Éditorial. Pour une Europe libre, démocratique et sociale
- Par Pierre Joxe
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Citer cet article
- JOXE, Pierre,
- Joxe, Pierre.
- Joxe, P.
https://doi.org/10.3917/apdem.076.0003
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1 L’Europe, qui a paru chez les Grecs, leur était alors largement inconnue. Ses confins se perdaient dans une géographie brumeuse. Au Moyen Âge, sur les ruines de l’Empire romain, elle devint « Chrétienté ». C’est seulement à la Renaissance, après le schisme protestant, qu’elle commença à prendre conscience d’elle-même. Les projets des humanistes, le « Grand Dessein » d’Henri IV, la voulurent alors pacifique et unie. Mais les conflits, dynastiques puis nationaux, ne cessèrent de la déchirer pendant encore quatre siècles, s’exportant au passage sur tous les continents : des Indes aux Amériques. Ceci se poursuivit jusqu’à la « Grande Guerre », qu’on prit à tort pour « la der des ders »… et même audelà, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, conclue par deux crimes atomiques.
2 Le IIIe Reich vaincu, après avoir englouti des dizaines de millions de vies humaines dans les camps et dans les steppes, l’on remit sur le métier les idées qui avaient animé, en leur temps, Kant et l’abbé de Saint-Pierre. Le Français Schuman, l’Allemand Adenauer, l’Italien de Gasperi initièrent une politique de rapprochement fondée sur les « réalisations concrètes », sur la « solidarité de fait ». Ce furent le charbon et l’acier.
3 Ainsi débuta l’histoire de l’Europe qui fait l’objet de ce dossier, histoire à laquelle les récents bouleversements géopolitiques viennent de donner un tour tragique.
4 Cette Europe née de la volonté de créer les conditions d’une paix « perpétuelle » ne vivra en effet que si elle parvient à exister face aux puissances qui désirent la soumettre.
5 À ses frontières occidentales, la Russie, tsariste, soviétique ou capitaliste-autoritaire, n’a jamais cessé de revendiquer son « glacis » contre les États jadis agressifs qui plusieurs fois l’envahirent et qu’elle prétend désormais dominer, mettant en cause la liberté des populations qui voudraient s’arracher à sa sphère d’influence pour se rapprocher du modèle libéral.
6 De l’autre côté de l’Atlantique, les États-Unis, pourtant issus des flancs de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne et d’autres pays du Vieux Continent, entendent, après avoir fait de l’Europe sa principale alliée depuis la Seconde Guerre mondiale, la transformer en une sorte de protectorat.
7 Au bout du monde, la Chine tisse patiemment sa toile et attend son heure.
8 Contre ces menaces, on espérerait une Europe robuste, confiante en son destin, et l’on découvre une Europe peu préparée, hésitante. L’on espérerait une Europe consciente de son histoire, sûre de ses valeurs, et l’on découvre une Europe minée de l’intérieur par des mouvements d’extrême droite fondamentalement hostiles aux Lumières qui l’avaient inspirée. L’on espérerait une Europe « souveraine », et l’on découvre une Europe « vassale » [1], qui, pour posséder encore quelques principes, n’a plus guère les moyens de les faire respecter ni même de les mettre en œuvre.
9 Cependant, comme on se le rappellera à la lecture de ces pages, l’Europe s’est jusqu’à présent construite dans les crises, des différents sur la politique agricole commune, dans les années 1965, à la pandémie de Covid-19 en 2020 – en passant par le « Brexit ». Rien ne nous dit donc qu’elle ne se ressaisira pas, sous une forme ou sous une autre, qu’elle ne parviendra pas en fin de compte à garantir sa sécurité, son intégrité, son indépendance, en résistant à Trump sur le Groenland et à Poutine sur l’Ukraine, et surtout en développant en son sein et en commun les infrastructures et les biens nécessaires à son indépendance.
10 Résister, exister, mais pour quoi faire, demanderat-on ? Car c’est bien le fond du problème. En 2005, les Français, consultés par référendum, avaient rejeté l’orientation néolibérale et technocratique du projet européen. Celle-ci se maintint cependant jusqu’à nos jours. La signature de l’accord de libre-échange avec le Mercosur vient d’en offrir un malheureux exemple, et les rares avancées conquises dans les domaines de l’environnement ou du droit social sont systématiquement remises en cause par l’alliance entre la droite et l’extrême droite.
11 L’on voit donc aujourd’hui que la question de savoir « où va l’Europe ? » ne suppose en aucun cas de trancher entre une « Europe des nations » et une « Europe fédérale », mais de savoir si les peuples de cette Europe à géométrie variable, et au génome politique encore indéchiffré, pourront continuer de vivre libres, et de bénéficier du progrès démocratique et social.
12 C’est pour éclairer cette question d’une brûlante et dramatique actualité que nous avons souhaité publier ce numéro d’Après-demain. [2]