Compte rendu

Xavier Martin. Beccaria, Voltaire et Napoléon ou l’étrange humanisme pénal des Lumières (1760-1810). Poitiers, DMM, 2018, 304 p., ISBN 9782856523971, 26 €.

Pages 201i à 271i

Citer cet article


  • Ferrand, J.
(2020). Xavier Martin. Beccaria, Voltaire et Napoléon ou l’étrange humanisme pénal des Lumières (1760-1810). Poitiers, DMM, 2018, 304 p., ISBN 9782856523971, 26 €. Annales historiques de la Révolution française, 400(2), 201i-271i. https://shs.cairn.info/revue-annales-historiques-de-la-revolution-francaise-2020-2-page-201i?lang=fr.

  • Ferrand, Jérôme.
« Xavier Martin. Beccaria, Voltaire et Napoléon ou l’étrange humanisme pénal des Lumières (1760-1810). Poitiers, DMM, 2018, 304 p., ISBN 9782856523971, 26 €. ». Annales historiques de la Révolution française, 2020/2 n° 400, 2020. p.201i-271i. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-historiques-de-la-revolution-francaise-2020-2-page-201i?lang=fr.

  • FERRAND, Jérôme,
2020. Xavier Martin. Beccaria, Voltaire et Napoléon ou l’étrange humanisme pénal des Lumières (1760-1810). Poitiers, DMM, 2018, 304 p., ISBN 9782856523971, 26 €. Annales historiques de la Révolution française, 2020/2 n° 400, p.201i-271i. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-historiques-de-la-revolution-francaise-2020-2-page-201i?lang=fr.

1 Le projet de l’auteur est de remettre en cause les récits « vulgarisé[s] par l’enseignement du droit et celui de l’histoire des idées politiques » (p. 7-8). Il part donc en croisade contre une vulgate académique qu’il présente ainsi : « La législation pénale de la constituante (1791) se serait nourrie, en s’en prévalant, de l’humanisme de Voltaire et Beccaria ; les codes criminels napoléoniens (1808, 1810), avec leur regain de sévérité [...], auraient surtout, à cet égard, sensiblement rétrogradé » (p. 8).

2 S’inscrivant en faux contre une telle présentation, X. Martin développe une thèse assez simple : la période 1760-1810 serait caractérisée par une vision de l’homme commune aux philosophes, législateurs et militaires révolutionnaires, consulaires et napoléoniens ; mais, à rebours de la « version académique » des Lumières « humanistes », l’anthropologie censée gouverner ce moment historique serait « réductrice », caractérisée par une « propension à réifier l’homme » (p. 8-9) et, par conséquent, « encourage très logiquement l’inclination conjoncturelle à réprimer » (p. 10). Dit autrement, la fureur répressive des codes napoléoniens s’enracinerait dans une anthropologie héritée des Lumières et qui traverse de part en part la période étudiée.

3 Le premier chapitre, consacré à Beccaria, cherche à mieux caractériser l’anthropologie censée dominer les Lumières. X. Martin l’associe à Helvétius, auteur d’un livre « d’inspiration matérialiste » qui « réduit l’homme à la matière et sa vie intérieure à une chimie des sensations » (p. 12). Ainsi apparaît une vision réductrice, qui serait le signe d’une réification annonciatrice des maux à venir. Le lecteur ne tarde pas à comprendre en effet que, pour X. Martin, ce réductionnisme anthropologique conduit à l’animalisation de l’homme et légitime la possibilité de l’abattre de sang-froid. Le tableau dressé est sombre car l’auteur ne manque jamais l’occasion de tirer parti d’une citation censée affermir le lien entre pareille vision de l’homme et les horreurs intellectuelles, personnelles ou militaires d’un Beccaria, d’un Voltaire ou d’un Napoléon.

4 Au fil des pages, le lecteur est ainsi invité à goûter ce nouvel opus qui s’inscrit dans la continuité méthodologique et idéologique de la dizaine d’ouvrages parus chez le même éditeur depuis une quinzaine d’années. Le procédé est plutôt efficace ; il s’appuie sur un style incisif qui opère par associations suggestives : « le contraste en fait, qui semble accusé, entre Beccaria et 1810, n’est que relatif et superficiel. Car de qui se réclame Beccaria ? Avant tout d’Helvétius. De qui Bentham se prévaut-il essentiellement en termes clairs ? De Beccaria... et d’Helvétius » (p. 182). La contiguïté formelle des énoncés permet de suggérer une continuité substantielle, dite « utilitariste » (p. 8), qui sert le projet de l’auteur, soucieux de mettre au jour une constante anthropologique. Et qui lui permet ainsi de glisser, sans coup férir, de Beccaria à Carrier, Fouquier-Tinville et Babeuf (p. 138-140).

5 Ce faisant, l’auteur est tout à fait conscient de s’affranchir des exigences de la rigueur historique et conceptuelle : ne confesse-t-il pas, alors qu’il découvre que des Délits et des peines a fait l’objet d’une écriture collégiale, « qu’en toute rigueur s’imposerait, pour toute citation du criminaliste, d’opérer d’érudites et soigneuses collations, [mais que] de telles sollicitudes, [sont] trop exorbitantes au sein d’un ouvrage de simple survol, donc soucieux d’éviter l’érudition pure » ? (p. 28).

6 Le survol, à vrai dire, est fort commode pour favoriser les rapprochements frappants : ainsi, « l’inclination à sous-humaniser » lui offre l’occasion d’affirmer que, « selon le juste mot de Pierre-André Taguieff », le xviiie est le « siècle de la construction intellectuelle du "sous-homme", et [...] même [...] "de l’Untermench" » (p. 16). La chose resterait anecdotique si l’auteur ne donnait pas aussi souvent dans l’amalgame : ici, le « bonheur social » est présenté comme « le ressort même de l’utopie façon Terreur, – pour être clair : façon khmers rouges » (p. 130). Là, l’évocation des atrocités de Turreau lui offre l’occasion de susurrer, mezzo voce, que « certaines, si cette allusion n’était pas proscrite, auraient quelque titre à préfigurer Oradour-sur-Glane » (p. 135). Ce ne serait cependant pas rendre justice à X. Martin que de réduire son propos à ces extravagances de plume. Il est en revanche plus difficile de cautionner sa méthode (I), certaines affirmations péremptoires ou erronées (II), ainsi que les présupposés qui les fondent (III).

7 I/ La méthode consiste tantôt à soutenir des affirmations par des citations souvent tirées de leur contexte et parfois extrapolées, tantôt à associer le nom de Beccaria, Voltaire, Napoléon, ou autres... à certaines pratiques afin de suggérer, par concaténation formelle, la porosité des idées des premiers sur les secondes. Ainsi, telle citation de Beccaria sur la promptitude des peines (laquelle est une critique des procédures souvent interminables – et donc fort coûteuses – d’Ancien Régime) est opportunément rapprochée de certaines pratiques révolutionnaires : « le tribunal révolutionnaire, en cela au moins plus "beccarien" que Beccaria (c’est toujours ça), jugera et tuera comme l’éclair » (p. 55-56). Le philosophe milanais finit dès lors par devenir l’emblème des procédures expéditives et sanguinaires : « La guillotine ? Quoique symbolisant la peine de mort, cette technique de bel avenir répond à plusieurs vœux de Beccaria, défavorable à ladite peine (mais inauthentique abolitionniste) » (p. 74).

8 II/ Cette méthode demeure d’autant plus sujette à caution qu’elle s’appuie sur des affirmations discutables voire, pour certaines, erronées. Par exemple, X. Martin relaie volontiers l’idée, couramment alléguée par des historiens du droit, que la prison comme peine, promue par la Révolution et l’Empire, est d’inspiration beccarienne, et cela bien qu’il s’agisse d’une erreur manifeste qui parle contre la lettre du texte (P. Audegean, « Beccaria et la naissance de la prison », L’Irascible. Revue de l’Institut Rhône-Alpin de sciences criminelles, n° 5, 2015, p. 47-68). On pourrait aussi relever les inexactitudes sur la perpétuité et la fixité des peines. Mais la méprise la plus fondamentale concerne le « semi-abolitionnisme » (p. 31) du philosophe milanais. Dans la lignée d’une lecture traditionnelle et commune aux adversaires de Beccaria qui croient tenir là l’argument ultime de son « étrange » humanisme ou de l’inconséquence de son argumentation, X. Martin écrit « qu’en certains cas », le philosophe milanais « admet lui-même la peine de mort comme nécessaire, sans trop de lésine » (p. 31). Les spécialistes ont depuis longtemps mis au jour les enjeux – très idéologiques – du fameux paragraphe sur la peine de mort. Il divise ceux qui, depuis le xviiie siècle et selon leur sensibilité pro ou anti-beccarienne, voient en lui un abolitionniste plus ou moins radical. X. Martin tait opportunément ce débat, mais prend résolument position : « nous concéderons donc que ce Beccaria est un partisan ultra-restrictif (autant qu’on voudra) de la peine de mort, donc en ce sens, si l’on y tient, son adversaire indubitable ; mais à aucun prix nous ne saurons convenir qu’il en prôna la suppression » (p. 32). Il est vrai qu’il en va de toute l’argumentation de cet essai.

9 X. Martin avait pourtant sous les yeux des citations qui auraient pu lui signaler et lui signifier le fondement théorique de l’abolitionnisme beccarien. La philosophie de la nécessité, que l’auteur a bien identifiée sous la plume du marquis milanais, est en effet – pour peu qu’on l’aborde de manière philosophique et sans parti pris –, une invitation à l’abolitionnisme (J. Ferrand, « La nécessité, passager clandestin de l’abolitionnisme beccarien », dans Le bonheur du plus grand nombre. Beccaria et les Lumières, dir. P. Audegean et alii, ENS éd., 2017, p. 127-138). X. Martin le signale d’ailleurs : « Pour le médecin anthropologue Cabanis, personnel héritier d’Helvétius, "les méchants ne sont que... des gens malheureusement organisés ou mal élevés", une "indulgence" systématique étant de mise en conséquence à leur endroit » (p. 18). On ne saurait mieux dire : si la nécessité est à l’origine d’une action criminelle, alors on ne peut qu’être indulgent à l’endroit de son auteur. Une proposition déterministe peut, dans son aboutissement logique, justifier une posture abolitionniste et fonder un humanisme autre que celui qui a les faveurs de notre auteur.

10 Car si X. Martin est prompt à refuser leur brevet d’humanité à Beccaria, Voltaire ou Cabanis, il est en revanche plus sensible à l’« émouvante indignation de l’abbé Jallet » (p. 75) en raison de « l’élévation [et] de la noblesse de ton de son Opinion sur la peine de mort » (p. 49, n. 11). Y aurait-il deux poids deux mesures dans le traitement des sources ?

11 III/ Ceux qui sont un peu familiers des lectures polémiques de Beccaria pourront mesurer à quel point le propos de X. Martin s’inscrit dans la tradition de l’apologétique chrétienne. En 1765, un moine vallombrosain écrivait déjà « que l’auteur [des Délits était] un faux chrétien, un vrai épicurien et un esprit fort » (Facchinei, Note ed osservazioni sul libro intitolato Dei delitti e delle pene, 1765, p. 40-41). Il inaugurait alors une longue lignée de lectures orientées qui, lorsqu’elles ne trouvaient plus d’argument dans la lettre du texte, s’en prenaient à la personne de l’auteur en relayant les rumeurs qui circulaient sur son absence d’originalité, son dédain à l’encontre de ses domestiques ou sa corpulence physique. En digne héritier de De Foere ou Du Boys, X. Martin actualise cette tradition critique. S’il ne stigmatise plus qu’à mots pesés les esprits forts et autres matérialistes, il ne résiste pas à la tentation d’ironiser – par citations interposées – sur « l’embonpoint » d’Helvétius (p. 211) ou les « gros doigts de pied » (p. 215) du « génial théoricien criminaliste supposé [qui] vit dans l’instant et n’en saurait sortir, ce qui signale une pauvreté psychologique à la limite du handicap » (p. 217). Mais l’essentiel est ailleurs.

12 X. Martin ayant consciencieusement lu les sources littéraires et parlementaires, le lecteur partagera à n’en pas douter certains des constats qu’il établit. Ainsi, par exemple, de la tendance assez nette, dans le discours comme dans les actes, à la bestialisation du criminel. Il est en revanche peu probable qu’il suive un auteur qui va vite en besogne en voulant, à tout prix, indexer de telles vues sur une philosophie matérialiste qu’il entend discréditer de la sorte. Il suffit en effet de lire le docteur angélique pour y trouver le lexique et la structure argumentative de la déchéance du criminel-pêcheur et la légitimation consécutive de sa mise à mort. Fondé sur le postulat théologique du libre arbitre, ce poncif a si bien imprégné la culture juridique depuis le Moyen-âge chrétien, qu’il s’est accommodé sans trop de peine de la férocité répressive de la puissance monarchique. Une approche autrement informée conduit dès lors à des vues radicalement opposées à celles de X. Martin.

13 Les objections que l’on pourrait ainsi faire valoir à l’encontre des thèses de l’auteur sont au demeurant soutenues par des considérations factuelles peu discutables : les juristes qui relèguent le criminel à la bête ne sont pas franchement connus pour soutenir des opinions matérialistes, à commencer par Robespierre qui tenait les Encyclopédistes pour ses ennemis intimes et qui, en décembre 1792, avait fait détruire le buste d’Helvétius qui ornait la salle des Jacobins. Quand on sait que quelques années plus tard, Napoléon, qui tenait Cabanis et les Idéologues pour ses adversaires les plus notoires, biffa d’un geste irrité le nom d’Helvétius qui figurait dans une liste d’ouvrages qu’on avait cru utiles pour composer une bibliothèque (A. Keim, Helvétius, sa vie et son œuvre, Alcan, 1907, p. 636), on voit mal comment il serait possible d’établir une quelconque continuité de vues entre Helvétius, Beccaria, Robespierre et Napoléon.

14 Si on ne peut donc que constater une erreur d’aiguillage dans la proposition de généalogie intellectuelle de X. Martin, il serait toutefois vain de chercher à lui en substituer une autre, plus plausible car inscrite dans la culture théologique et juridique de l’ancienne France. Un tel geste serait d’autant plus futile qu’il reviendrait à cautionner cette « paresseuse histoire des idées dessinant un fil continu entre des positions inscrites dans des contextes très différents et ayant connu des échos fort variables » (P. Rosanvallon, Le peuple introuvable, Gallimard, 1998, p. 123). Plutôt que de soutenir une approche qui n’est plus vraiment de saison (A.-S. Chambost, « "Ce n’est pas du droit !". L’histoire des idées politiques est-elle utile en droit ? », Revue d’histoire des facultés de droit et de la culture juridique, n° 35, 2015, p. 497-538), ceux qui prétendent édifier un autre récit de notre modernité seraient bien avisés de consolider leurs méthodologies. Il est tout à fait louable de vouloir pourfendre les mythes historiographiques sans sacrifier aux lieux communs de la vulgate humaniste : encore faut-il veiller à se doter d’une méthodologie à la hauteur de cette ambition et congédier les partis-pris qui menacent ce genre d’entreprise.

15 Jérôme Ferrand


Date de mise en ligne : 23/06/2020