Article de revue

Les peurs de l’enfant : quand la peur de la peur conduit à l’anxiété pathologique

Pages 15 à 17

Citer cet article


  • Rossignol, M.
  • et Wauthia, É.
(2019). Les peurs de l’enfant : quand la peur de la peur conduit à l’anxiété pathologique. Après-demain, N ° 50, NF(2), 15-17. https://doi.org/10.3917/apdem.050.0015.

  • Rossignol, Mandy.
  • et al.
« Les peurs de l’enfant : quand la peur de la peur conduit à l’anxiété pathologique ». Après-demain, 2019/2 N ° 50, NF, 2019. p.15-17. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-apres-demain-2019-2-page-15?lang=fr.

  • ROSSIGNOL, Mandy
  • et WAUTHIA, Érika,
2019. Les peurs de l’enfant : quand la peur de la peur conduit à l’anxiété pathologique. Après-demain, 2019/2 N ° 50, NF, p.15-17. DOI : 10.3917/apdem.050.0015. URL : https://shs.cairn.info/revue-apres-demain-2019-2-page-15?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/apdem.050.0015


Le développement des peurs

1La peur est une émotion fondamentale et universelle. Chaque être vivant est programmé pour éprouver de la peur dans un panel plus ou moins large de situations. La peur joue un rôle central dans la survie car elle agit comme un système d’alarme, permettant à l’individu d’attiser sa vigilance et de mettre en place des réactions de défense. Les premières expériences de peur surviennent très précocement dans la vie. Ainsi, confrontés à des bruits soudains ou à une sensation de chute, les nourrissons expriment leur peur avec des cris, des pleurs et des mouvements incontrôlés. Il s’agit là d’une peur primaire, d’origine physiologique plus que psychologique. Par la suite émergeront les peurs relatives aux dangers, réels ou imaginaires, qui menacent le lien entre l’enfant et son milieu protecteur. Le contenu de ces peurs est remarquablement similaire d’un enfant à l’autre et leur dépassement constitue un enjeu pour le développement affectif de l’enfant (Dumas, 2013). Ainsi, l’angoisse du 8e mois décrite par René Spitz correspond à la détresse des enfants de cet âge lors du départ de leur mère et/ou de l’arrivée d’inconnus. Par la suite, entre 2 et 4 ans, l’enfant sera effrayé par certains animaux, notamment les grands chiens, et craindra d’être seul et/ou dans le noir. Entre 5 et 6 ans, l’imagination de l’enfant se développe et avec elle la peur des animaux sauvages, monstres et autres fantômes. Ces peurs irrationnelles diminuent progressivement pour laisser place, vers 7 ans, à des inquiétudes plus réalistes, ciblant par exemple le décès d’un parent, les accidents, ou encore les catastrophes naturelles. À la puberté, le contenu des peurs devient plus social et l’adolescent appréhende l’évaluation négative de son entourage, l’embarras, l’échec scolaire ou les relations intimes (Dumas, 2013).

2Si la peur survient lors de la confrontation, réelle ou imaginaire, à l’objet redouté, l’enfant développe également la capacité à anticiper les dangers, qui donne naissance aux premiers sentiments d’anxiété. Celle-ci se définit par l’anticipation des dangers futurs, en d’autres termes la peur de la peur. L’anxiété est un phénomène normal, qui permet de se préparer à la survenue d’un évènement stressant, et de mobiliser ses ressources pour y faire face. Au fil des années, l’enfant apprendra à identifier les situations qui lui font peur et qui le rendent anxieux, et il apprendra également à y faire face. La peur et l’anxiété sont donc normales et font partie intégrante de la vie des enfants.

Du normal au pathologique

3Si la majorité des enfants réussissent à composer avec ces sentiments, il arrive que la peur et l’anxiété deviennent incontrôlables, excessives et perturbent le fonctionnement quotidien. On parlera alors d’anxiété pathologique, voire de troubles anxieux si les symptômes correspondent à une entité clinique spécifique. Les troubles anxieux concernent entre 5 à 19% des enfants et des adolescents et s’associent à des symptômes émotionnels, cognitifs, somatiques et comportementaux ayant des conséquences défavorables sur la qualité de vie de l’enfant, sur ses relations sociales ou familiales et sur ses activités scolaires et/ou récréatives (Wauthia et Rossignol, 2018).

4Deux types de troubles anxieux sont particulièrement fréquents durant l’enfance. Premièrement, l’anxiété de séparation, qui apparait entre 7 et 9 ans, désigne la peur excessive et inappropriée ressentie par l’enfant lors de la séparation (ou de son anticipation) avec ses figures d’attachement (APA, 2013). Au quotidien, les enfants souffrant d’anxiété de séparation se montrent « collants » envers leurs proches et évitent de quitter le domicile familial, en dehors duquel ils se sentent mal à l’aise. Ils éprouvent généralement des difficultés au moment d’aller au lit, refusent de s’endormir seuls et font des cauchemars qui les conduisent à rappeler leurs parents à leur chevet. Dans les cas extrêmes, ils peuvent refuser d’aller à l’école, de participer à leurs activités extrascolaires ou de rester seuls à la maison, et suivre leurs parents d’une pièce à l’autre.

5Apparaissant au début de l’adolescence, entre 11 et 13 ans, l’anxiété sociale renvoie à la peur ou l’anxiété intense ressentie par l’enfant dans les situations sociales le conduisant à être jugé ou évalué par d’autres personnes (APA, 2013). Ces situations incluent les interactions sociales (ex : engager une conversation), les situations de performance (ex : prendre la parole en classe) ou les situations impliquant d’être observé par d’autres personnes (ex : manger en groupe), qu’il s’agisse d’enfants ou d’adultes. Les enfants souffrant d’anxiété sociale peuvent maintenir des contacts satisfaisants avec leur entourage immédiat, comme les membres de leur famille ou des camarades proches mais ils nouent difficilement des relations avec leurs pairs et ils éprouvent des difficultés à se faire accepter. Qualifiés de « timides » ou « solitaires » par leur entourage, ils comptent peu d’amis proches et ne s’impliquent pas volontiers dans les activités extérieures. Le trouble d’anxiété sociale a de lourdes répercussions sur la vie scolaire de l’enfant, qui est plus à risque de montrer un refus scolaire ou de mauvais résultats académiques. En effet, dans les cas les plus graves, certains jeunes rapportent des épisodes d’inhibition intellectuelle lors desquels ils ont la tête vide et ne parviennent plus à penser ni parler (Dumas, 2013).

6D’autres troubles anxieux peuvent apparaitre chez l’enfant comme le trouble anxieux généralisé, les phobies simples ou l’état de stress post-traumatique. L’agoraphobie et le trouble panique sont rares avant 15 ans.

Le rôle central des facteurs cognitifs

7Les modèles étiologiques de l’anxiété ont mis en évidence l’héritabilité du trouble et le rôle des facteurs génétiques et familiaux dans sa transmission. Cependant, les facteurs cognitifs jouent également un rôle fondamental dans l’émergence et le développement des troubles anxieux pédiatriques. Premièrement, les différents troubles anxieux rapportés par les enfants sont caractérisés par une hyperactivité neurovégétative qui favorise l’apparition de symptômes physiques (ex. nausées, palpitations, maux de tête). Les enfants anxieux auraient tendance à interpréter ces symptômes de manière catastrophique, en considérant qu’ils sont représentatifs d’une maladie grave ou qu’ils sont une source d’embarras supplémentaire. Ce phénomène cognitif correspond à la sensibilité à l’anxiété, ou peur de l’anxiété. Récemment, nous avons montré que des niveaux élevés de sensibilité à l’anxiété prédisent l’apparition des symptômes d’anxiété sociale et d’anxiété de séparation mais également du trouble panique, du trouble obsessionnel-compulsif et du trouble anxieux généralisé (Wauthia et al., 2019). Deuxièmement, les individus anxieux accordent une attention aux éléments inquiétants ou menaçants de leur environnement. Dans ce contexte, la phobie des araignées conduit à détecter rapidement la présence d’une toile au plafond, et un enfant anxieux social sera particulièrement attentif aux signes d’approbation de son interlocuteur. Ce phénomène de modulation de l’attention est qualifié de « biais attentionnels » et il participerait à l’apparition et au maintien des symptômes anxieux. En effet, une fois le stimulus anxiogène perçu, celui-ci va généralement faire l’objet d’un évitement de la part de l’enfant anxieux qui va soit s’en détourner, soit rechercher une réassurance externe. L’évitement des stimuli anxiogènes est reconnu comme un facteur cognitif central des troubles anxieux.

8Sur un plan neuroanatomique, l’anxiété est associée à une hyperactivité de l’amygdale, une structure sous-corticale spécialisée dans la détection de la menace et la production de l’émotion de peur. Cette hyperactivité conduirait toutefois les individus anxieux à être encore plus vigilants et encore plus sensibles à la présence d’une menace dans leur environnement. Une fois détectée, cette menace, réelle ou pas, ferait l’objet d’un traitement cognitif automatique, accentuant encore les sentiments de peur et d’anxiété. C’est donc un cercle vicieux qui se met en place entre l’état d’anxiété et les biais attentionnels.

9Certains chercheurs ont postulé que réduire les biais cognitifs pourrait, secondairement, entrainer la réduction des sentiments d’anxiété associés. Dans ce contexte, une technique novatrice, dite de modification des biais attentionnels, invite le participant à prêter attention aux informations neutres ou positives de l’environnement, et donc à contrer son envie naturelle de regarder « du mauvais côté » (Heeren et al., 2015). Cette intervention présente de nombreux avantages puisqu’elle repose sur une tâche informatisée, pouvant être administrée facilement, précocement et à moindre coût. La poursuite de recherches quant à l’efficacité de cette technique représente donc à l’heure actuelle un enjeu crucial pour contrer un trouble toujours plus fréquent, dont certains n’hésitent pas à dire qu’il s’agit du mal du siècle.

Références

  • American Psychiatric Association, « Diagnostic and statistical manual of mental disorders » (DSM-5®), American Psychiatric Pub, 2013.
  • J. E. Dumas, Psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, De Boeck Supérieur, 2013.
  • A. Heeren et al., « Attention bias modification for social anxiety : a systematic review and metaanalysis », Clinical Psychology Review, 2015, vol. 40, p. 76-90.
  • E. Wauthia, M. Rossignol, « Les troubles anxieux pédiatriques », in Chrystel Besche-Richard, Psychopathologie cognitive - Enfant, adolescent, adulte, Dunod, 2018.
  • E. Wauthia, M. Rossignol, « Examining the hierarchical influences of the Big-Five dimensions and Anxiety Sensitivity on anxiety symptoms in children », Frontiers in Psychology, 10, 1185, 2019.

Date de mise en ligne : 04/07/2019

https://doi.org/10.3917/apdem.050.0015