Article de revue

Supprimer le ministère de l’Éducation nationale ?

À l’évidence il s’agit d’une provocation, mais une provocation source de réflexion !

Pages 16 à 18

Citer cet article


  • Belloubet, N.
(2016). Supprimer le ministère de l’Éducation nationale ? À l’évidence il s’agit d’une provocation, mais une provocation source de réflexion ! Après-demain, N ° 40, NF(4), 16-18. https://doi.org/10.3917/apdem.040.0016.

  • Belloubet, Nicole.
« Supprimer le ministère de l’Éducation nationale ? : À l’évidence il s’agit d’une provocation, mais une provocation source de réflexion ! ». Après-demain, 2016/4 N ° 40, NF, 2016. p.16-18. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-apres-demain-2016-4-page-16?lang=fr.

  • BELLOUBET, Nicole,
2016. Supprimer le ministère de l’Éducation nationale ? À l’évidence il s’agit d’une provocation, mais une provocation source de réflexion ! Après-demain, 2016/4 N ° 40, NF, p.16-18. DOI : 10.3917/apdem.040.0016. URL : https://shs.cairn.info/revue-apres-demain-2016-4-page-16?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/apdem.040.0016


Notes

  • [1]
    Rapport du Conseil national d’évaluation du système scolaire, septembre 2016.
  • [2]
    Bernard Toulemonde, « La longue marche de la décentralisation du système éducatif », Administration et éducation, AFAE, n°4, décembre 2013.
  • [3]
    Thomas Piketty, Le Monde, 6 septembre 2016.
  • [4]
    Loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’École de la République (8 juillet 2013).
  • [5]
    Loi sur l’enseignement supérieur et la recherche (22 juillet 2013).
  • [6]
    Loi relative à la formation professionnelle, à l’emploi et à la démocratie sociale (5 mars 2014).
  • [7]
    Loi portant sur la nouvelle organisation territoriale de la République (7 Août 2015).
  • [8]
    Nathalie Mons, Les nouvelles politiques éducatives, PUF, 2007.
  • [9]
    Nicole Belloubet, « Quels pouvoirs pour les élus ? », Pouvoirs, n° 122, septembre 2007.
  • [10]
    Olivier Rey, « Décentralisation et politiques éducatives », Ifé, Dossier d’actualité, n°83, Avril 2013.

La mission de l’école est fondatrice. Ce sont les enseignants qui ont institué la République et c’est pour cela qu’ils furent justement appelés « instituteurs ». Leur responsabilité s’exerce sur le territoire de la République et l’autorité ministérielle en garantit la cohérence, réalise les indispensables péréquations pour conquérir plus d’égalité, labellise les diplômes, leur qualité et leur valeur d’insertion sociale, en particulier. À l’évidence, les systèmes éducatifs, s’ils restent les garants d’un contrat de l’État avec chaque citoyen, ne peuvent plus gérer de façon pyramidale la variété des situations existantes pour donner aux jeunes la confiance et les moyens de bâtir l’avenir dans une société de plus en plus mondialisée et largement imprévisible.

1Les inégalités que le système éducatif français ne sait pas corriger sont de plus en plus criantes [1] et les contempteurs de la situation actuelle sont obligés de se saisir de prétextes (par exemple la défense des sections de langues renforcées au détriment de l’extension de l’apprentissage des langues pour tous) ou de fuir le service public pour rejoindre l’entre-soi des classes homogènes dans l’enseignement privé. Pour sortir de l’alternative restrictive entre système centralisé et décentralisation structurelle, il faut s’appuyer sur la qualité des acteurs et s’assurer qu’ils ont les moyens de « penser » leurs missions dans les contextes singuliers où ils exercent.

Une nécessité : une approche éducative au plus près des élèves

2L’heure n’est plus à la démocratisation de l’accès à l’école mais à la confrontation à un nouvel enjeu : donner leur chance à chacun des 13 millions d’élèves et 2 millions d’étudiants.

3La diffusion des résultats des neurosciences et les acquis scientifiques modifient peu à peu le paradigme éducatif en facilitant la prise en compte des besoins spécifiques des élèves. Loin des fariboles sur la restauration de l’autorité ou le port de la blouse, ceux qui sont réellement confrontés aux tâches éducatives cernent aujourd’hui l’essentiel : il faut sortir du cadre rigide du cours magistral, laisser du temps et de l’autonomie aux jeunes, ménager le droit à l’erreur dans les processus d’apprentissages, moderniser les supports en considérant les possibilités offertes par le numérique au prisme de leur intérêt pédagogique. Cela nécessite de varier les cadres temporels, les espaces éducatifs et la nature des intervenants. C’est le fond commun de la pédagogie de projet qui nourrit la réforme du collège récemment engagée. Mais, créer des dispositifs adaptés à chaque groupe d’élèves ne s’improvise pas et n’est possible qu’avec l’adhésion active des enseignants qui doivent disposer d’une solide culture pédagogique pour exercer à bon escient l’indispensable liberté pédagogique.

4Pour être créatifs, les enseignants doivent être considérés comme des cadres dans leur statut. Cela suppose qu’ils soient impliqués, responsables et soutenus. Des cadres considérés doivent être mieux rémunérés : la nation doit choisir de hisser, a minima, la France dans la moyenne européenne mais il n’est pas indécent de viser pour nos professeurs de l’enseignement scolaire des statuts financiers comparables à ceux des pays voisins : Allemagne, Espagne, Royaume-Uni, Belgique… Il faut aussi les rémunérer plus justement et récompenser ceux qui s’engagent le plus et en premier les enseignants exposés à des situations particulièrement difficiles qui nécessitent des équipes stabilisées (éducation prioritaire, territoires isolés…). On pourrait aussi récompenser l’engagement dans la formation continue pour accélérer une véritable mutation culturelle. Les enseignants doivent être mieux formés pour faire face à la diversité des situations qu’ils doivent prendre en charge : c’est la condition culturelle de l’indispensable révision des pratiques et dispositifs pédagogiques que commandent tous les diagnostics. La formation professionnelle est l’unique moyen pour donner envie aux enseignants d’exprimer en actes créatifs la haute idée qu’ils se font de leur mission en mettant fin à l’évaluation actuelle qui génère infantilisation et passivité. Ce sont la culture professionnelle et la responsabilisation qui favorisent le dialogue et rationnalisent l’auto-évaluation au sein des équipes d’établissement. Ce sont elles qui fondent l’engagement conscient de chacun dans le collectif de l’établissement. Cette modernisation des rapports sociaux et hiérarchiques est essentielle à la qualité d’un enseignement adapté à la variété des situations locales.

5Tous les établissements scolaires sont désormais dotés de projets d’établissement et de contrats d’objectifs qui ne se concrétisent que s’ils sont produits et portés par des équipes soudées et unies autour de ces axes. Cette autonomie est indispensable pour répondre aux inégalités sociales et territoriales, mettre en débat les choix à faire localement pour construire un service public de qualité. Cette capacité d’action sera renforcée par les synergies à créer entre établissements scolaires qui sont appelés à se structurer sur un territoire donné en réseaux d’établissements fonctionnels.

6Avec des équipes fortes de cadres conscients de leur mission, outillés pour la mener et reconnus dans la société, on peut fonder une politique de réussite éducative sur l’autonomie des établissements.

Une exigence : une gestion plus décentralisée

7Le primat du local est posé. Le système éducatif français doit évoluer vers plus de décentralisation territoriale et fonctionnelle. Mais cette exigence ne s’impose qu’au regard de la plus-value d’une gestion décentralisée pour les élèves. C’est en termes de lieux, d’acteurs et d’actions que les apports sont les plus éloquents.

8Les écoles, collèges, lycées et les universités ne peuvent aujourd’hui fonctionner qu’avec l’implication des collectivités territoriales qui ont, depuis longtemps [2], construit des lieux adaptés (dont elles assurent aussi l’entretien et le fonctionnement) pour répondre aux enjeux d’enseignement ou de recherche. Mais leur rôle est encore plus essentiel lorsqu’il est question de l’affectation des élèves. À l’heure où un économiste révèle que la ségrégation sociale dans les collèges atteint des sommets inacceptables [3], il faut absolument s’assurer du concours impératif des collectivités territoriales et de leurs élus, pour aller vers une réelle mixité sociale, condition même de l’égalité et de la réussite scolaire.

9Une approche plus locale exige également une forte déconcentration des affectations et de la gestion des ressources humaines de plus de 800 000 enseignants. Cela seul assurera l’implication des personnels. Des initiatives ont été prises pour rompre avec la logique antérieure comme celle des postes profilés. Mais cette démarche doit être amplifiée si l’on veut assurer une correspondance entre les projets d’établissement et les équipes éducatives cohérentes qui les font vivre. Cette logique impose de conférer le pouvoir de choisir l’affectation de l’enseignant à celui qui a l’expertise pour ce faire au niveau où les besoins éducatifs sont le mieux identifiés. Même s’il faut un pouvoir régulateur de niveau supérieur, c’est le chef d’établissement qui est le garant de l’unité et de la réussite de son équipe. Faut-il aller plus loin ? Si l’on part du principe que c’est l’expertise dans un domaine d’enseignement qui doit permettre d’intervenir dans le choix des équipes, alors il faut bien admettre qu’en matière de formation professionnelle et d’apprentissage, la compétence appartient largement aux régions. Leur expérience et les leviers dont elles disposent par ailleurs justifieraient donc qu’elles pilotent les filières agricoles et professionnelles. Elles pourraient ainsi assurer des complémentarités effectives avec les autres dispositifs de formation. Cela fait des années que l’État tente sans grand succès de revaloriser un enseignement professionnel dont l’image reste toujours aussi dégradée alors même qu’il attire un nombre important de jeunes (25 % des bacheliers sont issus de l’enseignement professionnel). Une cohérence retrouvée autour de l’investissement massif des régions lui donnerait peut-être les couleurs de la réussite !

10Au regard de leur important investissement, un quart de la dépense intérieure d’éducation en France, les collectivités territoriales réclament depuis longtemps de ne plus être des financeurs passifs de l’éducation. À partir des compétences attribuées par la loi, elles se sont largement investies pour promouvoir des politiques éducatives en faveur des familles et des élèves. Elles ont ainsi démontré leur capacité à prendre en charge la question de l’égalité sociale à l’école, coupant court à des critiques fréquemment avancées et créant une dynamique de compétition positive entre collectivités. Les lois récentes dans le domaine de l’enseignement scolaire [4], universitaire [5] ou de la formation professionnelle [6] ainsi que la loi NOTRe de 2015 [7] ont redéfini les compétences attribuées à chaque collectivité territoriale et confié de nouvelles compétences aux régions. Désormais les régions ont le pouvoir d’arrêter la carte des formations, de coordonner et d’animer le service public régional de l’orientation tout au long de la vie mais aussi d’élaborer le schéma régional de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’internationalisation et de l’innovation. Ces compétences obligent à instaurer sur tous ces sujets un dialogue tripartite effectif, et non plus seulement esquissé entre l’État, les établissements d’enseignement et les régions. Même lorsqu’elles entrent dans la pédagogie, il ne faut pas craindre cette extension des compétences des collectivités. Il importe avant tout que les ressources, les outils et les éléments de curriculum qu’elles impulsent (qu’il s’agisse du numérique, des langues étrangères ou régionales) soient conçus comme autant d’outils au service de l’autonomie de l’élève. Or toutes les spécificités locales peuvent contribuer à la compréhension du monde !

11Un rapide regard sur les 35 pays membres de l’OCDE permet d’esquisser deux lignes directrices [8] : partout les systèmes sont plus décentralisés qu’en France (dans plus des 3/4 des pays, les enseignants sont gérés au niveau local soit par les collectivités soit par les établissements) ; partout les établissements sont plus autonomes (curriculum, recrutement des enseignants par les établissements, etc.). La gestion unique par l’État devient une exception, de même que la conception centralisée et détaillée des programmes scolaires.

12Dont acte. Il faut indiscutablement aller vers une décentralisation territoriale et fonctionnelle effective et ce d’autant plus que des comparaisons effectuées en France ont démontré que les investissements réalisés par les collectivités territoriales, en n’étant pas systématiquement corrélés aux résultats scolaires, ne sont pas à l’origine de nouvelles ruptures d’égalité [9]. Mais une réforme structurelle ne sera jamais suffisante, à elle seule, pour atteindre les objectifs attendus. À l’aune des comparaisons internationales, l’autonomie semble favoriser la réussite dans les systèmes déjà bien développés alors qu’elle semble lui nuire dans les systèmes peu performants [10]. Si la réussite scolaire suppose une certaine cohérence structurelle, elle exige avant tout un fort soutien aux projets d’équipes éducatives puissamment investies. Ce soutien concret aux établissements émane des concours tant de l’État que des collectivités locales en fonction de leur pertinence à intervenir. Indispensable, ce n’est donc pas la décentralisation seule qui fera la réussite de l’élève mais un contexte d’ensemble. Alors n’ayons pas peur : osons une culture pédagogique renforcée et une décentralisation effective !


Date de mise en ligne : 20/01/2017

https://doi.org/10.3917/apdem.040.0016