Familles migrantes et ancrages locaux au Mexique : trajectoires et patrimoines migratoires dans la région de Tehuantepec
Pages 77 à 94
Citer cet article
- MICHEL, Aurélia,
- PRUNIER, Delphine
- et FARET, Laurent,
- Michel, Aurélia.,
- et al.
- Michel, A.,
- Prunier, D.
- et Faret, L.
https://doi.org/10.3917/autr.057.0077
Citer cet article
- Michel, A.,
- Prunier, D.
- et Faret, L.
- Michel, Aurélia.,
- et al.
- MICHEL, Aurélia,
- PRUNIER, Delphine
- et FARET, Laurent,
https://doi.org/10.3917/autr.057.0077
Notes
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[*]
Maître de conférences, Université Paris Diderot, SEDET.
-
[**]
Attachée temporaire d’enseignement et de recherche, Université Paris Diderot, SEDET.
-
[***]
Professeur, Université Paris Diderot, SEDET.
-
[1]
Travail réalisé dans le cadre du programme TRANSITER (Dynamiques transnationales et recompositions territoriales), responsable Laurent Faret, financement ANR-AIRD 2008-2011.
-
[2]
Les foyers enquêtés ont été choisis aléatoirement en subdivisant les localités en zones distinctes, avec la question filtre : « une personne au moins dans votre foyer a une expérience migratoire ».
-
[3]
La moitié des questionnaires ont été passés dans le chef-lieu de la municipalité, l’autre dans une localité rurale. Dans tous les cas la population active est majoritairement impliquée dans une activité agricole.
-
[4]
Entreprises multinationales implantées le long de la frontière et jouant sur le différentiel du coût de la main-d’œuvre : maquiladoras, champs agro-industriels, etc.
-
[5]
Propriété sociale issue de la révolution mexicaine et mise en place par la réforme agraire.
-
[6]
Dans cette municipalité, la taille moyenne des foyers est en moyenne de 3,6 personnes en 2010 [INEGI, http://www.inegi.org.mx/sistemas/mexicocifras].
-
[7]
Parmi les réformes instaurées en 1994 et modifiant le principe constitutionnel de réforme agraire, ce programme fédéral vise à délivrer des titres de propriété foncière individuels et définitifs aux bénéficiaires de la réforme agraire.
-
[8]
Une des ethnies indiennes présentes dans l’État de Oaxaca.
1Dans les économies rurales de subsistance, l’organisation de la famille constitue un important levier de régulation. La répartition des charges de travail entre ses membres, selon l’âge, le sexe et la place dans la fratrie, que l’on peut identifier en termes de cycle familial, produit également des normes socioculturelles propres aux sociétés paysannes. Alors qu’au Mexique, la plupart des régions rurales sont engagées dans une désagrarisation de leur économie [Léonard, Palma, 2002], les fonctions de la famille (production, reproduction, protection) restent largement à l’œuvre. C’est le cas dans la région de l’isthme de Tehuantepec (État d’Oaxaca), où la diversification des conditions de production locale et les réorganisations territoriales associées ont affecté les populations rurales depuis un siècle. L’ouverture de deux sites pétroliers au début du XXe siècle et le développement de cultures commerciales comme la mangue ou l’élevage bovin à partir de 1950 ont constitué deux facteurs de diversification des secteurs de production et de mobilité vers les nouveaux centres urbains régionaux. Depuis quinze ans, l’évolution du contexte économique et social a fait entrer la région dans une nouvelle phase, marquée par une nette augmentation des mobilités extra-régionales, en particulier à destination de la frontière nord du Mexique et vers les États-Unis [CONAPO, 2004 ; Quesnel, Del Rey, 2005 ; Anguiano Téllez, 2005].
2Dans cet article, nous nous demandons comment les familles rurales impliquées dans ces nouvelles mobilités réagissent face à l’introduction de nouvelles distances. Dans ces contextes d’éloignement géographique, de prolongation des durées d’absence, de restriction de circulation, la famille continue-t-elle d’assurer, dans des configurations où ses membres sont multisitués, ses fonctions de reproduction économique et de transmission intergénérationnelle ? Pour y répondre, nous partons de l’hypothèse selon laquelle la famille, autour de ces enjeux detransmission et de reproduction, reste l’instance qui fournit un ancrage local dans les territoires d’origine. Elle peut alors fonctionner comme point de départ pour une diversification des ressources et des espaces de contributions et pour une utilisation de ces ressources ainsi valorisées.
3En réunissant les différents éléments de la trajectoire migratoire, du cycle familial et de l’organisation productive, nous poursuivons une série de travaux engagés depuis plusieurs années pour définir une « économie familiale d’archipel » [Léonard, Quesnel, Del Rey, 2004], qui envisage un « univers familial » complexe [Ariza, De Oliveira, 2004] constitué de différents noyaux multisitués. Car si la littérature des vingt dernières années s’est beaucoup intéressée à la question des liens maintenus sur la distance et à la production des dispositifs transnationaux [Mummert, 1999 ; Levitt, 2001 ; Ariza, Portes, 2007], il apparaît tout aussi pertinent de s’interroger sur l’évolution des rapports locaux dans des espaces d’origine de flux multiples, en particulier lorsque ces régions sont placées dans des conditions de transnationalisation et/ou de nouvelle articulation régionale, c’est-à-dire lorsqu’elles sont soumises à la fois aux processus induits par la combinaison des formes migratoires de distance variable et à l’implication des membres non-migrants dans les processus de transformation [Faret, 2003]. L’objectif ici n’est pas d’établir de rupture d’échelle a priori, basée notamment sur le franchissement d’une frontière internationale, mais de questionner les formes de transformation des environnements locaux marqués par des formes plus ou moins poussées d’articulation entre des mobilités régionales, extra-régionales et internationales, prolongeant des travaux menés antérieurement [par exemple : Arizpe, 1983 ; Corona, Chiapetto, 1982], mais sans doute trop peu repris par la suite. Dans ce sens, la réorganisation de la famille dans le contexte d’une économie transnationale impliquerait une adaptation de la famille aux tensions et aux complexifications des mobilités récentes. Cette adaptation se traduirait autant dans la répartition des fonctions et des charges au sein de la famille que dans la capacité de cette dernière à installer une activité productive durable et transmissible dans la localité d’origine.
4Nous nous appuyons sur un matériau provenant d’enquêtes menées dans deux municipalités de la région de Tehuantepec [1] pour montrer comment les familles « résistent » ou non à la mise en tension par les nouvelles distances, se transforment et participent à la mutation du contexte local par les changements productifs qu’elles engendrent dans leurs parcours de mobilité. Sur la base d’une première série d’entretiens menés en 2008, un questionnaire commun a été soumis en 2009 à 250 familles à San Juan Guichicovi et 160 familles à Zanatepec. Afin de cerner les relations entre structures et cycles familiaux, mobilités et organisations productives, le questionnaire propose [2] aux chefs de famille dont un membre au moins a une expérience migratoire (passée ou en cours) de désigner les membres de leurfoyer et de fournir une série d’informations sur leur expérience professionnelle (dans le contexte local et en migration), ainsi que sur les revenus du foyer (activités productives, remises, programmes fédéraux, crédit, et le cas échéant [3], l’évolution des activités agricoles et des possessions foncières). À partir de certains questionnaires (quarante familles dans chaque municipalité), plusieurs séries d’entretiens ont permis de recréer les trajectoires familiales et de préciser le contexte des transformations observées.
5Dans une première partie, qui présente les deux contextes familiaux, fonciers et productifs, à Zanatepec et San Juan Guichicovi, nous mettons en évidence l’émergence de la famille élargie, particulièrement mobilisée dans les configurations de mobilités et dans les stratégies de réancrage local. Dans les deux parties suivantes, nous analysons successivement les situations des familles migrantes des deux municipalités, afin de montrer leurs conditions de résistance et d’adaptation au contexte actuel.
Organisation des familles rurales, question foncière et mobilités
6La région de l’isthme de Tehuantepec (carte) est engagée depuis plus d’un siècle dans une réorganisation du territoire polarisée par l’ouverture de deux centres urbains, industriels et commerciaux : au sud, le port pétrolier de Salina Cruz, à proximité des deux centres urbains traditionnels, Juchitán et Tehuantepec, et au nord, la zone portuaire et pétrolière de Coatzacoalcos-Minatitlan. Des mobilités importantes vers Mexico existent depuis la fin des années 1970, moment de l’arrivée massive d’une jeune population active depuis les zones rurales, dont la structure foncière était bloquée par la réforme agraire, et depuis les zones urbaines où l’essoufflement économique national a réduit l’activité. Au cours des années 1995-2010, cette mobilité a pris un nouveau profil : elle s’est dirigée vers le marché du travail agricole des États du nord-ouest du Mexique [Lara Flores, 2002], vers la frontière nord, et vers les États-Unis, et concerne avant tout les jeunes actifs. Si les départs vers l’international restent minoritaires dans les zones rurales, les trajectoires évoluent selon les mobilités de la région : en plus des effets d’appel d’air sur la main-d’œuvre dans les centres régionaux, les jeunes ruraux diversifient largement la palette des destinations, des temporalités d’absence et des secteurs d’emplois [Appendini, Torres-Mazuera, 2008 ; Barkin, 2005], ce que montre particulièrement l’attrait de la frontière nord, où se développe depuis deux décennies une industrie transnationale [4]. Par les distances impliquées, cette nouvelle mobilité, qui met en tension l’organisation socio-économique des foyers et de la famille, n’intervient pas partout de la même manière : elle dépend de la structure familiale historique et de son implantation régionale antérieure, ainsi que des contextes fonciers dans les territoires d’origine.
Le contexte foncier
7À Zanatepec, l’agriculture commerciale domine et constitue la principale source de revenus pour les familles (mangues, élevage bovin et, plus récemment, sorgho). La propriété privée est majoritaire et assez concentrée entre les mains d’une élite locale. Parallèlement à de grandes propriétés, il existe une quantité non négligeable de petits exploitants (entre 2 et 15 hectares), propriétaires, ou occupants titulaires sous le régime de l’ejido [5], qui participent aux marchés agricoles locaux et nationaux de mangue et de bovins [Michel, 2004].
8Aujourd’hui, la majorité des actifs n’ont pas d’accès à la terre et travaillent comme journaliers sur les autres exploitations. Le caractère saisonnier et aléatoire du commerce de la mangue accentue la précarité du marché du travail. De ce fait également, l’achat d’une petite parcelle de mangue peut constituer une progression économique considérable et assurer la subsistance d’une famille. C’est pourquoi l’achat de terre constitue un objectif fréquent dans les projets migratoires, justifiant une mobilité de plusieurs années à l’étranger ou dans la région frontalière du nord du pays.
9Cette structure foncière – petite propriété sociale ou privée d’une part et prédominance des journaliers d’autre part – favorise la famille de type nucléaire. Les jeunes ménages investissent en priorité dans la construction de leur propre maison. Si les parents et la fratrie constituent un cercle de solidarités et de réciprocités (échanges de biens et de services), les foyers sont pour la plupart constitués des parents et des jeunes enfants [6].
10À San Juan Guichicovi, l’agriculture de subsistance, peu capitalisée, est majoritaire dans la production, même s’il existe un secteur productif commercial d’élevage. Alors que la situation foncière présente globalement les mêmes équilibres qu’à Zanatepec (environ deux tiers de la population active n’a pas accès à la terre), les conditions d’occupation de la terre sont différentes. Seul un tiers des paysans occupant une parcelle de manière stable sont véritablement titulaires de leur parcelle, c’est-à-dire ejidatario, les autres ayant le statut de posesionario ou d’arrendatario (types de location, prêt ou métayage dans l’ejido). Il semble que l’application récente du programme fédéral de régularisation de la propriété sociale (PROCEDE) [7] ait contribué à fragiliser le statut de nombreux précaires, qui se sont vus exclure de l’accès au foncier. La proportion est précisément inversée lorsque l’on se penche sur l’échantillon de paysans avec expérience migratoire sélectionné dans l’enquête : les trois quarts des familles sont titulaires, 20 % en propriété privée et 56 % en tant qu’ejidatarios. Comme cela a déjà été observé dans des régions voisines [Quesnel, Del Rey, 2005], les familles titulaires de leur parcelle migrent dans des conditions, et selon des trajectoires différentes de celles des familles dont l’accès au foncier est précaire. Cela montre que le choix de la mobilité n’est pas simplement le résultat d’une « absorption » de la main-d’œuvre sans débouchés, mais qu’au contraire la possession d’une parcelle intervient dans les capacités de la famille à programmer une mobilité.
11On voit ici deux configurations foncières distinctes qui interviennent dans l’élaboration des trajectoires migratoires. À Zanatepec, la mobilité peut être associée à un projet d’acquisition foncière, qui permettra peut-être la subsistance de la famille nucléaire. À San Juan Guichicovi, la possession d’une parcelle en propriétésociale ou privée permettra à la famille élargie d’inclure la mobilité dans les ressources productives. Dans les deux municipalités observées, l’accès à la terre est difficile, mais la structure des exploitations correspond à des organisations familiales différentes et donc à des projets de mobilité différents.
Élargissement du périmètre de la famille à Zanatepec et San Juan Guichicovi
12Si, dans ces contextes ruraux, la définition du foyer est en rapport avec l’exploitation agricole, les migrations récentes vont réinterroger les appartenances au foyer, en fonction de la participation des uns et des autres à la subsistance familiale. Ainsi, le protocole de notre enquête considérait de fait le « foyer » comme unité de régulation sociale et économique. À Zanatepec, il est éclairant de constater que ce périmètre peut changer pour s’appuyer sur des membres de la famille élargie lorsqu’ils sont en mobilité : le plus souvent, les enfants mariés, installés dans leur propre foyer dans le village, ne font pas partie du foyer, même s’il est évident qu’ils sont impliqués dans une réciprocité économique et sociale de solidarités. En revanche, lorsque les enfants sont mariés à l’extérieur, ils sont encore considérés comme faisant partie du foyer s’ils envoient de l’argent. Ceci s’applique de la même manière pour les membres du foyer qui « coûtent » de l’argent : les enfants qui font des études par exemple, tout comme les personnes à charge en général, font partie du foyer. Au niveau de la famille élargie, les définitions du foyer peuvent englober des frères ou des sœurs partis en mobilité dès lors qu’ils envoient de l’argent ou qu’ils sont susceptibles d’en envoyer : cette solidarité horizontale n’apparaîtra pas pour la fratrie dans le village, pas même pour l’exploitation agricole. Ainsi, la « famille » redessine son périmètre en fonction des différentes contributions au foyer. Ces contributions peuvent être en nature (remises), en potentiel (remises escomptées), mais aussi en ressources sociales : c’est justement dans l’articulation des mobilités, qui conduit à des trajectoires plus lointaines et plus longues, que la famille élargie va jouer un rôle important. L’installation d’une partie de la fratrie dans les centres régionaux ou dans une ville de rang national pourra ainsi constituer une étape ou une articulation vers des destinations plus lointaines ou étrangères. La configuration classique des familles pour lesquelles les projets et les temporalités se superposent à San Juan Guichicovi est celle de la fratrie qui évolue autour du couple parental, génération (res)source. Si la génération la plus ancienne poursuit ses activités traditionnelles, la place des jeunes actifs sera répartie au sein de la fratrie dans des secteurs plus diversifiés. À titre d’exemple, on verra souvent un ou deux frères développer une activité salariée stable ou temporaire parallèlement à l’activité agricole aux côtés du père de famille, un frère ou une sœur travailler en tant qu’instituteur ou bien demeurer au foyer pour un travail domestique, un gendre partir vers Mexico ou la frontière nord dans les rangs de l’armée, une plus jeune sœur ayant l’opportunité de prolonger ses études vers la ville de Coatzacoalcos ou Oaxaca. La famille élargie est sollicitée de façon plus aiguë dans le contexte d’une mobilité importante : la structure foncière et l’enracinement socioculturel à Guichicovi mobilisent une « toile »familiale élargie, regroupant plusieurs foyers. Les parcelles, comme les investissements productifs ou la main-d’œuvre, sont le plus souvent mutualisés entre plusieurs foyers nucléaires, généralement des fratries simples (un père avec ses fils), mais également selon des configurations qui peuvent être multiples et complexes (notamment à partir des alliances d’amitiés, de fratries et de mariages). La décision de partage des terres impliquant un contrôle communautaire (institutions de l’ejido) et familial puissant, elle est tardive et pousse les actifs à compléter les revenus de l’économie familiale et à alimenter la reproduction de l’exploitation par des salaires. « Ils doivent revenir à un moment ou à un autre » nous dit un père de famille dont la fille travaille à Guadalajara et revient au village une fois par an. Et il ajoute : « non, elle ne vit pas là-bas, elle y travaille seulement. »
13De manière générale, les nouvelles distances transforment le dispositif familial et productif issu de l’exploitation agricole. Dans les deux terrains d’étude, le périmètre du foyer risque de se réduire à l’épreuve de nouvelles distances et de dynamiques de dispersion. Mais, par ailleurs, la configuration de la famille élargie, déjà explicite pour San Juan Guichicovi et moins évidente pour Zanatepec, constitue une réponse aux tensions générées par les mobilités et la nécessité d’un multi-ancrage. Les solidarités intra- et intergénérationnelles permettent ainsi de multiplier les ressources et d’agrandir le périmètre des régulations et des circulations de ressources, dans des dimensions plus adaptées aux temporalités et aux risques liés à la distance. Dans les deux parties suivantes, nous explorons les différentes capacités des foyers à mobiliser la famille élargie dans chacun des espaces d’étude.
Familles mobiles de Zanatepec : entre tactique et stratégie
14Un tiers seulement des 160 familles interrogées dans cette municipalité qui ont une expérience migratoire passée ou en cours possèdent à titre d’occupant stable une terre dont elles peuvent tirer des revenus. Les deux autres tiers subsistent grâce au salaire du père de famille, parfois de la mère, que ce revenu soit généré en mobilité (pour le deuxième tiers) ou localement (pour le dernier tiers). Pour ces dernières familles, l’expérience migratoire n’a donc pas débouché sur une transformation en profondeur des conditions de subsistance et de reproduction familiale, et en particulier, elle n’a pas ouvert l’accès aux ressources foncières : ayant eu recours à la mobilité, elles continuent de subsister à Zanatepec grâce au salaire des travailleurs journaliers. Pour mettre en évidence la diversité des situations familiales en mobilité au-delà de ce constat général, nous déterminerons parmi les quarante trajectoires familiales observées, quatre types d’acteurs familiaux selon la manière dont la famille est capable de profiter de l’expérience migratoire, en particulier par sa capacité à cumuler ou capitaliser à l’échelle de la famille.
Les familles « dispersées » : en voie d’éclatement ou de perte d’ancrage
15Cette première catégorie de famille se définit par l’échec de ses membres à se maintenir comme une unité implantée dans le lieu d’origine. En particulier,l’expérience migratoire vulnérabilise et distend les liens intergénérationnels, en l’absence de tout projet productif dans les lieux d’origine. Les départs plongent les familles dans un processus de délocalisation sans relocalisation. Il s’agit de familles (une quinzaine parmi les quarante étudiées) qui, ne trouvant pas de débouchés économiques locaux, se voient dans l’obligation de recourir à la migration. Le cas d’un couple de paysans qui a eu quatre fils, aujourd’hui adultes, est représentatif. Tous sont partis de Zanatepec et aucun n’a de projet de retour : le premier, après avoir été journalier chez ses parents pendant quelques années, est parti à Juchitán (centre urbain régional de moyenne importance) et y travaille dans une tortilleria. Les trois autres sont partis l’un après l’autre à Mexico, où ils enchaînent depuis des années des emplois précaires d’ouvriers. Tous se sont installés sur leur lieu de migration et y ont fondé leur foyer. À propos de ces familles « dispersées » par la migration, on remarque qu’elles reproduisent des situations de vulnérabilité. Les parents n’ont le plus souvent pas été scolarisés ou bien n’ont pas terminé l’école primaire, et leurs enfants travaillent depuis l’âge de 15 ans. Les destinations les plus courantes sont la région urbaine de Mexico, où les revenus n’excèdent pas 3 000 pesos par mois et où les emplois sont eux-mêmes peu sécurisés. Il y a donc une certaine reproduction de la précarité. L’utilisation des remises d’argent depuis l’extérieur montre que ces familles « dispersées » n’utilisent pas les ressources de la mobilité, ni pour développer sur place une activité productive ni pour assurer leur subsistance. Pour toutes, quand des remises sont effectuées – et c’est justement peu fréquent – c’est pour une utilisation immédiate de consommation courante ou pour faire face à des dépenses de santé. Les entretiens effectués montrent que ces familles sont en processus d’éclatement et que l’absence de projet économique possible dans l’espace d’origine en est une raison centrale. Lorsque les dynamiques familiales se maintiennent, c’est par solidarité envers les parents, les enfants ou les jeunes ménages. En effet, même sans ressources, la maison des parents, située et intégrée dans la communauté d’origine, peut permettre au moins de « revenir » quelque part [Arias, 2009]. C’est avant tout par sa fonction de refuge qu’elle conserve un rôle socio-économique, justifiant de maintenir des relations intergénérationnelles dans la distance.
Les familles « saisonnières » : intégrer la distance dans le travail précaire
16Un autre type de famille ayant recours à la migration est celui où le travail à l’extérieur vient se substituer aux ressources traditionnelles sans, au moins dans un premier temps, bouleverser l’organisation familiale. Il s’agit des familles de journaliers – statut majoritaire à Zanatepec – qui ont recours à des emplois saisonniers en dehors de la région. Cela signifie que les opportunités d’emplois sont suffisamment accessibles, du point de vue de la distance comme de la durée, pour remplacer les travaux saisonniers effectués normalement dans la municipalité. Une petite partie (sept) des quarante familles étudiées est concernée. Les destinations les plus fréquentes sont les États du nord, en particulier les lieux où sont implantées les industries agroalimentaires.
17De façon classique, le père de famille part pour six mois ou plus, envoyant à la famille 2 500 pesos par mois environ, soit la moitié au moins de son salaire. Parfois, ces opportunités ponctuelles peuvent être plus intéressantes, comme pour ce jeune père, lui aussi travaillant comme journalier depuis l’âge de 10 ans, qui a pu partir six mois comme conducteur d’engin à Morelia, où il a gagné mensuellement 4 000 pesos. Cet apport a permis à la famille d’avancer dans la construction d’une maison, étape importante pour le début du parcours familial. L’armée constitue également une option répandue dans les familles de journaliers, ou même chez les très petits propriétaires dont les enfants ne peuvent escompter vivre de l’exploitation agricole familiale.
18La multiplication des déplacements régionaux est aussi une tactique de subsistance pour certains pères de familles, qui n’hésitent pas à occuper des emplois temporaires dans tout le Mexique (Mexico, Oaxaca, Guadalajara, Tuxtla Gutiérrez) selon les opportunités. Pour ces familles « saisonnières », la mobilité s’inscrit dans une logique déjà installée de dépendance vis-à-vis d’un marché de l’emploi fluctuant. La distance permet d’augmenter les opportunités, mais très rarement le niveau de vie. On peut dire qu’il s’agit d’emplois de journaliers « délocalisés » et que la gestion de la distance (coût, régulation, obstacles matériels et affectifs) revient à la famille. Comme cela a été mis en évidence dans la région d’Oaxaca [Carton de Grammont, Lara Flores, Sánchez Gómez, 2004], ces familles opèrent une adaptation au contexte transnational, sans pour autant constituer des stratégies de mobilité qui leur permettraient de faire évoluer leur situation économique. Les familles de saisonniers ne voient pas leur situation s’améliorer mais doivent « tenir la distance », qui a récemment augmenté.
Les familles « accumulatrices » : capitaliser l’expérience migratoire
19Contrairement aux deux premières catégories qui usent plutôt d’une tactiquede subsistance, la mobilité constitue bien une ressource stratégique [De Certeau, 1990 ; p. 60] pour un certain nombre de familles (entre dix et quinze).
20Dans le scénario envisagé par ces familles, un membre part au nord, si possible aux États-Unis, pour revenir et investir dans une activité locale rentable, comme l’achat d’un taxi. Le cas le plus répandu est celui de jeunes couples en tout début de parcours familial, sans enfants, qui commencent par une mobilité de sept ou huit ans vers un des États de la frontière nord pour accumuler suffisamment en vue de leur installation à Zanatepec : construire une maison et élever leurs enfants. C’est le cas de ce jeune ménage : l’un et l’autre sont partis à 18 ans après la fin de leur scolarité (ce qui est déjà le signe que les parents ont pu assumer ces dépenses) pour une maquila de Ciudad Juarez, où ils gagnaient 3 500 pesos par mois. Rentrés depuis cinq mois avec leurs deux jeunes enfants, ils ont pu acheter deux hectares, l’un pour la culture du maïs et l’autre pour la mangue, ce dernier produisant leur principal revenu. S’ils n’ont pas encore construit leur maison et habitent dans celle dont ils ont hérité de leurs parents, ils disposent des moyens suffisants pour la location d’un tracteur et ont deux voitures. Ils affirment qu’ilsn’hésiteront pas à recourir à nouveau à la migration, cette fois aux États-Unis, pour poursuivre leur parcours.
21La période de mobilité avant l’installation de ces jeunes ménages est encore mieux mise à profit s’ils peuvent traverser la frontière nord. Ainsi, une jeune famille de Yerba Santa, la localité rurale voisine, a pu investir à la fois dans l’achat de terres et dans une activité commerciale : le père a travaillé huit ans dans un restaurant à New York où il gagnait l’équivalent de 8 000 pesos par mois. Ils ont pu acheter deux hectares dont un de manguiers, ainsi que dix têtes de bétail, qui constituent la moitié de leurs revenus, l’autre moitié provenant d’un commerce tenu par la femme. Cette situation leur permet à la fois d’investir dans l’exploitation agricole (engrais et outils) et d’envoyer leur fille faire des études à Oaxaca. Parmi l’ensemble des familles ayant une expérience migratoire, les familles de ce type témoignent d’une utilisation réussie de la mobilité comme une possibilité d’accumulation. Dans ces ménages, la capitalisation de l’expérience peut profiter aux générations futures et produire des dispositifs familiaux « articulés » sur plusieurs sites.
Les familles « articulées » : la famille élargie comme stratégie
22On constate souvent la fructification d’un « capital familial » de mobilité réussie, en termes d’expérience et de réseau, qui fait de l’expérience de mobilité une sorte de patrimoine pour les générations suivantes. Les stratégies se cumulent et permettent de construire une mobilité à plusieurs étapes. Dans ces cas et contrairement à ce qui se passe pour les familles « dispersées », les liens familiaux sont maintenus malgré l’installation d’un des membres à l’extérieur et mis à profit dans le cadre d’une circulation de ressources (opportunités d’emplois), de compétences (articulation de la mobilité) et de solidarités (fonction de refuge, d’hébergement). Moins nombreuses (sept à huit sur les quarante interrogées), ces familles tirent parti d’une multi-implantation produite par des mobilités antérieures. Un exemple est celui d’un couple dont les parents sont originaires les uns du Chiapas, les autres de Monterrey. Installés dans la localité rurale de Yerba Santa où ils exploitent 42 hectares de manguiers et 12 hectares de sésame, ils ont envoyé leur fille, après ses études secondaires, travailler quatre ans comme caissière de banque à Monterrey, utilisant les relations familiales de sa grand-mère. À son retour, la fille a ouvert un commerce avec ses parents. Leur second fils, professeur, a exercé dans l’État voisin du Veracruz, puis à Tehuantepec. Il envoie 1 500 pesos par mois afin de contribuer aux investissements agricoles (engrais, tracteurs, achat de terres). Leur dernier fils termine ses études secondaires et souhaite partir pour poursuivre ses études. Les parents déclarent avoir le projet d’ouvrir un autre commerce et d’acheter d’autres terres. Propriétaires de deux voitures et d’un tracteur, ils appartiennent très nettement à la catégorie sociale supérieure.
23Cette articulation est également illustrée par l’exemple d’un paysan de Zanatepec qui a travaillé dans le port de Salina Cruz dans les années 1970-1980. Marié là-bas, il est revenu à Zanatepec où il a pu acheter des terres. Ses enfants sontpartis travailler à Manzanillo, autre port mexicain plus au nord, grâce à une articulation entre Salina Cruz et Manzanillo par des liens professionnels, de voisinage, syndicaux ou familiaux, qui permet de faire circuler les services et les ressources entre les trois sites : Salina Cruz, Manzanillo, Zanatepec. Ils circulent autour d’offres d’emploi qui couvrent l’ensemble du territoire national. La fille cadette a été institutrice, standardiste, réceptionniste et ouvrière. Le fils aîné a été successivement ouvrier dans une pêcherie, mécanicien et vigile. Avec sa jeune femme enceinte, il est actuellement de retour dans la maison de ses parents. L’exploitation familiale est ici une source d’investissement (achat d’engrais, de nouvelles terres), mais aussi de ressources (soin des jeunes enfants, prise en charge d’un parent de Salina Cruz). Les trois lieux restent ainsi fortement connectés. Le projet familial doit donc s’entendre comme un ensemble de solidarités, auquel la possession d’une terre, d’un troupeau ou d’un commerce vient donner un ancrage particulier.
24À travers ces quatre types de situations familiales, on voit se distinguer des situations dans lesquelles les familles tentent de s’adapter à une nouvelle configuration du marché du travail mettant en œuvre des tactiques de mobilité (aller chercher du travail plus loin), d’expériences où la famille développe des stratégiesde mobilité visant à optimiser la circulation des ressources entre ses membres. Le foyer prend alors une autre dimension, reposant sur la famille élargie (verticalement et/ou horizontalement) et l’entretien de liens familiaux sur plusieurs générations et plusieurs lieux. Les ressources et les prestations qui circulent à l’intérieur de ces constellations familiales sont à la fois de l’ordre des services (garde des jeunes enfants, logement, réunion de fonds pour un départ en migration), des ressources propres (remises monétaires, logement ou alimentation) ou encore de la patrimonialisation (investissements fonciers, prise en charge de l’éducation secondaire ou supérieure, investissement commercial, capitalisation d’expérience). Entre les familles nucléaires qui se dispersent à travers l’expérience migratoire et celles qui continuent de faire circuler des ressources au sein des fratries, l’enjeu est la transmission des patrimoines familiaux – y compris sous forme d’expérience migratoire – à la génération suivante. La stratégie qui consiste à maintenir dans plusieurs lieux et plusieurs ancrages des liens familiaux à travers lesquels les ressources vont circuler peut ainsi être analysée comme une adaptation des familles au contexte transnational et aux formes complexes de mobilité associées. Par rapport au contexte rural et foncier de Zanatepec qui favorise le foyer nucléaire, cette adaptation repose nettement sur l’agrandissement du périmètre du foyer familial en termes d’individus, de générations et d’espaces affiliés.
Mobilité des familles élargies et patrimoines agraires à San Juan Guichicovi
25Dans les familles paysannes de la communauté mixe [8] de San Juan Guichicovi, les économies agraires et l’exploitation d’une parcelle engagent la famille élargie,notamment parce que le partage des terres intervient tard dans le cycle familial. Comme a pu le signaler Alberto del Rey [2005], le prolongement de l’espérance de vie retarde le moment de la transmission par héritage : le patrimoine foncier reste sous contrôle paternel au moment de l’entrée dans la vie active des fils, qui doivent alors orienter leurs trajectoires professionnelles hors de l’exploitation domestique. Les projets et les trajectoires de mobilité viennent ainsi s’articuler à l’ensemble des ressources dont dispose la famille, notamment aux mécanismes de solidarités entre générations, aux logiques de transmission du foncier et au fonctionnement traditionnel de répartition des revenus du salariat.
26Contrairement à Zanatepec où la famille nucléaire prévaut, libérant des travailleurs pour le marché local ou vers la mobilité, les familles rurales de San Juan Guichicovi sont en situation de périmètre élargi. Comment cette organisation, liée au contexte foncier, est-elle mise en question par les nouvelles mobilités ? En se penchant sur les familles qui maintiennent une activité productive à San Juan Guichicovi et s’engagent dans une mobilité hors de la région, l’objectif est ici de cerner la manière dont la distance vient affecter ou transformer l’organisation productive. S’agit-il simplement d’un élargissement des espaces de production en fonction duquel les familles tendent à redéfinir leur périmètre ? Ou bien au contraire ce phénomène migratoire nouveau par sa puissance et sa nature provoque-t-il une rupture des mécanismes socioproductifs entre les agents de l’économie familiale ?
27Pour cette analyse, nous avons distingué différents types de famille : d’une part, les familles qui n’ont pas accès à la terre et, d’autre part, celles qui mettent en jeu un patrimoine familial mutualisé entre générations et fratries. Pour ces dernières, nous avons observé les transformations productives qui sont liées à la mobilité.
Familles nucléaires sans patrimoine
28Dans une logique similaire à celle des familles de journaliers à Zanatepec, les revenus de la migration complètent pour certaines familles de San Juan Guichicovi les activités productives localement ancrées, dans une logique restreinte aux dimensions du foyer. C’est ce que l’on peut observer en l’absence de patrimoine foncier stable, c’est-à-dire lorsque le chef de famille est dans une situation d’emploi précaire (journalier agricole et/ou travailleur temporaire dans les secteurs urbanisés du monde rural). Lorsqu’il entreprend une démarche de mobilité, ce migrant est peu contraint par les temporalités de la production agricole et peut donc s’engager dans une migration sur un temps moyen ou long qui aura pour principal objectif l’amélioration des conditions de vie et l’augmentation de l’accès à la consommation, au bénéfice des membres du foyer – souvent un couple et leurs enfants. Ces familles se situent dans une logique de subsistance et de construction des bases de leur foyer nucléaire à court terme, plutôt que dans un processus où la mobilité serait le point de départ d’effets multiplicateurs dans le lieu de production d’origine. On observe alors une faible capacité d’articulationavec un patrimoine familial plus ample et, à l’inverse, un mécanisme fondé sur une logique de consommation et d’« édification » du foyer autour de biens matériels obtenus par les revenus de la migration.
29Concrètement, il semble que les expériences migratoires s’enchaînent avec les retours à l’emploi précaire dans le milieu rural sans enclencher une transformation radicale des bases productives. De retour d’un séjour de quatre ans aux États-Unis, Don José Luis, père de famille d’une quarantaine d’années qui travaillait comme journalier avant de migrer, a pu agrandir sa maison et acheter quatre têtes de bétail qui constitueront pour sa famille une sorte de capital de réserve. Lors de l’entretien effectué avec lui quelques semaines après son retour, il nous explique qu’il va à présent chercher un nouvel emploi salarié local : « Et maintenant, au boulot... On verra bien ce qui tombe. » L’amélioration des conditions de logement et d’éducation et l’augmentation du pouvoir d’achat représentent donc la part essentielle des acquis de la migration. Celle-ci est alors entreprise comme une étape permettant l’accumulation plus rapide pour le foyer, considéré comme espace de reproduction quotidienne et de consommation. Il ajoutera : « Là-bas, les choses sont bien payées, pas comme ici au Mexique. [...] Ici, peu importe ce que tu fais... Là-bas, c’est une autre vie, avec une semaine, tu arrives à payer ta télévision, ta chaîne hi-fi, et avec une semaine ici, eh bien, c’est pas possible, en travaillant comme journalier en tout cas... »
30Au regard des autres familles de la municipalité, on peut considérer cette forme d’investissement des revenus migratoires comme une manifestation de l’intégration accrue des sociétés rurales à un mode de vie basé sur la construction d’une maison individuelle (c’est-à-dire physiquement séparée de la famille élargie), sur la possession de biens de consommation quotidienne, notamment à partir d’une demande pressante exercée par les jeunes générations. Ainsi, dans une grande majorité de foyers, les répercussions de la migration s’expriment par une distanciation croissante de l’économie paysanne qui s’effectue justement dans le cadre des familles qui ne sont pas – ou mal – intégrées à la structure agraire de l’ejidoou de la propriété de terres.
Trajectoires et ressources migratoires construites sur le patrimoine agraire mutualisé
31Dans le cas des familles dont l’appareil productif fonctionne sur la base des rapports générationnels élargis, la possession d’un patrimoine foncier implique les divers noyaux de l’univers familial, que ce soit pour les mécanismes de transmission de ce patrimoine ou pour l’articulation des activités productives dans différents espaces [Lopez Castro, 1986 ; Córdova Plaza, Nuñez Madrazo, Skerritt Gardner, 2008]. Les fils des ejidatarios ou des propriétaires fonciers, jeunes célibataires ou ayant récemment fondé une famille, se situent dans cette étape de l’entre-deux, étape pendant laquelle ils ne bénéficient pas encore de la terre familiale mais prennent déjà largement en compte cette ressource foncière pour la mise en place d’un ensemble de dynamiques de mobilités et de diversification desactivités. Une sorte de contrat familial permet à toutes les cellules de la famille de compter sur cette ressource foncière dans des conditions et à des moments différents.
32C’est ainsi que Juan Eugenio, fils du commissaire de l’ejido et père de deux jeunes enfants, a effectué plusieurs voyages d’environ six mois vers la ville de Mexico sur une période de trois ans, travaillant tantôt dans un parking public, tantôt dans le secteur de la construction. Malgré ces migrations temporaires vers la capitale, ce père de famille est toujours rentré au moment des périodes d’activité agricole vivrière. Les revenus de la migration ont alors été investis pour la reproduction de la petite exploitation paternelle et son autonomie productive. Il dit être rentré pour pouvoir subvenir aux besoins de sa femme et de ses enfants, répartissant son activité entre la production vivrière et un emploi de policier municipal qui lui assure un salaire mensuel fixe de 3 000 pesos.
33Étant parti temporairement du village peu après s’être marié, son capital de migration lui a surtout permis de construire sa maison. Il est revenu au moment où un emploi local s’offrait à lui et où son père décidait de diviser ses terres entre ses fils. Parallèlement à son activité salariée (localement ou en migration), il participe à l’agriculture familiale, ici menée à l’échelle de la famille élargie. Aujourd’hui de retour de cette étape migratoire, son foyer, celui de son frère et celui de ses parents mutualisent le travail et le fruit de la production de subsistance. Ces trois foyers réunis par un appareil productif et un capital foncier communs adaptent les modalités de l’activité professionnelle, de la mobilité et des ancrages aux conditions de répartition du patrimoine agraire familial. La logique d’agencement des activités – réparties dans le temps, dans l’espace et entre les secteurs – se développe autour d’un patrimoine agraire à partager et d’un ensemble de solidarités familiales qui dépassent, d’une part, les frontières de l’espace de production local autour de la région d’origine et, d’autre part, les frontières de chaque foyer.
34À San Juan Guichicovi, c’est surtout au sein de la structure agraire de l’ejidoqu’on rencontrera ce type de familles pouvant articuler les ressources migratoires et foncières autour des « nouvelles formes d’ancrage intergénérationnel » telles qu’elles ont déjà été décrites par Alberto del Rey dans la région du Sotavento au Veracruz [2004]. À l’échelle de toute la municipalité, les familles capables d’articuler un patrimoine foncier aux trajectoires de mobilité représentent donc moins d’un tiers des familles (les titulaires ejidatarios). Ayant pu observer dans la zone sud de l’isthme des logiques similaires de tissage des relations familiales étendues, notre objectif est à présent de détecter les conditions sociales et productives qui, au sein des périmètres familiaux, permettront de mettre en marche une transformation de l’appareil productif.
Vers une transformation de l’appareil productif
35Quand les distances créées par la migration d’un ou des membres sont plus grandes (temps, distance, accessibilité) et que l’intégration au marché de l’emploiextérieur a permis l’obtention d’un emploi stable et éventuellement la mise en place de pratiques d’envoi de remises, le potentiel d’investissement et de transformation des structures de production est généralement amplifié par une logique de fructification des capitaux agraires et migratoires. La participation financière des migrants au travers des remises est majeure pour le développement des activités de production locales et des stratégies de capitalisation (agriculture, petit commerce, constitution d’un patrimoine foncier ou immobilier, etc.).
36Pour ces migrations réalisées dans le cadre d’un différentiel économique élevé qui permet de meilleures capacités de transferts financiers (frontière nord et États-Unis), les mécanismes d’investissement et d’achat dans le lieu d’origine sont donc porteurs d’un certain potentiel de transformation de l’organisation productive familiale et de réancrage dans l’espace agraire local. Dans l’ejido d’Ocotal (municipalité de San Juan Guichicovi), l’ancien commissaire note que les ejidatarios de l’ejido voisin, el Chocolate, sont aujourd’hui les principaux acheteurs des terres mises en vente après l’application de la réforme du PROCEDE. Ces ejidatariosutilisent en effet les transferts monétaires envoyés par leurs fils partis travailler aux États-Unis – génération expulsée par les logiques de pression foncière dans leur propre ejido – pour investir dans l’achat de terres situées à Ocotal. Ces jeunes générations constituent ainsi un patrimoine propre pour leur retour et participent dans le même temps et par les mêmes processus d’investissement au fonctionnement de l’exploitation gérée par les différents membres présents sur place (père, frères et beaux-frères essentiellement).
37Dans les familles comptant sur des remises importantes de la part d’un migrant dont le projet de retour est étroitement lié aux activités agraires familiales, les évolutions productives sont les plus fortes. Les achats de terres s’orientent vers les sols les plus fertiles, les parcelles les mieux connectées aux voies de communication ou les plus adaptées à l’élevage : l’organisation productive de la famille élargie peut donc être renforcée, au travers des mobilités, par une meilleure rentabilité économique sur la base d’un important bien foncier et de l’élevage commercial. Autrement dit, ces familles construisent, grâce aux ressources migratoires et à la complémentarité des économies individuelles ou nucléaires, un patrimoine agraire dont l’orientation est nouvelle : les économies familiales cessent d’être fondées sur la production paysanne traditionnelle et leur reproduction se construit d’avantage autour du capital foncier, de l’élevage et de la ressource migratoire.
38Les constellations familiales se structurent autour de la situation foncière qui les encadre et les dynamiques migratoires sont donc étroitement liées à l’existence (ou à l’absence) d’un patrimoine agraire et aux conditions de partage de celui-ci au sein de la famille, de la propriété privée ou de l’ejido. Les relations sociales et productives les plus élargies semblent fragilisées dans la distance, mais elles forment cependant l’armature des trajectoires de mobilité et d’ancrage au local. Lorsqu’elles sont mises à l’œuvre et solidifiées, elles transforment l’activité et peuvent engendrer une capitalisation familiale autour de l’exploitation domestique et des espaces de production partagés.
Conclusion
39Selon les structures villageoises et les types d’agriculture, le mode de répartition du foncier fait intervenir une famille plus ou moins élargie, ainsi que ses dispositifs de solidarités intra- et inter-générationnelles. Ce sont ces mêmes dispositifs qui sont mobilisés dans les stratégies migratoires : ils permettent de faire face à la complexité des multi-implantations au sein même de la famille (absence prolongée, complémentarité des activités, redistribution des tâches, nécessité d’articuler les circulations, etc.). Cette capacité de la famille élargie peut prendre des formes foncières (acquisition et mutualisation de terre) ou sociales (maintien des liens et circulations des ressources et des solidarités entre différents lieux), là même où des logiques de diversification des formes de l’activité (vers le commerce et les services notamment) sont également à l’œuvre. Les deux cas de Zanatepec et San Juan Guichicovi montrent deux situations de transformation de la famille rurale face à l’élargissement des distances en jeu dans les mobilités récentes : pour celles qui utilisent la mobilité pour se réancrer localement, on peut constater une capitalisation des ressources sociales à Zanatepec, où l’on voit la configuration des foyers s’élargir avec les mobilités, et une capitalisation agricole à San Juan Guichicovi, où certaines familles élargies mettent à profit la mobilité pour transformer leur activité productive.
40Pour les familles les plus fragiles, sans accès à la terre et qui ne sont pas impliquées dans des réseaux de solidarités familiales élargies, l’expérience migratoire constitue le plus souvent une dynamique d’éclatement, dont l’effet est principalement de réduire le périmètre de la famille. À Zanatepec comme à San Juan Guichicovi, le recours à la mobilité extra-régionale semble proposer une nouvelle opportunité pour une main-d’œuvre écartée de l’accès à la terre. En réalité, la migration s’avère un facteur puissant de différenciation sociale : la valorisation des expériences migratoires s’articule avec un ensemble d’autres capacités de mobilisation de ressources préexistantes (foncier, formation ou autre).
41Enfin, il nous faut remarquer, pour toutes les familles rencontrées, l’importance du moment du cycle familial dans lequel intervient la migration ainsi que l’enjeu de la transmission d’un patrimoine (foncier, social, d’expérience, productif ou autre) à la génération suivante. La mobilisation d’une famille élargie dépend largement de la « réussite » de cette transmission. Or, les institutions sociales et culturelles locales, qui encadrent les modalités de la transmission intergénérationnelle, sont tout à fait essentielles pour comprendre la capacité d’adaptation de ces familles rurales. Cela renvoie, au-delà de la famille, à de souhaitables analyses sur les conditions collectives et communautaires de mobilité et d’ancrage local.
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Mots-clés éditeurs : dynamiques rurales, économie familiale, familles transnationales, Isthme de Tehuantepec, migrations, mobilités, solidarités inter et intragénérationnelles
Date de mise en ligne : 19/07/2011
https://doi.org/10.3917/autr.057.0077