Compte rendu

Jean-Baptiste Gastinne, Le Havre 1517-1789 : histoire d’une identité urbaine, Mont-Saint-Aignan, PURH, 2016, 696 p.

Pages 147h à 170h

Citer cet article


  • Dauvin, A.
(2016). Jean-Baptiste Gastinne, Le Havre 1517-1789 : histoire d’une identité urbaine, Mont-Saint-Aignan, PURH, 2016, 696 p. Annales de Normandie, 66e année(2), 147h-170h. https://doi.org/10.3917/annor.662.0147h.

  • Dauvin, Antoine.
« Jean-Baptiste Gastinne, Le Havre 1517-1789 : histoire d’une identité urbaine, Mont-Saint-Aignan, PURH, 2016, 696 p. ». Annales de Normandie, 2016/2 66e année, 2016. p.147h-170h. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2016-2-page-147h?lang=fr.

  • DAUVIN, Antoine,
2016. Jean-Baptiste Gastinne, Le Havre 1517-1789 : histoire d’une identité urbaine, Mont-Saint-Aignan, PURH, 2016, 696 p. Annales de Normandie, 2016/2 66e année, p.147h-170h. DOI : 10.3917/annor.662.0147h. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2016-2-page-147h?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/annor.662.0147h


1 Au croisement des questions urbaines et sociales, cet ouvrage reprend une thèse en histoire moderne, soutenue par Jean-Baptiste Gastinne en 2008 sous la direction de Jean-Pierre Bardet. Sa parution anticipe la commémoration des 500 ans de fondation du Havre (1517). Ce livre rappelle l’importance de la notion d’identité collective au sein des habitants d’une même ville. Si les Caennais célèbrent cette année le 950e anniversaire des consécrations de l’Abbaye-aux-Hommes, de l’Abbaye-aux-Dames et de la bataille d’Hastings – presque assimilées à des événements fondateurs de la ville – Le Havre n’a pas d’origine médiévale. Or, la part peu importante que ces trois siècles d’histoire moderne prennent dans l’historiographie – au regard des études sur la ville durant la seconde guerre mondiale – nécessitait une relecture globale pour percevoir les évolutions de cette identité urbaine (p. 16). L’ouvrage de Jean-Baptiste Gastinne est remarquable pour sa rigueur et son exhaustivité. Cette imposante synthèse des évolutions politiques, sociales, économiques, militaires et religieuses du Havre au cours de l’Ancien Régime manie des concepts subtils (tels que la nuance entre « bourgeois  » et « habitant ») et s’appuie sur une multitude de sources, conservées dans les archives locales et nationales. Sa compréhension est facilitée par les nombreux outils (graphiques, tableaux) ou récits biographiques de Havrais méconnus, qui illustrent le propos.

2 Dans les deux premiers chapitres, l’auteur rappelle que la fondation du Havre fut avant tout un acte souverain et à quel point les guerres de Religion furent un traumatisme dans les relations entre la ville et le roi (1517-1594). Justifié par le besoin de fermer l’accès à la Seine (Paris) et de créer un avant-port pour Rouen (p. 20), ce « rêve de Renaissance » de François Ier (p. 95) est rapidement perturbé par la résistance des communautés voisines, ulcérées par la lourdeur de leurs contributions fiscales et soucieuses de conserver leurs juridictions. Le développement de la « Ville Françoise » ne trouva finalement son sens qu’après un rattachement au domaine royal, qui permit d’en faire la nouvelle capitale du pays de Caux (en y transférant les sièges de vicomté et de bailliage) et d’y établir une première municipalité (1541-1551). De ce tournant politique naquit le sentiment d’une dette de la « bonne ville » envers la monarchie, qui lui imposait un comportement exemplaire. Or, l’ouverture des portes de la ville aux calvinistes et à l’Angleterre au cours de l’année 1562 fut rapidement assimilée à une trahison par le roi. Sur ce point, l’auteur remet en cause les conclusions de Borély dans son Histoire de la ville du Havre (1880), qui décrivait une municipalité surprise par les événements. La forfaiture fut au contraire évidente, après l’adhésion rapide des échevins à la Réforme et l’arrivée de Coligny (p. 112-113). Après la récupération de la ville par le roi le 28 juillet 1563, ce constat provoque l’envoi du capitaine Sarlabos, chargé pendant vingt ans de faire regretter à cette ville ingrate son erreur de jeunesse (p. 151). Strictement recomposée de catholiques, la municipalité est dès lors chargée d’obéir à un gouverneur qui en devient le chef, et veille à interdire la moindre manifestation du culte réformé. Le maintien au Havre d’un des gouverneurs les plus anti-protestants de Normandie permet de saisir toutes les nuances dans l’application de l’édit d’Amboise (19 mars 1563). S’ensuit une période troublée où les relations entre le roi et la municipalité se concentrent principalement sur la reconduction des privilèges urbains (notamment en 1566 et 1575). La perte de cette relation privilégiée encourage les initiatives du gouverneur, qui développe une nouvelle identité urbaine fondée sur un catholicisme intransigeant (1563-1584). L’entrée du Havre dans la Ligue Catholique n’en serait que la conséquence, matérialisée par le règlement du 23 décembre 1587, manifestant l’alliance entre les échevins et le gouverneur Villars (p. 165). En 1594, la réduction négociée de la ville à Henri IV achève une crise relationnelle de plus de trente ans entre la ville et le pouvoir royal (p. 181).

3 Le troisième chapitre traite du « beau xviie siècle havrais » et de la longue période d’efforts de la municipalité pour retrouver sa place « à la frontière du royaume et dans le cœur du roi » (p. 203). Dans cet objectif, le rôle de Richelieu – proclamé gouverneur en 1626 – apparaît déterminant par la fondation d’une citadelle (sur les plans de d’Argencourt) et l’installation dans le port d’une partie de l’escadre du Ponant (p. 212-216). Plus sûr face aux protestants, Le Havre devient un rouage essentiel de ce « grand dessein » naval et commercial du cardinal, qui y installe le bureau de la « Compagnie des Cent Associés de la Nouvelle-France » et envisage un temps d’en faire un port d’échange avec la Russie (1627). Le principal atout de la ville au xviie siècle réside dans la pêche morutière, qui résiste étonnamment à la crise touchant le reste du royaume. Les registres des dons de pêcheurs faits à l’église Notre-Dame permettent de déceler un apogée halieutique en 1631-1632 (p. 241). Cette formidable vitalité économique et démographique, caractérisée par un « baby-boom havrais » en 1640, permet à la ville d’atteindre les 20 000 habitants vingt ans plus tard (p. 252). Réalisées à partir des registres du franc salé, les démonstrations de l’auteur sont particulièrement éclairantes pour comprendre l’activité urbaine, qui est liée pour 40 % au domaine maritime. Il faut signaler l’exploitation judicieuse des actes de réception en bourgeoisie comme sources. Ils lui servent à déceler autant l’origine des nouveaux admis – principalement originaires de l’élection de Montivilliers – que les efforts du corps de ville pour traquer l’immigration clandestine et forcer les régularisations (p. 297-312). Il en ressort un paradoxe pour la municipalité havraise : limiter un accroissement démographique devenu étouffant, tout en fermant les yeux sur une part de l’immigration clandestine, économiquement nécessaire. La réception en bourgeoisie fut davantage un instrument pour harmoniser ces deux réalités, la municipalité augmentant les régularisations forcées lorsque le nombre de contribuables aux charges publiques chute. Surtout, il fut le meilleur moyen de refonder une communauté et de conserver l’illusion d’un consensus social destinée à rassurer le pouvoir royal. Cette nouvelle unité repose sur une intransigeance catholique héritée de la Ligue, qui maintient le protestant en « étranger de l’intérieur », inéligible à la carrière publique, une réalité que l’édit de Nantes condamne sans véritablement perturber (1594-1671). Étranglé, le protestantisme s’étiole au cours du siècle et ne représente plus que 3 % de la population à la veille de la Révocation de l’Édit de Nantes (p. 363).

4 Le quatrième chapitre décrit la perturbation de ces réalités identitaires dans la seconde moitié du règne de Louis XIV. Malgré une hostilité envers les protestants qui concorde toujours avec la politique royale, l’affirmation de la « monarchie administrative » fut aussi, selon l’auteur, la principale fossoyeuse du projet urbain voulu par François Ier. Le Roi-Soleil aurait ainsi entraîné deux ruptures majeures. Juridique tout d’abord, lorsque le souverain, pressé par l’urgence de financer ses guerres, accentue son interventionnisme dans une ville qu’il n’est plus nécessaire de développer. Dès 1668, les comptes de la ville sont surveillés par l’intendant Champigny (p. 392). À partir de 1686, l’augmentation de la fiscalité indirecte, et la systématisation des dons gratuits appauvrissent considérablement une activité maritime que les affrontements navals paralysent. Ainsi, aucun navire morutier n’est armé en 1688 et 1697, tandis que la ville subit son premier impôt direct, avec la capitation en 1695. Ces misères et le terrible bombardement anglo-hollandais de 1694 font chuter de moitié la population du Havre. L’opposition constante de la municipalité à l’érosion des privilèges urbains dégrade ses rapports avec le roi. Ainsi, si une statue de Louis XIV est inaugurée en grande pompe en 1683, ses funérailles sont célébrées très sobrement en 1715 (p. 391). Un étrange manuscrit conservé à la bibliothèque municipale du Havre mentionne une déception égale du roi, avec un projet de démantèlement de la ville traité deux fois au Conseil, en 1688 et 1705 (p. 441). Progressivement, le besoin de trouver d’autres capitaux pousse les marins à se tourner vers un commerce colonial plus lucratif, notamment négrier (1683-1725). De 1730 à 1738, la part du Havre dans le commerce colonial passe ainsi de 2 à 15 % (p. 415).

5 Les chapitres 5 et 6 relient cette nouvelle croissance havraise aux évolutions sociales précédant la Révolution. Tout au long du xviiie siècle, la ville est partagée entre sa fonction nourricière – assurant l’envoi de céréales vers Paris – et ses nouvelles orientations commerciales vers les Antilles. Cette transition est difficile pour des causes infra-structurelles, le port gardant ses délimitations initiales et demeurant très étroit. Des sacrifices sont alors nécessaires : en 1783, le démantèlement de la citadelle pour créer le Bassin de Floride, suivi de la création du Bassin du Commerce en 1791 (p. 474, 480). Ces efforts propulsent Le Havre au rang de second port de commerce colonial et lui permettent d’atteindre son seuil maximal de population à la fin de l’Ancien Régime. À ce propos, l’auteur insiste sur l’improbabilité du « paradoxe havrais » avancé par Alain Cabantous en 1991, ce siècle n’étant ni celui d’une explosion du trafic, ni celui d’une stagnation démographique (p. 497). En revanche, la transformation du port provoque l’arrivée massive d’immigrants protestants qui achèvent de détruire l’idéal catholique voulu au xviie siècle (1778-1790). Comme un symbole, les catholiques havrais acceptent dans la douleur la création d’un nouveau cimetière au Pré de Saint-Roch – soit à l’extérieur de la ville – tandis que les protestants inaugurent le leur dans ce qui deviendra le quartier des Brindes (p. 578, 626). La Révolution fut aussi un accélérateur de déchristianisation urbaine. La diversification sociale qui en résulte dévalorise le droit de bourgeoisie au bénéfice d’un plus simple « permis d’habiter », et la municipalité, qui ne fabrique plus ses Havrais, soulage un « étranger » qui à défaut d’être catholique, devient fréquentable. Progressivement, les nouveaux membres de l’aristocratie négociante ne se retrouvent plus dans l’idée de contribuer à la défense commune ou dans les quelques privilèges que le pouvoir royal n’a pas encore dénaturés (p. 607-608). Cette crise identitaire profonde, qui avait déjà entraîné la suppression de la garde bourgeoise (1783) au bénéfice d’une garnison de métier, provoque également une banalisation des fonctions municipales, que des protestants remplissent dès 1790. La disparition des trois facteurs d’identité anciens (la citadelle, la garde bourgeoise et les cimetières) provoque un glissement des valeurs communes. Estimant que leur dette envers le roi et Dieu est éteinte ou acquittée, les habitants du Havre s’intègrent alors au sein d’une nouvelle identité urbaine, plus conforme à la genèse de l’État-Nation (p. 666). Selon l’auteur, cette égalité devant la loi et la nation s’affirmerait en juillet 1789 et pousserait le « bourgeois » et l’« étranger » à s’effacer au bénéfice du « concitoyen ».

6 Pour un ouvrage de cette densité, on peut déplorer l’absence complète d’index, qui aurait été d’une aide précieuse pour tout chercheur ayant besoin d’y recourir fréquemment. Malgré cela, ce travail important de l’auteur contribue à renouveler la connaissance de cette ville à l’histoire singulière.

7 Antoine Dauvin


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Date de mise en ligne : 03/05/2017

https://doi.org/10.3917/annor.662.0147h