Compte rendu

Jacques Canet et Claude Nataf (dir.), La Synagogue de la Victoire. 150 ans du judaïsme français, Paris, Éditions Porte-Plume, 2017, 484 p., ill., 85 €

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  • Nicault, C.
(2017). Jacques Canet et Claude Nataf (dir.), La Synagogue de la Victoire. 150 ans du judaïsme français, Paris, Éditions Porte-Plume, 2017, 484 p., ill., 85 € Archives Juives, . 50(2), I-I. https://doi.org/10.3917/aj.502.0151a.

  • Nicault, Catherine.
« Jacques Canet et Claude Nataf (dir.), La Synagogue de la Victoire. 150 ans du judaïsme français, Paris, Éditions Porte-Plume, 2017, 484 p., ill., 85 € ». Archives Juives, 2017/2 Vol. 50, 2017. p.I-I. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-archives-juives1-2017-2-page-I?lang=fr.

  • NICAULT, Catherine,
2017. Jacques Canet et Claude Nataf (dir.), La Synagogue de la Victoire. 150 ans du judaïsme français, Paris, Éditions Porte-Plume, 2017, 484 p., ill., 85 € Archives Juives, 2017/2 Vol. 50, p.I-I. DOI : 10.3917/aj.502.0151a. URL : https://shs.cairn.info/revue-archives-juives1-2017-2-page-I?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/aj.502.0151a


1 Entourés d’une équipe nombreuse, Jacques Canet, le président de la synagogue de la Victoire, et l’historien Claude Nataf, qui en est au surplus un contributeur majeur, peuvent se targuer d’avoir mené à bien une entreprise hors du commun. Ce livre est en effet à la fois une somme historique, un ouvrage d’art splendidement illustré et un livre d’or rendant hommage aux grands comme aux plus modestes acteurs et fidèles, passés et présents, ayant tenu un rôle dans l’histoire de l’illustre synagogue, véritable « navire amiral du culte israélite » en France (p. 14). Monumental et luxueux, solennellement introduit par la maire de Paris et les principaux responsables consistoriaux et rabbiniques actuels, il peut intimider. On défie cependant quiconque de s’y plonger sans être captivé par tel ou tel aspect de son contenu foisonnant, ensemble artistiquement présenté de textes de fond, de témoignages, de portraits, de notices biographiques d’interviews et d’encarts divers, sans oublier de nombreuses photos d’art et de clichés tirés des archives ou des albums de famille des fidèles, mettant en scène la vie et le fonctionnement du bâtiment.

2 Comme l’indique le sous-titre, l’entreprise est intellectuellement ambitieuse, puisque l’histoire de la synagogue sert en fait de fil conducteur à l’histoire des 150 ans du judaïsme consistorial français qui se sont écoulés depuis son inauguration en 1874, ses heures de gloire et d’épreuves, jusqu’à la situation troublée qu’il connaît actuellement. Impossible d’en exposer dans le détail tout le contenu, encore une fois foisonnant, organisé autour d’une première partie retraçant l’édification du monument et du rite consistorial dont il est le cadre privilégié, puis de cinq autres traitant successivement des années 1874-1918, 1914-1940, de la Seconde Guerre mondiale, des décennies entre l’après-guerre et les années 1970, enfin des années 1960 à nos jours.

3 Les trois premières parties retracent en fait la période où la « synagogue-cathédrale » bâtie par Alfred Philibert Aldrophe dans le prestigieux quartier de la Chaussée d’Antin est non seulement le siège statutaire des grands rabbins de Paris et du Consistoire central, ce qu’elle est toujours, mais le centre indiscuté, l’emblème, d’un franco-judaïsme « qui a permis progressivement l’unité du judaïsme français et son intégration dans la nation française » (Claude Nataf, p. 26). On retiendra tout particulièrement les contributions de Nelly Singer sur le projet et la réalisation de l’édifice et d’Hervé Roten sur la constitution de son patrimoine musical et choral, élément essentiel d’un nouveau rite consistorial qui fit école jusqu’au tournant des années 1960 et 1970, lorsqu’on renonça à l’orgue et aux choeurs mixtes sous la pression d’une rue juive désireuse d’un culte plus simple et plus authentique depuis l’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord.

4 Certes, à compter de 1905, la loi de Séparation a ouvert une première brèche dans le monopole cultuel du consistoire, permettant l’apparition d’associations cultuelles qui ne lui sont plus affiliées. Mais, comme ne manque pas de le rappeler Claude Nataf, jusqu’en 1940, le culte consistorial continue de dominer très largement la scène et le plus grand des « temples » consistoriaux brille alors d’un éclat religieux et mondain sans pareil. Illustrée par la parole d’éminents grands rabbins, Zadoc Kahn (évoqué par Béatrice Philippe, Catherine Poujol, Philippe Landau et Claude Nataf), Julien Weill, Israël Lévi et Maurice Liber, la Victoire est la synagogue que fréquentent, les jours de grandes fêtes surtout, la plupart des familles de la haute société israélite, Rothschild en tête ; elles y ont leurs places attitrées et y marient somptueusement leurs enfants (Cyril Grange). La Belle époque, la Grande Guerre et l’entre-deux-guerres forment bien l’« âge d’or du franco-judaïsme », en dépit des poussées d’antisémitisme et de la désaffection religieuse. Fidèle à la devise du consistoire « Religion et Patrie », la Victoire est, pendant comme après la guerre, un haut lieu de célébration de l’Union sacrée et de la mémoire des soldats juifs morts pour la France, thème traité par Philippe Landau, spécialiste de la question, dans six textes très éclairants. Il rappelle toutefois que si les manifestations patriotiques des années 1920-1939 entretiennent le souvenir de la contribution juive à la guerre, certaines d’entre elles font polémique dans les années 1930, les « israélites de gauche » n’admettant pas que le rabbin Jacob Kaplan, le rabbin en charge de la synagogue depuis 1933, y accueille des commémorations commanitées par les Croix de Feu.

5 Liées aux menaces que faisaient peser le fascisme et nazisme sur la France républicaine, ces dissensions annonçaient les années les plus noires du judaïsme français et donc de la Victoire. Après un rappel des efforts prodigués et des drames traversés par l’institution consistoriale pendant la Seconde Guerre mondiale, objet de la quatrième partie, Claude Nataf souligne combien la synagogue incarna les souffrances infligées aux Juifs de France mais aussi la résistance spirituelle juive. Bien que martyrisée par les attentats de 1941 et de 1942, elle resta en effet, en dépit du danger croissant, ouverte d’un bout à l’autre de la guerre sous l’égide du grand-rabbin de Paris Julien Weill, revenu d’exode dans la capitale dès août 1940. Mais c’est peut-être l’ensemble des textes relatifs à la Libération et à ses suites immédiates qui semblera plus neuf aux lecteurs, qu’il s’agisse des efforts accomplis pour accueillir les soldats juifs américains à la Victoire (Félix Loeb), de la reconstruction du judaïsme consistorial (Laura Hobson-Faure, Claude Nataf) ou de l’instauration des commémorations des martyrs de la déportation et des victimes de guerre (Félix Loeb, Claude Nataf).

6 Dans ces pages consacrées à la Libération, Claude Nataf souligne opportunément la concomitance entre l’entrée d’éléments étrangers et sionistes au Consistoire central, hier bastion exclusif des notables israélites, et l’abandon, sans tambour ni trompette, de sa fameuse devise « Religion et Patrie ». C’était là les signes qu’après la tragédie, le franco-judaïsme s’engageait, sans trop de vagues encore, dans un aggiornamento imposé par les « nouvelles problématiques » à l’œuvre (Claude Nataf). Le personnage emblématique de cette période n’est autre que le grand-rabbin Jacob Kaplan, devenu, après une brillante résistance sous l’Occupation, le grand rabbin de Paris en 1950, puis de France en 1955. Chantre de la double fidélité à la tradition juive et à la France, ouvert au dialogue avec l’Église catholique mais ferme à son égard pendant l’affaire Finaly, proclamant son amour pour l’État d’Israël et favorisant l’accueil et l’intégration du judaïsme nord-africain (incarné à la Victoire par la création de deux oratoires égyptien et tunisien au milieu des années 1950), le grand rabbin incarne à la fois une certaine continuité du judaïsme français et l’ouverture à un changement devenu indispensable aux yeux de la société juive, mais encore très mesuré. Aussi est-ce à raison que l’ouvrage rend bien justice au « kaplanisme » (Haïm Korsia, Francis Kaplan) tandis que l’establishment israélite, les Rothschild, Leven et autres Wormser, brillaient de leurs derniers feux à la tête du judaïsme consistorial.

7 Que certains textes débordant les années 1960 figurent dans cette cinquième partie – les portraits notamment du grand-rabbin de Paris Meyer Jaïs, premier séfarade à occuper cette fonction (Claude Nataf), et du grand rabbin David Messas, ou encore le rappel des tribulations des relations franco-israéliennes dans les années 1960 et 1970 (Ariel Danan) – contribuent à relativiser la césure de Mai 1968, point de départ de la sixième et dernière partie. Reste que l’occupation de la Victoire et des locaux consistoriaux de la rue Saint-Georges, narrée de façon très vivante par Moïse Cohen, par des étudiants réclamant une gestion communautaire plus démocratique mais aussi, ce qui peut paraître paradoxal, un retour à un culte plus orthodoxe, marque un tournant décisif. Conscient des besoins de renouveau, l’establishment israélite traditionnel passe largement le témoin dans les années 1980 à des figures nouvelles issues du judaïsme d’Afrique du Nord, nombreux désormais à occuper de hautes fonctions rabbiniques et consistoriales. Jacob Kaplan notamment, en principe grand rabbin de France à vie, se retire en 1980 pour laisser la place à des successeurs au mandat limité dans le temps, successivement René-Samuel Sirat, Joseph Sitruk, Gilles Bernheim, Haïm Korsia. La prééminence du judaïsme consistorial et sa tradition d’ouverture sont désormais fortement bousculées par les multiples initiatives dissidentes du judaïsme libéral et surtout orthodoxe (Claude Nataf, Martine Cohen), sans parler des très lourds défis de l’antisémitisme et du terrorisme qui sévit actuellement dans notre monde troublé. Serait-ce le chant du cygne du judaïsme consistorial ? Les maîtres d’œuvre de cette remarquable somme ne veulent pas le croire mais sont manifestement inquiets…

8 CATHERINE NICAULT


Date de mise en ligne : 06/12/2017

https://doi.org/10.3917/aj.502.0151a