Armand Dorville, avocat, collectionneur
(Paris 9e, 18 juillet 1875 – Cubjac, Dordogne, 28 juillet 1941)
- Par Max Polonovski
Pages 140 à 142
Citer cet article
- POLONOVSKI, Max,
- Polonovski, Max.
- Polonovski, M.
https://doi.org/10.3917/aj.501.0140
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- Polonovski, Max.
- POLONOVSKI, Max,
https://doi.org/10.3917/aj.501.0140
1 Armand Isaac Dorville est né au sein d'une famille appartenant à la bourgeoisie parisienne. Son arrière-grand-père, Alexis Francfort, dont le père Abraham s'était établi à Paris dans le troisième quart du xviii e siècle, avait adopté le nom de Dorville en 1808. Son père Léon Albert Dorville, engagé volontaire et blessé de guerre en 1870, était banquier et dirigeait la Bienfaisante israélite, société de secours mutuels fondée par son propre père, Armand Théophile Dorville, en 1843. Sa mère, Léonie Monteaux, était issue d'une famille de changeurs et de banquiers avignonnais, alliée aux familles Norzy et Crémieux et établie à Paris depuis le début de la Restauration. Après des études secondaires aux lycées Condorcet et Janson de Sailly, Armand Dorville s'inscrit à la Faculté de droit où il se distingue avec une mention honorable en droit commercial au concours de 3e année de la Fondation Ernest Beaumont en 1896. Avocat à la Cour d'appel de Paris en 1897, docteur en droit en 1901, il est récompensé par le prix de thèse en 1902 pour sa thèse, De l'intérêt moral dans les obligations, étude de droit comparée sur le principe de réparation pécuniaire des dommages non-économiques (Paris, A. Rousseau, 1901). Devenu secrétaire de la conférence des avocats (1903-1904), il débute sa carrière comme collaborateur de Me Jean Cruppi. Défenseur d'un ouvrier maçon victime d'une paralysie faciale, Il se fait connaître dès 1903 en obtenant un arrêt de la Cour élevant le taux de la rente d'infirmité de 75 à 90 %.
2 Mobilisé en août 1914 au 83e régiment territorial d'infanterie, il est blessé et fait prisonnier lors de l'attaque allemande de Tournai. Il s'évade à travers les lignes ennemies et rejoint son régiment. Il est alors promu sous-lieutenant et nommé commissaire du gouvernement près le Conseil de guerre de la 68e division d'infanterie. Il reçoit la Croix de Guerre. Détaché en 1918 au ministère de l'Agriculture et du Ravitaillement, il est décoré de la Légion d'honneur, ordre dans lequel il sera promu officier par la suite.
3 Après la guerre, ses succès judiciaires sont souvent relatés par la presse. Il obtient une réputation de grand civiliste spécialisé dans le droit financier. Il est élu au Conseil de l'Ordre en 1927. Son activité s'oriente vers les grosses affaires financières, dans lesquelles il apporte, écrit George Claretie dans Le Figaro dès 1922, une « éloquence puissante, un rare talent de précision et de clarté ». En 1930, dans l'affaire du banquier Oustric, qui avait détourné des centaines de millions de francs de la Holfra, il est partie civile pour le syndicat de la coulisse de la Bourse. En 1935, en marge de l'affaire Stavisky, il est le conseil de l'agent de change Labbé et témoigne contre son confrère René Renoult, ancien Garde des Sceaux. Il obtient en cour d'assise, en 1936, l'acquittement d'Auguste Puis, sénateur du Tarn-et-Garonne, accusé de trafic d'influence auprès du préfet du Loiret et d'un sous-secrétaire d'État à la Marine marchande au profit d'Alexandre Stavisky. L'année suivante, il défend André Morizet, sénateur-maire de Boulogne, accusé de trafic d'influence. En 1939, il est l'avocat de Salomon-Gaston Lévy, ami de Léon Blum, administrateur-délégué de la Banque des Coopératives de France, accusé d'abus de confiance et de publication de faux bilans et de distributions de dividendes fictifs, qui ont entraîné le krach de la banque.
4 Très curieux des grands changements que le monde avait connus après la guerre, il entreprit un voyage à Damas en 1925 où il fut reçu par Mgr Cadi, patriarche des Grecs catholiques, rencontre dont il fit un récit dans Le Figaro en novembre, après la mort de ce dernier dans le bombardement de la ville par les Français. Il est invité en août et septembre 1926 à participer à un voyage de deux mois en Union soviétique organisé par le bureau de propagande VOKS (Société de l'Union Soviétique pour les relations culturelles avec les pays étrangers) dirigé par la sœur de Trotsky, Olga Kameneva. Il en tire une série d'impressions qu'il publie dans une série de cinq articles dans Le Temps. Bien qu'il se laisse abuser par les conditions idéales et luxueuses dans lesquelles son voyage est organisé, il dresse un tableau assez contrasté : il rencontre une population aimable, heureuse d'accueillir l'étranger et constate une absolue sécurité dans un pays d'ordre : « la sécurité publique est maintenue sans effort apparent ». Il décrit un pays où un étranger peut visiter sans difficultés des usines, des écoles, des prisons. Il est impressionné par l'importance donnée par le nouveau pouvoir à la culture et aux musées dans l'enseignement de la jeunesse qui se presse pour admirer les chefs d'œuvre de l'art occidental. Les détenus en prison travaillent en chantant dans des conditions de semi-liberté idyllique. Ce qui choque Armand Dorville est le fait que l'avortement soit licite et même facilité. Il observe aussi qu'à cause du système des appartements communautaires et de la délation organisée, l'emprise communiste remplace l'emprise familiale. Il réunit ses observations sur le système judiciaire dans une conférence prononcée devant les avocats à la Cour de Paris et la fit paraître sous le titre La Vie judiciaire en Russie soviétique aux PUF en 1927. Il publia une nouvelle relation de voyage au Canada qu'il fit en tant que délégué du barreau de Paris au Congrès des avocats canadiens à Regina en 1929, sous forme d'un article, « Avocats, Juges et Sanctions au Canada » dans France-Amérique.
5 Il manifeste son attachement au judaïsme en devenant membre en mai 1926 du comité provisoire de l'Œuvre juive française pour favoriser le développement de la Palestine présidée par le grand rabbin Israël Levi, et en assistant les entreprises agricoles et industrielles aussi bien que les institutions religieuses et sociales existantes ou à fonder dans ce pays. Il est élu au Consistoire central pour huit ans en 1935 et fut envoyé, avec Adolphe Caën et Roger Olchanski, à Strasbourg pour le représenter lors de la commémoration de l'armistice en 1938.
6 Parallèlement à ses activités professionnelles, Armand Dorville avait une passion pour l'art et l'histoire. Membre de l'Association des bibliophiles du Palais, il était aussi membre de la Commission des recherches historiques du Barreau de Paris depuis 1928. Passionné de littérature, il fit l'acquisition d'un dossier préparatoire de Flaubert pour L'Éducation sentimentale. Amateur d'art et collectionneur, il fut membre du jury du Grand prix de peinture en 1932. Il se prit de passion particulièrement pour Constantin Guys dont il possédait de nombreux dessins aquarellés qu'il prêta volontiers pour plusieurs expositions. Il le comparait à Flaubert « pour la conscience dans le dessin et le souci d'exactitude dans la création ». Il rédigea une brève note « À propos des débuts de Constantin Guys », dans la Revue de l'art ancien et moderne, t. LI, 1927, dans laquelle il réfute une chronologie trop précoce de l'artiste. Dix ans plus tard, il fut à l'origine d'une exposition consacrée à l'artiste au musée des Arts décoratifs et signa la préface du catalogue.
7 Il habitait 4, rue Édouard Detaille à Paris (17e arrondissement) et avait acquis dans les années trente un petit château à Cubjac en Périgord où il mourut en septembre 1941. Il légua sa collection d'aquarelles et de dessins au musée des Arts décoratifs et sa collection de peintures de Jean Béraud au Musée Carnavalet. Son testament ne fut que partiellement exécuté et une grande partie de sa collection fut spoliée et vendue dans le Hall du Savoy à Nice en juin 1942 sous le titre : « Vente aux enchères du cabinet d'un amateur parisien ».
8 L'une de ses deux sœurs, Valentine Dorville, née en 1881 à Paris, mariée en 1904 avec Albert Lion, s'était réfugiée avec ses filles Monique Tabet et Denyse Falk, et sa petite-fille Marie-France Tabet, âgée de 4 ans, au chalet Les Hirondelles à Megève. Arrêtées, elles furent déportées de Drancy le 29 avril 1944 par le convoi 72.
Sources
- Prévot et Roman d'Amat, Dictionnaire de biographie française ; Le Temps, 10-24 décembre 1926 ; Archives de Paris, registre matricule, classe 1895, 6e bureau, no 1693 ; geneanet.com.