À lire, À voir
- Par Françoise Dumont
Page 55
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- DUMONT, Françoise,
- Dumont, Françoise.
- Dumont, F.
https://doi.org/10.3917/apdem.076.0055
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L’homme qui lisait des livres
Rachid Benzine, L’Homme qui lisait des livres, Julliard, 2025, 128 p.
Rachid Benzine, L’Homme qui lisait des livres, Julliard, 2025, 128 p.
1 Rachid Benzine est né au Maroc en 1971 et est arrivé en France à l’âge de sept ans.
2 Après avoir obtenu un diplôme d’études en sciences politiques et une maîtrise d’économie, il devient islamologue, tout en donnant des cours dans différents établissements comme l’Institut d’études politiques d’Aix en Provence, l’Université catholique de Louvain ou bien encore la Faculté de théologie protestante de Paris. Il se fait d’abord connaître en lançant, avec le père Delorme, le dialogue islamo-catholique aux Minguettes, travail qui donne lieu à un premier ouvrage Nous avons tant de choses à nous dire [1]. Rachid Benzine a ensuite enchaîné avec diverses productions, notamment Lettres à Nour [2], Le Silence des pères [3] et Voyage au bout de l’enfance [4]. Dans ce dernier livre, il donne la parole à l’un de ces gamins emmenés en Syrie par des parents français convertis à l’islam et qui ont décidé de rejoindre Daech. Le livre est écrit à hauteur d’enfant, un enfant confronté à l’horreur et qui se réfugie dans le rêve, l’imagination et la poésie. En 2017, il a aussi écrit Des mille et une façon d’être juif ou musulman [5], en collaboration avec la rabbine Delphine Horvilleur.
3 Dans L’Homme qui lisait des livres, le personnage principal s’est depuis longtemps réfugié dans les livres. Il les a entassés tout autour de lui et dans sa boutique, une pauvre librairie dans un quartier dévasté de Gaza. Un photographe français en quête d’un cliché qui capture la vie va écouter le vieux libraire lui raconter son histoire. À travers les propos de Nabil, c’est toute l’histoire de la Palestine qui défile.
4 Le vieil homme est né au tout début de l’année 1948, près de Haïfa, d’une mère musulmane et d’un père chrétien qui travaillait dans une raffinerie. Le travail était dur dans « ce monstre de métal » mais l’homme ne se plaignait pas. Mais une nuit, le village où habitait la famille est violemment vidé de ses habitants par des hommes du Palmah, une branche de la Haganah. Pour tout le monde, c’est un premier exode pour le camp d’Aquabat Jar, qui sera suivi par le départ pour une autre camp, celui de Jabaliya. Après un bref séjour en Égypte, Nabil revient à Gaza, connaît les guerres de représailles sans fin et la prison pour 20 ans. « Cette terre est une litanie de représailles, de haine empilée, de tristesse, recouverte de tristesse », dit Nabil à son interlocuteur.
5 Ce récit n’est pas un roman historique mais une sorte de fable humaniste et une ode au pouvoir des livres et des mots. Chaque chapitre fait allusion à un épisode de la vie de Nabil et à une œuvre, celle-ci appartenant soit à la littérature palestinienne (avec des extraits de Mahmoud Darwich ou de Mourid al-Barghouti), soit à la littérature classique d’hier et d’aujourd’hui (Shakespeare, Primo Levi, Frantz Fanon…). Avant de mourir tué lors d’un affrontement avec des soldats israéliens, Moussa, le frère de Nabil, avait eu ces mots « Lis. Lis jusqu’à en perdre la raison. Mais lis, petit frère. Lis. » Toute sa vie, le vieux libraire s’est souvenu du conseil de son aîné et les livres ont permis à son esprit de s’envoler quand l’oppression et la douleur étaient trop fortes, de dépasser toute envie de vengeance et de trouver en lui une forme de résilience. Avec une écriture simple, souvent poétique, Rachid Benzine nous rappelle que dans un monde où les bombes veulent toujours avoir le dernier mot, lire est à la fois la plus radicale des révolutions et la meilleure chance de survie.