le 21 août 1914 : « perdus dans une grande ferme rectangulaire au milieu des bois nous sommes sans nouvelles du monde depuis quatre jours. Embrassez votre fille », et plus loin : « depuis mardi une immense paix dans une grande ferme abandonnée ».

40 Comment ne pas entendre dans l’évocation de cet espace enfin dégagé, de ces grands bois sans bûcherons, l’accent à peine contenu d’une liberté nouvelle, et même d’une « joie » (« joie qui est une joie rituelle de la route [3] », dit la fin de la Note conjointe) ? Désormais séparé de Blanche par la guerre, comme il l’avait été par le monde, Péguy scellait en réalité ses adieux définitifs au siècle. Trois bons connaisseurs de l’œuvre qui n’avaient rien pour s’entendre s’accordent ici : « Péguy a surmonté sa révolte, il n’a plus qu’à disparaître [1] », ou, en d’autres termes : « Réconcilié avec lui-même, le ‘‘prisonnier’’ s’était évadé [2]. » C’est pourquoi, de la mort, il « rêve comme d’une délivrance [3] ».

41 Après avoir transformé « l’esclave cœur » en l’un des motifs lancinants de ses confessions – « mais le propre de la confession, où il devient évident que j’incline est de montrer de préférence les pièces invisibles, et de dire surtout ce qu’il faudrait taire… toute autre réalité, tout autre essai paraît bien littéraire [4] » –, Péguy suspendait ainsi son destin. En faisant de Blanche Raphaël la pièce maîtresse de la part la plus tourmentée de son œuvre, peut-être a-t-il fini par consentir au renoncement du cœur, offrant ainsi au lecteur, mais par de tout autres moyens que ceux de Proust, « une espèce d’instrument optique […] afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même [5] ».

42 Simplement, à l’instrument d’optique perfectionné de la fiction close sur elle-même, il a préféré – ou n’eut d’autre choix, que de laisser agir dans son œuvre la présence invisible de Blanche [6]. Tel est le secret de cette œuvre charnellement écrite, qui, comme le disait impérieusement Valéry de celle de Villon, nous somme d’en « affronter l’étude précise et organique ».

43 De Villon, le poète des Ballades, revenons donc à Péguy et à la curiosité biographique que suscite aujourd’hui le nom longtemps oublié de Blanche Raphaël, avec les questions sans réponse que pose le dénouement de cette intrigue. Je les reprends par ordre chronologique mais elles sont étroitement liées. Dans une lettre datée du 16 août 1914 Péguy demande à Blanche Bernard d’accomplir, s’il ne revient pas du front, un pèlerinage à Chartres : n’est-ce pas là, reconnaissons-le, une étrange demande adressée à une libre-penseuse ? Quelques jours plus tard (la date n’est pas connue), « Blanche apprendra la nouvelle [de sa mort] par une page de journal enveloppant un de ses achats [1] » : quel lecteur ne serait pas saisi par cet épisode final digne d’un roman de l’absurde ? Pourtant, des années plus tard, « quelqu’un, un jour, faisait part à Blanche Bernard de son étonnement : pourquoi n’écrivait-elle pas ses souvenirs ? Pourquoi ne cherchait-elle pas à corriger les calomnies et les erreurs qui étouffaient la mémoire de l’homme qu’elle avait connu de si près [2] ? »

44 Quelle réponse alors croyez-vous qu’elle fit ? « Elle répondit : “À quoi bon ? Son œuvre est là qui reste et qui seule importe” ». C’était, avec la lucidité d’une vraie culture, reconnaître que les livres de Péguy « dépassaient leur auteur même [3] », et que ce sont de tels livres qui sont libérateurs.

Portrait de Blanche Bernard (Raphaël) dans les années cinquante, confié à Jérôme Roger par Maurice Bloch et publié avec son aimable autorisation.

Description de l'image par IA : Femme assise, tenant un livre, années cinquante.
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Portrait de Blanche Bernard (Raphaël) dans les années cinquante, confié à Jérôme Roger par Maurice Bloch et publié avec son aimable autorisation.


Date de mise en ligne : 10/12/2025

https://doi.org/10.3917/peguy.153.0023