Construire la démocratie sans l’État
- Par Dilar Dirik,
- Traduit par Patrick Zech,
- Maude Morrison
- et Zenia Gemi
Pages 78 à 89
Citer cet article
- DIRIK, Dilar,
- Traduit par ZECH, Patrick,
- MORRISON, Maude
- et GEMI, Zenia,
- Dirik, Dilar.,
- et al.
- Dirik, D.,
- Traduit par Zech, P.,
- Morrison, M.
- et Gemi, Z.
https://doi.org/10.3917/ball.006.0078
Citer cet article
- Dirik, D.,
- Traduit par Zech, P.,
- Morrison, M.
- et Gemi, Z.
- Dirik, Dilar.,
- et al.
- DIRIK, Dilar,
- Traduit par ZECH, Patrick,
- MORRISON, Maude
- et GEMI, Zenia,
https://doi.org/10.3917/ball.006.0078
Notes
-
[1]
Territoire autonome kurde au nord de la Syrie. Une révolution s’y déroule depuis 2012.
-
[2]
Pour Auguste Comte, père du positivisme, l’humanité s’appréhende par stades, de l’irrationnel des temps premiers à la science comme sommet.
-
[3]
Ontologie : théorie de l’Être, science de l’Être.
-
[4]
On dénombrerait 8 à 20 millions d’Alévis dans le monde – la plupart en Turquie.
-
[5]
Abdullah Öcalan, leader du PKK capturé en 1999, a été condamné à la prison à perpétuité pour avoir cofondé et dirigé une organisation armée considérée par la Turquie comme terroriste. Ses conditions de détention sont régulièrement dénoncées, notamment par de grandes ONG. Figure emblématique du mouvement kurde de Turquie, il est aussi le leader théorique de l’actuelle révolution au Rojava.
-
[6]
Du grec monos, seul, unique ; et ismos, doctrine, théorie.
-
[7]
Sakine Cansiz est l’une des fondatrices du Parti des travailleurs du Kurdistan.
-
[8]
Rosa Luxemburg est une révolutionnaire marxiste allemande, assassinée en janvier 1919.
-
[9]
En français dans le texte.
1« Quand des gens sont venus chez nous il y a quelques années pour demander si notre famille voulait participer aux communes, je leur ai jeté des pierres pour les tenir à distance », dit en riant Bushra, une jeune femme de Tirbespiye, au Rojava [1]. Cette mère de deux enfants appartenait à un groupe religieux ultraconservateur. Auparavant, elle n’avait jamais été autorisée à quitter sa maison et elle portait un vêtement qui lui recouvrait tout le corps, ne laissant voir que ses yeux. « Maintenant, je participe à la formation de ma propre communauté », dit-elle avec un sourire fier et radieux. « Les gens viennent me voir pour chercher de l’aide afin de résoudre des problèmes sociaux. Mais, à l’époque, si vous me l’aviez demandé, je n’aurais pas su ce que veut dire “Conseil”, ou ce que font les gens dans les assemblées. » Aujourd’hui, à travers le monde, des peuples ont recours à des formes d’organisation autonome pour redonner du sens à leur existence, et répondre par la liberté au désir d’expression de la créativité humaine. Ces collectifs, ces communes, ces coopératives et ces mouvements issus de la base représentent autant de mécanismes d’autodéfense des peuples contre l’invasion du capitalisme, du patriarcat et de l’État.
2Bien des peuples indigènes, des cultures et des communautés ont du reste protégé leur mode de vie communautaire de l’exclusion et de la marginalisation. Il est frappant de constater que les communautés qui préservent leur existence des vicissitudes du monde extérieur sont souvent décrites d’une manière négative, comme s’il leur manquait quelque chose – un État, en l’occurrence. Les tendances positiviste [2] et déterministe qui dominent l’historiographie contemporaine donnent de ces communautés une représentation exotique, non civilisée, sinon arriérée. Considéré comme conséquence inévitable de la civilisation et de la modernité, l’étatisme serait ainsi une étape naturelle du progrès historique appréhendé comme nécessairement linéaire et univoque.
3Entre les communes révolutionnaires – qualifiées par défaut de « modernes » – et les communautés dites « naturelles » et « organiques », il y a certainement des différences généalogiques et ontologiques [3]. Alors que les premières se développent au cœur des cercles les plus radicaux des sociétés capitalistes comme des soulèvements à rebours du système dominant, les secondes menacent, dans leur existence même, l’ensemble des pouvoirs hégémoniques. Ces communes organiques seraient-elles pour autant moins politiques que les communes métropolitaines brandissant l’étendard de leurs intentions et de leurs objectifs ? Les siècles, voire les millénaires, de résistance contre l’ordre du monde capitaliste s’avèrent en réalité des actes de résistance pour le moins radicaux. Pour ces communautés relativement épargnées par les flux mondiaux, la géographie ou en raison de quelque dynamique de résistance, exercer une politique communautaire est dans l’ordre des choses : c’est ainsi que les habitants du Rojava parlent simplement de « retour à notre nature » ou de « reconquête de notre éthique sociale » afin de désigner le processus radical de transformation sociale en cours.
4À travers l’histoire, les Kurdes ont subi toutes sortes de répression, d’oppression, de destruction, de génocide et d’assimilation. L’ordre étatique les a exclus à double titre : en leur refusant la création d’un État kurde ; en les bannissant de toutes les structures étatiques autour d’eux. Toutefois, cette expérience d’apatridie a également contribué à sauvegarder des valeurs et une éthique sociale – tel le sens de la communauté –, notamment dans les villages ruraux et montagnards éloignés des villes. Ainsi les villages alévis [4] ou kurdes se singularisent-ils depuis toujours par un processus de règlement des conflits sociaux ainsi que par des rituels de réconciliation fondés sur l’éthique et le pardon, au bénéfice de toute la communauté. Cette forme de vie s’avère prégnante au Kurdistan : il ne s’y développe pas moins un nouvel effort afin d’établir un système politique fondé sur des valeurs communautaires – le confédéralisme démocratique, basé sur l’autonomie démocratique, avec en son cœur la commune.
Le confédéralisme démocratique du Rojava
5Comme beaucoup de mouvements de libération nationale, la création d’un État indépendant était pour le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) la solution à la violence et à l’oppression qu’il subissait. Avec le chamboulement du monde provoqué par l’effondrement de l’Union soviétique, le mouvement se livre cependant à une autocritique sur son fonctionnement et opère une remise en cause des politiques socialistes alors dominantes, qui faisaient de la prise du pouvoir de l’État un préalable. Vers la fin des années 1990, le PKK, sous la direction d’Abdullah Öcalan [5], commença à formuler une alternative à l’État national et à l’État socialiste. Passant au crible l’histoire du Kurdistan et du Moyen-Orient, la nature du pouvoir, le système économique actuel et les questions écologiques, Öcalan en arriva à la conclusion que la cause du « problème de liberté » de l’humanité n’était pas le manque d’État, mais son émergence. Face à un système dominant et institutionnalisé depuis les cinq mille dernières années à travers le patriarcat, le capitalisme et l’État-nation, le paradigme proposé se veut en opposition frontale – via la mise en pratique et en avant de la libération de la femme, de l’écologie et de la démocratie par la base.
6Le confédéralisme démocratique est un modèle économique d’autogestion, fédérant différents peuples, initié par les femmes et les jeunes. En considérant la démocratie davantage comme une méthode qu’une fin en soi, ce modèle entend créer les conditions d’une expression directe, et en pratique, de la volonté populaire. C’est la démocratie sans l’État. Le confédéralisme démocratique, s’il s’inspire d’abord de formes d’organisation sociale millénaires toujours vivantes dans les communautés du Kurdistan (et même au-delà), y ajoute un cadre et des règles. Si, pour notre imaginaire contemporain, ce modèle peut sembler irréaliste ou farfelu, il entre en résonance avec le désir profond d’émancipation des différents peuples de la région. Bien que le confédéralisme démocratique ait été mis en œuvre à Bakur (au nord du Kurdistan) depuis des années – dans les limites de la répression de l’État turc –, c’est au Rojava (Kurdistan occidental) qu’a émergé l’opportunité historique de le mettre en pratique. Ce système place l’« autonomie démocratique » en son centre : les gens s’organisent eux-mêmes directement en communes, et créent des Conseils. Au Rojava, ce processus est facilité par le Tev-Dem, le Mouvement pour une société démocratique. La commune, créée à partir d’un voisinage auto-organisé, constitue l’aspect le plus essentiel et le plus radical de la pratique démocratique. Des comités y travaillent différents sujets tels que la paix et la justice, l’économie, la sécurité, l’éducation, les femmes, la jeunesse ou les services sociaux. Les communes envoient des délégués aux Conseils. Les Conseils de villages sont représentés dans les bourgs par des délégués. Les Conseils de bourgs mandatent des délégués aux Conseils de villes, et ainsi de suite. Chaque commune est autonome mais toutes sont liées entre elles par la structure confédérale qui assure la coordination et la sauvegarde des principes communs. La délégation du règlement de problèmes au niveau supérieur ne s’opère que lorsqu’ils ne peuvent être résolus à la base ou quand ils outrepassent les compétences des conseils du niveau inférieur. Les instances « plus élevées » doivent justifier leurs décisions aux instances « plus basses », à qui elles doivent aussi rendre compte de leurs actions.
7Alors que les communes sont le lieu de résolution des difficultés locales et de l’organisation de la vie quotidienne, les Conseils élaborent des plans d’action et une ligne politique, garants d’une cohésion et d’une coordination efficace. Au début de la révolution, dans les zones nouvellement libérées, les assemblées ont commencé par mettre en place des Conseils populaires puis, dans un second temps, des structures organisationnelles plus décentralisées sous la forme de communes. Les communes travaillent à l’avènement d’une société « morale-politique », bâtie avec des individus conscients des enjeux des questions sociales et impliqués dans l’autogouvernance au quotidien. Celle-ci est conçue comme relevant de la responsabilité commune et non comme quelque chose à soumettre à une élite bureaucratique. À contre-pied de toute coercition et du règne de la loi, ce système repose sur la participation libre et volontaire de chacun et de tous.
8Bien sûr, il est difficile d’élever la conscience de la société en peu de temps, notamment dans un territoire qui a connu la guerre, les embargos, un territoire où les mentalités archaïques sont intériorisées et les anciennes structures despotiques profondément institutionnalisées – avec comme corollaires possibles des abus de pouvoir et un état d’esprit apolitique. Un système d’éducation alternatif, organisé par académies, se fixe comme objectif de promouvoir une mentalité sociale saine, tandis que l’autogestion produit une société conscientisée par une pratique quotidienne dans toutes les sphères de la vie. Les femmes et les jeunes s’organisent de manière autonome, incarnant des dynamiques sociales recherchant plus de démocratie et moins de hiérarchie. Ils se positionnent eux-mêmes comme étant « à la gauche » du modèle d’autonomie démocratique ; ce sont eux qui élaborent de nouvelles formes de production et de transmission de savoirs.
9Aujourd’hui, le mouvement de libération kurde se partage à égalité entre les femmes et les hommes – une femme pour un homme –, de Qandil à Qamishlo, en passant par Paris. L’idée inhérente à ce principe de coprésidence est à la fois symbolique et pratique : celle-ci décentralise le pouvoir et encourage la recherche d’un consensus tout en symbolisant l’harmonie entre les femmes et les hommes. Seules les femmes ont le droit d’élire la coprésidente, alors que le coprésident est élu par tout le monde. Les femmes organisent leurs propres structures, d’une manière plus forte et plus consciente idéologiquement : cela commence par des communes autonomes de femmes qui tendent ensuite vers une confédération de femmes.
Le principe de nation démocratique
10Öcalan a élaboré un autre concept essentiel, celui de « nation démocratique ». Contrairement à la doctrine moniste [6] de l’État-nation, qui repose sur un mythe chauvin, la nation démocratique voit la société se fonder sur un contrat social commun et des principes éthiques fondamentaux, tels que l’égalité de genre. Ainsi, tous les individus, toutes les identités et toutes les caractéristiques de groupes, d’ethnies, de religions ou de croyances, de langues et de genre peuvent s’exprimer librement, contribuant à la diversité d’une nation au sens large, fondée sur une éthique qui garantit sa démocratisation. Plus la nation est diversifiée, plus sa démocratie est forte. Les différents groupes et sections ont aussi la responsabilité de leur propre démocratisation. Au Rojava, Kurdes, Arabes, Syriaques, chrétiens, Arméniens, Turkmènes et Tchétchènes essaient de créer un nouveau vivre ensemble. De l’autre côté de la frontière, en Turquie, la même logique sous-tend le projet du Parti démocratique des peuples (HDP). Le HDP réunit toutes les communautés de Mésopotamie [l’Irak actuel, principalement, ndlr] et d’Anatolie [partie asiatique de la Turquie, ndlr] sous la bannière « Libres ensemble » de la nation démocratique.
11Parmi ses parlementaires, le HDP compte des Kurdes, des Turcs, des Arméniens, des Arabes, des Assyriens, des musulmans, des alévis, des chrétiens et des Yazidis – soit une diversité plus grande que celle des partis représentés au Parlement turc. Le concept de « nation démocratique » assure, contrairement à l’État-nation et son monopole idéologique, un mécanisme d’autodéfense auprès des différentes populations. Bien que beaucoup de communautés différentes participent activement à la révolution au Rojava, les rancœurs ancestrales continuent d’avoir cours : des confédérations tribales arabes ont unilatéralement exprimé leur soutien à l’administration mais, à certains égards, les Arabes demeurent suspicieux vis-à-vis du principe de nation démocratique. Des documents émanant des services secrets révèlent que, dès le début des années 1960, le parti syrien Baas avait élaboré des plans hautement sophistiqués afin de dresser les différentes communautés les unes contre les autres – notamment à Cizre. En sus des tensions existantes, des forces extérieures nourrissent et instrumentalisent le conflit entre les différentes communautés pour faire avancer leurs propres objectifs. La réalisation d’une unité entre les différents groupes ethniques et religieux en Syrie – et au Moyen-Orient en général – rendrait la division et la domination de la région plus difficiles. Un membre arabe de l’administration du Rojava a expliqué pourquoi ce modèle démocratique comptait si peu de soutiens, aussi bien de la part de l’establishment que des nouvelles formations politiques présentes dans la région et au-delà : « Le système d’autonomie démocratique dans nos trois cantons ébranle et agace le monde entier parce que, en dépit de tout ce qu’il prétend, le système capitaliste ne veut pas la liberté et la démocratie au Moyen-Orient. C’est pourquoi tout le monde attaque le Rojava. Les différentes formes d’État incarnées par la République arabe syrienne d’Assad et l’État islamique sont les deux faces de la même pièce : elles nient et détruisent la mosaïque de diversité de notre région. En attendant, de plus en plus d’Arabes du reste de la Syrie se rendent au Rojava pour découvrir l’autonomie démocratique, parce qu’ils y voient la perspective d’y être libres. »
Une autre vision économique et politique
12Grâce à un système efficace d’auto-organisation et, dans une certaine mesure, à l’embargo (qui a imposé l’autosuffisance et donc stimulé la créativité), le Rojava a été épargné par la corruption économique – qu’elle provienne des mentalités capitalistes internes ou de l’exploitation venue de l’extérieur. Pour que les valeurs révolutionnaires perdurent après la guerre au sein d’une population appauvrie, traumatisée et brutalisée, elles doivent s’ancrer dans une vision économique écologique, féministe et équitable sur le plan social. Comment mobiliser les riches qui ne s’intéressent pas aux coopératives sans être taxé d’autoritarisme ? Comment mettre en place des principes libérateurs et émancipateurs dans l’urgence de la guerre et dans le cadre d’une économie de survie ? Comment décentraliser l’économie tout en garantissant la justice et la cohésion révolutionnaire ? Pour les peuples du Rojava, la réponse à ces questions est l’éducation.
13Dans l’académie des femmes Ishtar de Rimelan, dans une salle décorée de photos (Sakine Cansiz [7], Rosa Luxemburg [8]…), l’une d’entre elles demande : « Qu’est-ce que c’est l’écologie, pour vous ? » Une autre, plus âgée, les mains et le visage ornés de tatouages traditionnels, répond : « Pour moi, être mère ça veut dire être écologique. Vivre en harmonie avec la communauté et la nature. Ce sont les mères qui savent le mieux comment maintenir et organiser cette harmonie. » La question écologique est peut-être celle qui illustre le mieux le dilemme du Rojava : de grands principes et projets, une volonté de faire des sacrifices, mais souvent sans les conditions nécessaires à la mise en œuvre de ces idéaux. Pour des raisons évidentes, la survie passe souvent avant l’écologie. Pour le moment, on peut parler d’un double système de transition. L’auto-administration démocratique du Rojava a établi des principes révolutionnaires et écologiques qu’elle manie avec précaution dans le contexte de realpolitik de la guerre, tandis que le mouvement populaire organise la population à partir de la base. Au niveau cantonal, pour ce qui est notamment des enjeux de politique étrangère, des pratiques centralistes, ou tout du moins non-révolutionnaires, sont dans une certaine mesure inévitables, étant donné que le Rojava est, sur le plan économique et politique, coincé entre le marteau et l’enclume. En parlant de la « Révolution du Rojava », les gens font généralement référence au système autonome démocratique émanant de la base.
14La décentralisation du mouvement de base provoque la démocratisation des cantons puisque les communes y ont une fonction d’opposition interne. Du fait d’une géographie complexe, les cantons comprennent des partis et des groupes non-révolutionnaires et présentent dès lors un risque de concentration du pouvoir – même si, sous leur forme actuelle, ils s’avèrent bien plus décentralisés et démocratiques que les États « normaux ». L’autonomie démocratique a sur la population une signification et des effets fondamentaux – plus encore que les mécanismes d’expression de la volonté populaire et leurs détails. Si je devais décrire la « démocratie radicale », je parlerais d’abord de la classe ouvrière, des femmes, parfois illettrées, qui, dans les quartiers, décident elles-mêmes de s’organiser en communes et qui donnent vie au politique. Les rires des enfants, leurs jeux, le caquètement des poules, le raclement des chaises en plastique, tous ces bruits forment la musique de fond qui accompagne les prises de décision sur les horaires de fonctionnement de l’électricité ou les conflits de voisinage. Notons que ces structures fonctionnent mieux dans les milieux ruraux et dans les quartiers de taille modeste que dans les grandes villes, complexes, où il faut déployer plus d’efforts pour mobiliser les gens. Ici, le pouvoir appartient à ceux qui n’ont jamais rien eu et qui écrivent désormais leur propre histoire.
15Dans l’un des centres de Yekîtiya Star (« mouvement des femmes »), Qadifa, une femme âgée yazidi me demande : « Est-ce que tu veux voir nos légumes ? » Que je lui explique le nouveau système ne semble pas vraiment l’intéresser : elle tient plutôt à me montrer les fruits qu’elle produit. Dans la cour, nous continuons à discuter des changements dans la vie quotidienne au Rojava, tout en dégustant les délicieuses tomates produites par la coopérative des femmes. Au Rojava, l’autodétermination est vécue à chaque instant, dans la vie de tous les jours. Des milliers de femmes comme Qadifa, autrefois totalement marginalisées, invisibilisées et réduites au silence, occupent dorénavant des postes de cheffe et façonnent la société. Désormais, le matin, elles peuvent pour la première fois cultiver leurs propres tomates sur un sol colonisé par l’État pendant des dizaines d’années, tout en assumant les fonctions de juge dans les tribunaux populaires l’après-midi.
16À présent, de nombreuses familles se consacrent entièrement à la révolution ; particulièrement celles qui ont perdu des êtres chers. Beaucoup de maisons jouent le rôle, petit à petit, de maisons du peuple (mala gel) coordonnant les besoins de la population : chacun y vient avec ses enfants pour débattre, critiquer, ou proposer des idées pour améliorer leur nouvelle vie. Les sujets de discussion à table ont changé. Les enjeux sociaux deviennent littéralement sociaux depuis qu’ils relèvent de la responsabilité de tous. Chaque membre de la communauté est devenu un chef. Les prises de décision d’ordre social passent lentement des bâtiments qui leur étaient dédiés aux espaces de la vie quotidienne. Cette transition est le fruit d’efforts pour mettre en œuvre une nouvelle société morale et politique. Aux yeux des habitant.e.s des grands pays capitalistes, cette façon d’être directement responsable de sa propre vie peut sembler effrayante, particulièrement lorsque des secteurs clés comme la justice, l’éducation et la sécurité sont confiés à tout un chacun plutôt que d’être livrés à un appareil d’État anonyme.
L’héritage de résistance de la commune
17Un soir, je suis assise dans les environs de Tell Mozan, une ville qui fut la capitale des Hourrites il y a 6 000 ans, du temps où elle s’appellait « Urkesh ». La frontière entre la Syrie et la Turquie est proche, tracée il y a moins de cent ans. En buvant le thé, je regarde avec Meryem – l’une des commandantes de Kobané – les lumières de Mardin, une ville du Kurdistan turc, de l’autre côté de la frontière. Elle me dit : « Nous luttons au nom de la communauté, des opprimé.e.s, de toutes les femmes, pour les pages de l’Histoire qu’il reste à écrire. » Meryem est une des nombreuses femmes qui a rencontré Adbullah Öcalan dans sa jeunesse, lorsqu’il est arrivé au Rojava dans les années 1980. Comme des milliers de femmes, dans une quête de justice dépassant sa propre vie, elle a un jour décidé de devenir combattante de la liberté – dans cette région où des milliers de déesses de toutes formes sont adulées alors que des milliers de crimes d’honneur sont perpétrés.
18Les mouvements antisystèmes du monde entier sont sans doute attirés par la résistance unique de Kobané : en effet, à bien des égards, la défense de cette ville fait écho à un courant millénaire de luttes humaines, dans sa façon de porter des attentes universelles qui résonnent dans les imaginaires collectifs espérant un monde différent. De nombreuses comparaisons ont été établies avec la Commune de Paris, avec la bataille de Stalingrad, avec la guerre civile espagnole, et d’autres exemples quasi mythiques de résistance populaire. C’est dans les ziggurats de Sumer, ces temples gigantesques de l’ancienne Mésopotamie, que de nombreux mécanismes hiérarchiques ont commencé d’être institués : le patriarcat, l’État, l’esclavage, l’armée de métier et la propriété privée – le début de la structuration d’une société de classe. Cette période a engendré une profonde rupture sociale, caractérisée par la perte du statut social des femmes et l’essor de la domination de l’homme – particulièrement le prêtre, qui s’est accaparé le monopole du savoir. Mais c’est également à cette époque, vers 2 300 avant Jésus-Christ, que le premier mot désignant le concept de liberté, amargi, est apparu (littéralement, le « retour à la mère »).
19Öcalan formule l’idée de deux civilisations. Il affirme que, vers la fin du néolithique, avec l’apparition de structures hiérarchiques dans la Sumer antique [l’actuel Irak, ndlr], une civilisation fondée sur la hiérarchie, la violence, la soumission et le monopole s’est développée – la « civilisation dominante ». En opposition, ce qu’il nomme « civilisation démocratique » correspond aux luttes historiques des marginalisé.e.s, opprimé.e.s, pauvres et exclu.e.s – surtout les femmes. Le confédéralisme démocratique est ainsi le produit politique et l’expression de cette civilisation démocratique ancestrale. Le modèle d’autonomie démocratique qui en est issu n’est pas seulement la promesse d’une solution pacifique et juste aux conflits traumatisants que connaît la région ; à bien des égards, l’apparition de la révolution au Rojava témoigne que l’autonomie démocratique pourrait bel et bien être la seule façon de survivre. En ce sens, la commune révolutionnaire est un héritage historique, une source de mémoire collective pour les forces de la démocratie dans le monde entier, et un mécanisme conscient d’autodéfense contre le système étatique. Elle est chargée d’un héritage millénaire et elle se manifeste aujourd’hui de différentes façons.
20Ce qui relie tous les moments historiques de résistance humaine et le désir d’un monde différent – des premiers combattants historiques de la liberté en passant par la Commune de Paris, du soulèvement des zapatistes aux places de la liberté du Rojava –, c’est la force indestructible d’oser imaginer. Le courage de penser que l’oppression n’est pas une fatalité. C’est l’expression du plus ancien désir de l’humanité : celui de se libérer.