Migrer au féminin, Laurence Roulleau-Berger, Paris, PUF, 2010, 183 p.
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Citer cet article
- DE GOURCY, Constance,
- De Gourcy, Constance.
- De Gourcy, C.
https://doi.org/10.3917/autr.061.0191b
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https://doi.org/10.3917/autr.061.0191b
Notes
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[1]
Hirschman A.O. [1970], Exit, Voice, and Loyalty : Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 176 p.
1 Cet ouvrage a le mérite de produire un approfondissement des connaissances sur les migrations internationales et les dynamiques économiques qui, participant de la recomposition des économies, révèlent de nouvelles hiérarchies et relations de domination entre les pays et les aires géographiques. La segmentation des marchés du travail portée par des formes de spécialisation spatiale est propice au développement d’un travail individualisé qui touche particulièrement les femmes migrantes. Interrogeant les ressorts individuels et collectifs qui rendent compte de ces parcours de mobilité, l’auteure souligne ainsi les effets des transformations profondes des structures économiques sur le devenir de ces femmes.
2 La double enquête à partir de laquelle est proposée cette radiographie des femmes en migration repose sur un parti-pris, celui de varier les points de vue (acteurs de l’insertion professionnelle, employeurs, responsables d’agence de travail temporaire, migrantes), et de privilégier la diversité des parcours (les entretiens ont été menés auprès de 187 femmes installées en France, originaires d’Europe centrale et orientale , de Chine, d’Afrique subsaharienne et du Maghreb). La spécificité de la migration au féminin est ainsi bien mise en évidence : la grande majorité de ces femmes subiront l’épreuve de la disqualification par l’invisibilisation de leurs expériences et de leurs compétences ; une minorité d’entre elles développeront des parcours de mobilité sociale. Mais ce parti-pris pose aussi la question de l’unité de la population étudiée au regard de la diversité des formes d’engagement dans des espaces économiques inégalement légitimés et des épreuves rencontrées.
3 Considérant les migrations internationales comme un poste d’observation des transformations politiques, sociales et économiques, l’auteure cherche à saisir les formes d’implication mutuelle qui les relient. La réciprocité des perspectives chère à Gurvitch qui sous-tend les analyses est ainsi justifiée dès lors qu’il s’agit de considérer que « les migrations internationales permettent de comprendre comment les mondialisations informent les institutions politiques et économiques, les États-nations, mais aussi les pratiques sociales collectives et individuelles des migrants et réciproquement, enfin comment elles sont redéfinies dans des cadres globaux » (p. 12). Mobilisant le vocabulaire et les outils de la sociologie mais aussi de la géographie et de la philosophie, quatre chapitres présentent les différentes déclinaisons de ce nouvel ordre politique et économique pensé dans ses interrelations locales et globales.
4 Un premier chapitre propose de rendre compte de la complexification des routes migratoires à partir de la production de nouvelles « inégalités internationales » (p. 32), inégalités ethniques, sociales, économiques et politiques qui obligent à repenser les cadres cognitifs de la migration. On relèvera à ce sujet, l’intérêt du vocabulaire descriptif que propose Laurence Roulleau-Berger pour souligner la pluralité des formes migratoires et leur entremêlement dans les parcours biographiques. Les perspectives ainsi ouvertes permettent de s’interroger sur le développement de ces inégalités comme déclencheurs de la migration et de se demander, à la suite de Hirschman [1], si la possibilité de faire défection par la migration défavorise la prise de parole ou signale, au contraire, l’absence de prise de parole dans les pays émetteurs de flux migratoires.
5 Partant de la différence entre inégalité socio-économique et injustice de type culturel ou symbolique, le deuxième chapitre s’intéresse aux situations de travail dans le contexte de la pluralité et de la flexibilité d’emplois transitoires que connaissent les femmes migrantes en France. L’expérience migratoire contient-elle une « dette », comme semble le suggérer l’auteure (p. 85), dette qui varierait selon les origines géographiques des migrantes ? Il reste que la déqualification salariale et statutaire et les épreuves (discrimination, chômage, racisme…) endurées par ces femmes éclairent sous un jour nouveau les conditions de constitution d’un marché du sous-emploi et permettent de s’interroger sur les raisons qui conduisent à cette déqualification.
6 Dans le troisième chapitre, la perspective se décale pour mettre au jour la division sociale, ethnique et sexuelle du travail dans les dispositifs économiques, niches et enclaves ethniques qui forment un véritable entre-deux sur les routes migratoires. Les assignations discrètes à des places socialement dévalorisées reproduisent les contextes des sociétés de départ et varient donc selon les capitaux sociaux et spatiaux dont disposent les femmes dans la migration. À la jonction entre des mondes différents, cet entre-deux se révèle dans le « travail de conversion de conventions sociétales » (p. 132) qu’opèrent ces migrantes pour produire de nouveaux ajustements d’un contexte à un autre.
7 Abordant la question de la pluralisation et de la hiérarchisation des espaces économiques, Laurence Roulleau-Berger cherche à rendre compte dans un dernier chapitre du processus d’« individuation globalisée » (p. 143-144) qui affecte ces femmes dans la migration Ce processus s’accompagne de la formation d’une nouvelle stratification sociale distribuant des places plus ou moins précaires et inégalement légitimées dans la division du travail. Il est intéressant de noter que dans le contexte d’émergence de ces « classes partiellement dénationalisées » (p. 164) et de production d’effets de brouillage liés à des ordres normatifs différents, des formes de concurrence ont lieu, qui se traduisent par une « lutte des places » (p. 158) dans ce nouvel ordre mondial.
8 En reliant le développement des migrations internationales aux transformations économiques, politiques et sociales, cet ouvrage pose la question des effets sociaux produits par ce processus de reconfiguration des territoires et des nouvelles formes de hiérarchisation qu’il révèle. S’intéresser à la migration au féminin consiste ainsi à mettre au jour des parcours possibles dans les réseaux transnationaux, à visibiliser les interstices géographiques et sociaux dans lesquels émergent les territoires productifs. La migration génère et rend possible un nouvel ordre caractérisé par le mouvement et la fluidité des appartenances. On notera que ce contexte générateur de « cosmopolitismes gradués » (p. 178) produit et reproduit les capitaux culturels et symboliques de ces femmes dans la migration. Loin de dissoudre les anciennes hiérarchies, cet ordre économique et politique s’appuie sur ces inégalités et les amplifie jusqu’à composer dans certains cas des parcours de désaffiliation qui se signalent par l’apparition d’une « nouvelle figure globalisée et féminisée du hobo » (p. 174).
9 L’ouvrage traite ainsi de questions importantes qui croisent les apports de la sociologie des migrations et de la science politique. On regrettera cependant que le raisonnement sociologique n’accorde pas davantage de place à une réflexion portant sur l’articulation des différentes échelles d’analyse, même si le double regard, quantitatif et qualitatif, permet de restituer la densité et la profondeur de ce nouvel ordre global.
10 Constance de Gourcy