Le revers des inégalités : des citoyens sans cité ? Entre retrait et nouvelles participations
- Par Leyla Arslan
Pages 35 à 37
Citer cet article
- ARSLAN, Leyla,
- Arslan, Leyla.
- Arslan, L.
https://doi.org/10.3917/apdem.038.0035
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- Arslan, L.
- Arslan, Leyla.
- ARSLAN, Leyla,
https://doi.org/10.3917/apdem.038.0035
Notes
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[1]
Voir : Olivier Masclet, La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris, Éd. La Dispute, coll. Pratiques politiques, 2003 ; Michel Pialoux et Florence Weber, « La gauche et les classes populaires. Réflexions sur un divorce », Mouvements 4/2002, n° 23, p. 9-21 ; Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, La démocratie de l’abstention, Paris, Folio Gallimard, 2007.
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[2]
Daniel Gaxie, Le cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Seuil, 1978 ; Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen, La démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire, précité.
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[3]
Voir : Patricia Vornetti, Abel François, Christine Fauvelle-Aymar, La présidentielle 2007 dans les Zones Urbaines Sensibles de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. In : Joël Gombin et Pierre Mayance, Droit(es) aux urnes en région PACA ! L’élection présidentielle de 2007 en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, L’Harmattan, pp.15-40, 2009, Cahiers Politiques. Et aussi, des mêmes auteurs : Les comportements électoraux dans les ZUS aux présidentielles de 2002. Les électeurs des ZUS, des électeurs comme les autres, Laboratoire d’Économie publique, Université Paris 1 – Sorbonne & ENST, Rapport pour la Direction interministérielle à la Ville, octobre 2005, p.5.
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[4]
David Revault d’Allonnes et Thomas Wieder, « Le “banlieue tour” de Hollande », Le Monde.fr, 07.04.2012 à 10h25 : http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/04/07/le-banlieue-tour-de-hollande_1682086_1471069.html
- [5]
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[6]
Voir : Céline Braconnier, Jean-Yves Dormagen, La Démocratie de l’abstention, précité.
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[7]
Citée dans la bibliographie.
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[8]
Ibid.
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[9]
Voir : Daniel Gaxie, Le Cens caché : inégalité culturelle et ségrégation politique, Seuil, 1978 ; Liliane Lincot, Xavier Niel, « L’inscription et la participation électorale en 2012 », Insee Premiere, n°1411, 2012 ; ainsi que les études de l’INSEE sur la participation électorale aux élections de 2002 et 2007.
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[10]
L’immigration ou les paradoxes de l’altérité. 2. Les enfants illégitimes, Paris, Éditions Raisons d’agir, 2006.
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[11]
Les enquêtés ont pourtant peu été contactés par le biais d’associations.
-
[12]
Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard (dir.), La France invisible, La Découverte, coll. « La Découverte/Poche », 2008, pp. 36 et 37.
Désintérêt marqué pour le politique, méfiance envers les institutions et le personnel politique, non ou mal inscription sur les listes électorales : quartiers populaires rimeraient aujourd’hui avec déserts politiques. La distance se creuserait de plus en plus entre les forces politiques classiques [1] et les habitants des quartiers, moins éduqués, disposant de ressources culturelles, économiques, symboliques en moins grande quantité et en plus faible qualité, faisant figure de sans voix, soumis à un cens « caché » [2]. Le politique tendrait alors à être conçu davantage comme une confrontation entre réseaux inaccessibles plutôt que comme « sphère de la vie commune où les hommes partagent des paroles et des actes », selon la définition d’Hannah Arendt.
1L’exclusion sociale se doublerait ainsi d’une exclusion civique et politique, les habitants des quartiers étant présentés comme des objets de discours, souvent négatifs, plus que comme des acteurs politiques. Si les indices de participation semblent bien faibles, cela ne signifie pas pour autant que les habitants des quartiers, dans la diversité de leur composition sociologique sont, de façon homogène, désintéressés par la chose publique. Plus qu’un vide politique, n’assiste-t-on pas à la fin d’un monde politique au sein duquel les modes de participation se réinventent ?
1 – Les quartiers populaires : des déserts politiques ?
2L’intérêt pour le politique est souvent lu au travers de la seule participation aux élections. À chaque échéance électorale, les urnes des villes composées des quartiers populaires définis comme ZUS, ZUP, etc. sont scrutées : quel que soit le niveau de l’élection, l’abstention est le plus souvent au-dessus des moyennes nationales [3]. Face à cela, les partis politiques recherchent alors des alliances avec des « militants de banlieue ». Sont alors mises en scène des visites en banlieue cherchant à symboliser l’ancrage, ou au moins l’intérêt, du candidat pour ces quartiers. Lors de la campagne de 2007, Ségolène Royal, Marie-George Buffet, Olivier Besancenot, François Bayrou signent le pacte social issu des cahiers de doléances collectés lors du tour de France des quartiers par le collectif ACLEFEU (association collectif liberté égalité fraternité ensemble unis), né à Clichy-sous-Bois après les violences urbaines de 2005. Pendant l’élection de 2012, François Hollande participa à un « banlieue tour » [4] qui le mena de Vaulx-en-Velin en passant par Creil, Clichy-sous-Bois et Trappes.
3Le niveau de participation politique se lit également au travers de l’inscription électorale qui y semble plus faible, malgré la loi du 10 novembre 1997 instaurant l’inscription obligatoire sur les listes électorales des jeunes majeurs. Ainsi, dans l’enquête Les jeunes des quartiers défavorisés réalisée en 2012, sur les 232 IRIS* les plus dégradées des grandes agglomérations françaises, il apparaissait que 25 % des enquêtés n’étaient pas inscrits sur les listes électorales, soit 4 fois le niveau moyen national observé, et que plus le quartier était marginalisé, plus la probabilité d’être inscrit sur les listes électorales était faible [5]. À cela s’ajoute le phénomène de la mal-inscription que Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen ont mis en évidence en réalisant une monographie d’une cité de Saint-Denis, la cité des Cosmonautes, portant sur l’inscription et la participation électorale des années 1980 à 2007 : plus d’un tiers des mal-inscrits n’a voté à aucun des quatre tours des scrutins présidentiels et législatifs de 2002 contre 15 % des bien inscrits [6].
4Dans le rapport plus global au politique, de nombreuses enquêtes qualitatives pointent le désintérêt et le sentiment d’incompétence comme explication de la faible participation politique des habitants des quartiers. Les entretiens menés auprès d’une centaine d’habitants de l’agglomération de Clichy-sous-Bois et Montfermeil pour l’enquête Banlieue de la République [7] illustrent ce constat. Une part d’entre eux ne s’intéresse ni à la politique, ni ne vote, ni ne se sent proche d’aucun parti, se positionnant en dehors du jeu en raison de leur sentiment d’incompétence. Le politique apparaît alors comme un domaine d’activité ésotérique, sans lien avec l’existence quotidienne et qui ne peut l’infléchir. L’abstention peut devenir une norme, pratique assumée et déculpabilisée, allant parfois jusqu’à la production d’un contre-univers normatif au sein duquel les règles de conduite valorisées et sanctionnées positivement sont en décalage, voire en opposition avec les normes dominantes [8]. Cette population se trouve en plus grand nombre dans les couches populaires, dispose d’un faible niveau d’instruction et figure parmi les catégories en difficulté d’insertion sociale. Or pour ce type de population, la sociologie électorale pointe depuis sa naissance le rôle des facteurs culturels et sociaux dans la participation politique : le degré d’intérêt pour le politique est fonction de l’âge, du niveau d’éducation, de l’activité professionnelle et du revenu [9].
2 – La nouvelle force des quartiers ?
5Dans les quartiers populaires, il existe également des populations qui s’intéressent, votent, s’engagent et même militent. Si ces populations actives sont numériquement moins importantes, elles constituent néanmoins des relais d’opinion et d’incitation à la participation importants dans ces territoires. On trouve notamment parmi eux des étudiants et de jeunes diplômés. Ainsi, dans notre enquête Enfants d’Islam et de Marianne (PUF, 2010), les enquêtés – des étudiants français ayant grandi dans les quartiers populaires de la petite couronne et d’origine maghrébine, turque ou africaine – votent pratiquement tous, voulant apparaître comme des individus hyper civiques manifestant ostensiblement leur attachement au respect des normes civiques.
6Pour eux, le vote est l’acte citoyen minimum qui permet d’intervenir à égalité avec les autres citoyens ; à ce titre, il satisfait la demande d’indifférenciation. Il est « une chance », « un privilège », surtout lorsqu’ils le comparent à son exercice peu démocratique dans leurs pays d’origine. Le vote est également vu comme un moyen de « s’exprimer », de ne pas « subir le pouvoir », d’« exister », « d’empêcher les autres de gouverner à ta place », « voter, c’est exister c’est mieux que brûler des voitures. On n’a pas tous cette chance ». En cela, les enquêtés reprennent sans le savoir l’adage de Abdelmalek Sayad « exister, c’est exister politiquement » [10]. Le 21 avril 2002, puis les violences urbaines de 2005 ont constitué des moments importants dans la politisation de cette génération, conduisant à une inscription plus massive sur les listes électorales et à la constitution d’associations citoyennes l’encourageant.
7Certains essayent de se rapprocher des partis. Parfois, cette volonté se heurte à la fermeture de sections partisanes locales. Travaillant sur la cité du Luth à Gennevilliers, Olivier Masclet souligne le rapport de défiance qui s’est instauré à partir des années 1970 vis-à-vis des forces de gauche, parlant ainsi du « rendez-vous manqué entre la gauche et les cités » tant au niveau national que local. Le PCF étant particulièrement incriminé par sa non prise en compte de l’émergence d’un nouveau « prolétariat des banlieues », composé en large partie d’enfants issus de l’immigration.
8Si les étudiants de l’enquête Enfants d’Islam et de Marianne se montrent méfiants à l’égard des organisations d’encadrement collectif traditionnels (partis, syndicats) et du personnel politique, à l’instar de ceux du premier groupe, leur engagement dans la société passe principalement par le secteur associatif, notamment dans l’aide aux devoirs [11]. Il s’agit pour eux de rendre à la société ce qu’elle leur aurait donné. L’engagement massif dans l’accompagnement scolaire révèle la profonde foi en l’école : malgré les inégalités vécues dans les parcours scolaires, l’école apparaît toujours comme l’instrument privilégié permettant la mobilité sociale et venant combler un déficit en capital économique, et surtout social, valorisable en France ; le réseau amical et professionnel des parents se composant essentiellement de compatriotes de même niveau social.
9Certains, peu nombreux, finissent par sortir du secteur associatif pour se lancer dans l’arène politique traditionnelle. L’association Agora à Vaulx-en-Velin, reprochant au maire sa gestion des associations, s’est présentée aux élections municipales de 1995 et de 2001, puis aux cantonales de 2004 [12]. Lors des élections législatives de 2007, Samir Mihi, porte-parole du collectif, s’était présenté pour l’extrême-gauche à Clichy-sous-Bois obtenant le troisième plus haut score (10,67 %, soit 450 voix) derrière le PS et l’UMP. Après avoir présenté des candidats indépendants aux élections législatives de 2007, des membres du collectif ACLEFEU ont rejoint, dans une alliance de la gauche, verts et socialistes pour les municipales à Clichy sous-Bois.
10Tel est le paysage de la participation politique dans les quartiers populaires : des formes de retrait, notamment électorales, de méfiance, alliées à un potentiel de participation, notamment chez les jeunes éduqués par l’action associative.
*Lexique
Bibliographie
- Leyla Arslan, Enfants d’Islam et de Marianne. Des banlieues à l’Université, PUF, Paris, 2010.
- Stéphane Beaud, Joseph Confavreux, Jade Lindgaard (dir.), La France invisible, La Découverte, coll. « La Découverte/Poche », 2008.
- Céline Braconnier, Jean-Yves Dormagen, La démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieu populaire, Paris, Gallimard, Folio Actuel, 2007.
- François Dubet, La galère : jeunes en survie, Paris, Fayard, 1987.
- Daniel Gaxie, Le cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Seuil, 1978.
- Gilles Kepel (avec Leyla Arslan et Sarah Zouheir), Banlieue de la République, Gallimard, Paris, 2012.
- Olivier Masclet, La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris, Éd. La Dispute, coll. Pratiques politiques, 2003.