Article de revue

Judaïsme et laïcité

Pages 31 à 33

Citer cet article


  • Korsia, H.
(2018). Judaïsme et laïcité. Après-demain, N ° 48, NF(4), 31-33. https://doi.org/10.3917/apdem.048.0031.

  • Korsia, Haïm.
« Judaïsme et laïcité ». Après-demain, 2018/4 N ° 48, NF, 2018. p.31-33. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-apres-demain-2018-4-page-31?lang=fr.

  • KORSIA, Haïm,
2018. Judaïsme et laïcité. Après-demain, 2018/4 N ° 48, NF, p.31-33. DOI : 10.3917/apdem.048.0031. URL : https://shs.cairn.info/revue-apres-demain-2018-4-page-31?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/apdem.048.0031


« Dommage collatéral », au même titre que le protestantisme, d’une loi qui visait l’Église catholique, le judaïsme français a maintes fois prouvé son attachement à une laïcité entendue comme une loi de liberté, ainsi qu’à la patrie. L’épisode des lois antijuives de Vichy a constitué non seulement une atteinte aux droits et à la dignité des Juifs, mais aussi à la loi de 1905 qui fut ainsi souillée et piétinée. Aujourd’hui, la laïcité comprise comme l’absence de références religieuses s’estompe devant celle qui laisse la liberté religieuse. C’est là le signal d’un glissement d’une laïcité négative à une laïcité positive, du rejet à la liberté.

1La loi de 1905 qui érige la laïcité à la française en principe fondamental de notre République est l’héritage de notre complexe histoire nationale.

2Si elle est intitulée « Loi de séparation des Églises et de l’État », elle visait initialement surtout à séparer l’Église catholique de l’État, à mettre un terme à la tutelle historique de l’Église sur le pouvoir politique.

3Aussi, le judaïsme, comme le protestantisme, subirent, à la proclamation de la loi, ce que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de « dommages collatéraux », pour contrer l’influence du catholicisme, en particulier sur l’école. Aujourd’hui, on serait parfois tenté d’utiliser la même expression dès lors que l’on parle de laïcité ou de toute problématique afférente, alors que c’est avant tout l’islam, qui, faut-il le rappeler, n’était pas visé par la loi initiale, l’islam n’étant pas présent sur le sol français à l’époque.

4La laïcité prévoit la neutralité de l’État, des pouvoirs publics, mais pas de ses usagers. Cette nuance est essentielle car elle introduit un autre volet fondamental, le libre-exercice du culte. Ainsi, la laïcité garantit aux croyants et aux non-croyants les mêmes droits à la liberté d’expression de leurs convictions.

5La laïcité n’est donc surtout pas, comme d’aucuns tendraient à nous le faire croire, un athéisme d’État ni même la négation de la foi et de la pratique religieuse dans l’espace public.

6Il faut comprendre la laïcité comme une loi de liberté, dans le respect de chacun, ce qui est indispensable pour « faire société », expression chère à Maurice Godelier.

7Ainsi, il n’est pas impensable, bien au contraire, que les religions s’engagent dans l’action sociale comme dans le débat sociétal, qui est par essence politique. Il ne s’agit pas de faire des religions des voix prépondérantes, voire majoritaires, loin de là, mais simplement de leur donner la parole, ni plus ni moins que les autres forces vives de la Nation, pour ce qu’elles ont à dire et à penser de l’Homme et du rapport à l’Autre, ce qui est au cœur de leurs matrices philosophiques et humanistes.

8Avec le temps et les âges, chemine la laïcité et son rapport aux religions, dont le judaïsme, car elle s’ancre ou se heurte parfois aux évolutions de la société.

Le judaïsme engagé au service de la Patrie

9En 1905, les juifs de France ne se sentent pas victimes de cette nouvelle république laïque. Ils le sont d’autant moins qu’avec la défaite du camp des anti-dreyfusards la même année, l’antisémitisme a enfin disparu des discours officiels.

10Lorsque la Première guerre mondiale éclate, les juifs payent, par le sang versé, leur dette à la France qui leur avait donné le titre de citoyen le 27 septembre 1791 et venait, pour certains arrivant de l’Europe de l’Est, tout juste de leur ouvrir les bras de son État Providence et providentiel.

11C’est l’Union sacrée que Maurice Barrès célébrait en 1917 dans Les diverses familles spirituelles de la France, et qui marqua tant le Grand Rabbin Jacob Kaplan, lui qui fit le choix de servir dans les tranchées plutôt que de laisser penser qu’il se « planquait » en étant aumônier. Si Barrès parle du désir passionné d’Israël de se confondre dans l’âme française, toutes les religions se réconcilient entre elles ainsi qu’avec la République dans cette fraternité de la souffrance et de la victoire.

12C’est donc un temps serein que vit alors le judaïsme au sein de la République laïque.

La Seconde Guerre Mondiale : Quand Vichy a dramatiquement mis à mal la loi de 1905

13Dans l’entre-deux guerres, si la question des émigrés est présente, la question religieuse n’est plus posée et ne fait plus débat jusqu’au statut des juifs du gouvernement de Vichy et à l’abrogation du décret Crémieux de 1870 qui avait accordé aux juifs d’Algérie la nationalité française. Lors de la discussion sur le statut en Conseil des ministres le 1er octobre 1940, c’est Pétain lui-même qui insiste pour que la justice et l’enseignement ne contiennent aucun juif.

14N’en déplaisent à certains qui osent aujourd’hui encore remettre en cause la responsabilité du régime de Vichy dans la déportation des Juifs de France, on doit, et il faut le souligner, au Président Chirac, d’avoir reconnu au Vel d’Hiv’ que « la France avait accompli l’irréparable ».

15Si la participation active du régime du Vichy dans la Shoah n’est pas ici notre propos, l’évocation des lois anti-juives suffit à comprendre que la loi de 1905, garantissant l’égalité de tous et la liberté de culte, fut bien davantage que bafouée, elle fut souillée, piétinée.

16Pour autant, les juifs furent nombreux à s’engager dans la Résistance ou les Forces françaises libres, affirmant ainsi leur foi et leur confiance dans leur Patrie et ses valeurs.

17Le 19 mai 1946, au cours de l’Assemblée générale du Consistoire de Paris, le secrétaire général Edmond Dreyfuss s’exclamait d’ailleurs : « Ainsi la France qui nous libéra en 1789 nous a libérés à nouveau en 1944 ».

18Enfants de France, natifs ou d’adoption, tous ont retrouvé une place dans leurs foyers, avec la discrétion que commandent la souffrance et la dignité, pour continuer de servir.

Vers une laïcité « bienveillante »

19Revenue à sa laïcité qu’elle n’avait d’ailleurs jamais formellement quittée, la France intègre dans ses lois et décrets, la liberté religieuse contenue dans la loi.

20En 1963, le calendrier des fêtes légales inclut des fêtes juives même si une circulaire du ministère de l’Éducation du 20 février 1953 donnait la liste des jours de fêtes juives où, à la demande du Grand rabbin Jacob Kaplan, chaque fois qu’il sera possible, il conviendra de ne pas organiser d’examen.

21L’autorisation des carrés confessionnels dans les cimetières, même si elle n’est pas clairement donnée ou plutôt, n’est pas interdite, date de 1975. L’aumônerie générale israélite des armées obtient de la Défense la possibilité de faire bénéficier les appelés juifs de barquettes alimentaires cacher. Le mouvement suit dans les hôpitaux et dans les prisons.

22La laïcité, comprise comme l’absence de références religieuses, s’estompe devant celle qui laisse la liberté religieuse.

23Le port de la Kippa et l’assiduité scolaire le jour du Shabbat feront l’objet de débats en différentes juridictions, mais c’est le 17 décembre 2003 que le Président de la République précisa que nul n’avait à s’excuser pour une absence ayant un motif religieux.

24Là est le signal d’un glissement d’une laïcité négative à une laïcité positive, du rejet à la liberté. Pour le judaïsme, il n’y a aucune opposition entre la laïcité française et la foi. Il s’agit donc de défendre la vision laïque de la France, c’est à dire celle qui fait sa grandeur. Oui, c’est la grandeur de la France de ne forcer personne à faire un choix entre sa foi et sa citoyenneté. C’est la vocation de la France de faire en sorte que tous puissent vivre ensemble, donnant corps au verset de psaume 133, « Qu’il est bon et agréable de voir des frères résider ensemble ».

25C’est l’esprit de la France que de prôner cette diversité qui a toujours fait sa force et sa richesse, et c’est sa vocation puisque son nom en hébreu, Tsarfat, signifie le creuset dans lequel l’orfèvre met ses métaux précieux et différents pour en faire un alliage.

26La laïcité offre la possibilité de mettre croyants et non-croyants sur le même plan, permettant ainsi un dialogue, une rencontre et une connaissance mutuelle.

27Tous les jours, des textes sont débattus au Parlement ou dans les enceintes européennes pour régir notre vie dans des domaines aussi divers et fondamentaux que la souffrance, l’éthique, la morale, la famille, la mort, qui sont autant de sujets touchant de très près à la foi. Nous devons pouvoir nous exprimer et faire entendre la voix de la religion dans ces débats et y apporter, si ce n’est notre foi, tout au moins, notre connaissance de l’homme et de ses aspirations. Il ne s’agit en rien de prôner l’uniformité mais bien l’unité, qui vise à conjuguer les différences, les forces et les faiblesses de chacun pour aller dans une direction commune. Et oui, il y a des différences entre les hommes, et heureusement, mais ces différences doivent nous rendre curieux l’un de l’autre plutôt qu’effrayé par l’autre.

28Laissez-moi porter une espérance, celle de nous voir capables de défendre ensemble une vision de la société qui soit plus juste, avec au cœur, une laïcité « bienveillante », comme l’a déclaré le Président de la République l’an passé, lors de ses vœux aux responsables religieux, une expression à laquelle j’adhère totalement.

29Certains croient en Dieu et nous espérons tous en l’homme. Nous finirons par nous rencontrer ou plutôt par nous retrouver. C’est finalement le projet divin qui s’accomplit lorsque, dans une laïcité bien vécue, l’homme remplace Dieu, non pas pour le supplanter, mais pour porter avec Lui la responsabilité de la Création.


Date de mise en ligne : 20/12/2018

https://doi.org/10.3917/apdem.048.0031