Soutenance d’habilitation à diriger des recherches (HDR)
Pages 139 à 146
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/annor.662.0139
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Laurence Jean-Marie, La Normandie, les villes et la mer (xiie-début du xive siècle), vendredi 9 décembre 2016, Université de Caen Normandie
1Devant une assistance nombreuse, Élodie Lecuppre-Desjardins, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Lille III et présidente du jury, introduit la séance.
2Laurence Jean-Marie entreprend d’abord de rendre compte rapidement de l’ensemble des principaux éléments de son dossier d’HDR, qui témoignent d’un parcours long.
3Le dossier s’intitule « La Normandie, les villes et la mer (xiie-début du xive siècle) ». Conformément aux exigences habituelles, il comprend trois éléments : un mémoire de synthèse (ego-histoire : « Un parcours d’enseignant-chercheur en histoire »), un recueil de publications témoignant de l’orientation des recherches de la candidate depuis 10 ans (« Entre Normandie et Angleterre : élites urbaines, ports et gens de mer »), et un mémoire inédit sur « Le prince, la Normandie et la mer (milieu du xiie siècle-1204) ».
4Evoquant d’abord son mémoire de synthèse, Laurence Jean-Marie rappelle qu’elle a veillé, depuis qu’elle est devenue maître de conférences en 1998, à ne négliger aucun aspect de son activité : l’enseignement, la recherche et les tâches collectives parfois chronophages. Son mémoire de synthèse met en connexion, pour ce qui concerne la recherche, l’ensemble des travaux réalisés (en particulier le recueil de publications et le mémoire inédit), en tenant compte des inflexions que ceux-ci ont connues depuis dix ans. À l’origine, Laurence Jean- Marie est en effet spécialiste des sociétés urbaines et des dominations sociales. Elle s’est particulièrement intéressée aux « élites secondes » par comparaison avec la grande aristocratie. Les inflexions des dernières années sont liées à la volonté de donner corps à ces élites, au-delà des éléments caractérisants et normatifs. Laurence Jean-Marie a cherché à accéder aux activités de ces élites. Il est pour cela possible de suivre deux pistes : les rapports avec les niveaux supérieurs de la société et les activités économiques. Laurence Jean-Marie a porté une attention soutenue à l’espace, au sens de territoire économique et administratif, où vivent ces élites. Elle a pour cela mobilisé des sources riches mais complexes, comme les coutumiers. C’est sur ce chemin intellectuel qu’elle a rencontré la mer, qu’elle a fini par traverser pour mener des recherches en archives sur l’autre rive de la Manche. La mer s’est retrouvée au cœur de ses recherches.
5C’est ainsi qu’est né le mémoire inédit proposé dans ce dossier d’HDR sur le prince, la Normandie et la mer. Ce mémoire est d’abord construit autour d’interrogations liées au politique, et volontairement autour d’une période restreinte : un demi-siècle et trois principats (les trois derniers Plantagenêts à avoir occupé la fonction ducale en Normandie). L’objet de l’étude est l’espace maritime en quelque sorte intérieur entre la Normandie et l’Angleterre. Cet objet croise de nombreuses questions, en particulier le débat sur la justification ou non du terme empire pour définir l’espace plantagenêt, révélateur des difficultés de compréhension de l’ensemble politique et territorial placé sous la domination des princes Plantagenêts. C’est donc bien à une histoire des pouvoirs que Laurence Jean-Marie s’est attelée.
6Pour ce faire, Laurence Jean-Marie a mobilisé des sources nombreuses et diverses, qui ne se donnent pas toutes à lire immédiatement. Les sources de l’Échiquier, notamment les pipe rolls, ont été d’une importance capitale mais présentent de réelles difficultés d’utilisation. Les fonds des établissements religieux et les sources narratives ont également été largement sollicités. Laurence Jean-Marie a privilégié une approche prudente des sources. Elle a parfois été amenée à utiliser, pour compléter son propos, des sources plus tardives, par exemple des cartes du xviie siècle sur les difficultés de la navigation sur la Seine ou le Grand routier de Pierre Garcie (fin du xve siècle). Il lui fallait en effet disposer de sources émanant des acteurs de la mer eux- mêmes.
7Laurence Jean-Marie a pris le parti d’un ancrage normand de son analyse, même si la question cruciale des relations avec l’Angleterre est au cœur du traitement du sujet. Elle n’a de fait pas approché l’Angleterre comme la Normandie. De même, elle ne s’est pas livrée à une pure étude d’histoire économique. L’économie apparaît davantage comme une toile de fond de son travail. Comme les questions d’échelles, il s’agit là d’interrogations méthodologiques sur la façon de faire de l’histoire.
8Laurence Jean-Marie revient ensuite de manière détaillée sur les principaux acquis de son travail, en suivant le plan de son mémoire. L’exercice de l’HDR se prête également à dégager des éléments prospectifs pour la suite : Laurence Jean-Marie envisage plutôt une extension au xiiie siècle de la réflexion sur les thématiques précitées et l’exploitation plus approfondie des questions relatives à l’Angleterre aux xiie et xiiie siècles.
9Véronique Gazeau, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Caen-Normandie et garante du dossier d’HDR, prend ensuite la parole. Elle rappelle qu’elle est devenue garante de l’HDR de Laurence Jean-Marie pour des raisons matérielles, à la place de Michel Bochaca, qui avait initialement accepté cette tâche et a été empêché de la mener à bien par un manque de financement dans son UMR. Elle a tenu à ce que Michel Bochaca soit avec elle « référent scientifique » du dossier.
10Véronique Gazeau explique que le dossier d’HDR se présente sous un titre général qui rend bien compte des différents centres d’intérêts de Laurence Jean-Marie. Il comprend, comme c’est la règle, un mémoire de synthèse de 67 pages, un recueil de 11 publications et un mémoire inédit de 615 pages.
11Véronique Gazeau commence par évoquer le mémoire de synthèse et retrace brièvement le parcours de la candidate, de sa thèse à son activité d’enseignant-chercheur. Elle regrette qu’il manque peut-être, dans le mémoire de synthèse, un CV plus précis. De même, la liste des mémoires de master que Laurence Jean-Marie a encadrés n’est pas complètement donnée et il est dommage que l’accent ne soit pas mis sur des sujets dirigés récemment et qui pourraient donner matière à un prolongement en thèse.
12Véronique Gazeau s’attarde ensuite sur l’implication administrative de Laurence Jean-Marie au sein de l’Université de Caen, qui a été et est toujours très importante. La candidate est également très active dans la vie de la revue Annales de Normandie, dont elle est secrétaire de rédaction. Elle est depuis 2007 membre du comité de lecture de la revue Histoire urbaine.
13Véronique Gazeau indique qu’on suit bien le cheminement qui mène de l’histoire de la ville médiévale de Caen, en thèse, jusqu’au dossier d’HDR. Depuis la thèse, les recherches de cette dernière ont d’abord évolué vers une perspective d’histoire économique, en s’intéressant aux normes. Puis le repérage des familles caennaises a mené jusqu’à des rivages plus maritimes, en particulier pour des colloques auxquels Laurence Jean-Marie a participé à Cerisy, Battle et Najera. Au total, Laurence Jean-Marie a publié dans deux revues et dans de nombreux actes de colloques. Ses travaux présentent en particulier l’intérêt de tirer de l’oubli des gens qui n’appartiennent pas à l’aristocratie.
14Véronique Gazeau en vient alors au mémoire inédit, d’abord pour constater que les cinq chapitres s’enchaînent logiquement. Issus des sources narratives et des actes de la pratique, des éléments de géomorphologie, d’économie, de géographie maritime sont mobilisés pour comprendre les données de la navigation maritime en Manche. La candidate identifie les groupes familiaux importants parmi les gens de mer. L’approche est prudente, ce qui honore la candidate. Mais peut-on vraiment parler d’une « aristocratie de la mer » pour trois familles que l’on voit peu dans les cartulaires de Southampton ? L’ensemble est fort bien présenté, servi par une plume agréable. Il subsiste quelques petits soucis de présentation.
15Au total, la Manche apparaît comme un espace facile à franchir, un trait d’union. La guerre a toutefois obligé Jean sans Terre à contrôler davantage la circulation et les échanges. Un problème demeure également avec les années 1194-1199, pendant lesquelles Richard Cœur de Lion, rentré de croisade et présent en Normandie ensuite, ne traverse pas la Manche.
16La parole est ensuite à Michel Bochaca, professeur d’histoire médiévale à l’Université de La Rochelle, qui dit d’emblée le plaisir qu’il a eu à lire ce travail, après de nombreux échanges avec Laurence Jean-Marie dans les étapes préparatoires du travail.
17Le dossier d’HDR fait apparaître une trajectoire d’enseignant-chercheur tout-à-fait honorable, avec des points de force indéniables mais aussi quelques fragilités. Dans le détail du dossier, Michel Bochaca dit vouloir relever seulement quelques éléments qui méritent des éclaircissement ou des échanges de vues. Le mémoire de synthèse laisse deviner une maturation lente et complexe du sujet du mémoire inédit. Laurence Jean-Marie considère la Manche et les côtes normandes comme une interface majeure. Elle commence par un état de la question, soulignant les insuffisances des travaux réalisés par les prédécesseurs. Cela justifie qu’il y avait matière à lancer un sujet. Michel Bochaca y apporte toutefois un bémol : il invite, compte tenu de travaux anciens illustres (ceux de Lucien Musset et de John Le Patourel en particulier), à plus de clarté sur l’état de l’historiographie.
18Michel Bochaca s’interroge : en quoi le fait de privilégier le point de vue normand offre-t-il des perspectives nouvelles ? Pourquoi choisir cette focale-là par rapport à l’option qui considèrerait les deux rives de la Manche à la fois ? Une réponse à cette question a été approchée dans le mémoire inédit mais elle pourrait être formulée plus clairement.
19Michel Bochaca note que Laurence Jean-Marie recense les traversées d’Henri II et il relève le beau travail de cartographie réalisé sur ce point. Là encore, les apports des auteurs qui se sont déjà intéressés à la question auraient pu être mieux mis en relief.
20Michel Bochaca donne quelques pistes complémentaires. La Manche n’est pas un espace si facile à naviguer. Cela doit être pris en compte pour ce qui concerne le fait de traverser au plus court et de jour. Il insiste sur la prise en compte des techniques de navigation, des conditions météorologiques. Henri II ne franchit la Manche que quatre fois en hiver. Cela n’est pas original mais il faut au moins poser des questions à ce propos. Cela traduit aussi une certaine représentation de la mer (celle d’Henri II), en l’occurrence celle d’un terrien, chrétien, qui n’est pas celle d’un marin. Dans sa réponse, Laurence Jean-Marie précise qu’elle indique qu’Henri II traverse en fait plus de 4 fois si on intègre le mois de mars en hiver. Les hommes de l’entourage royal n’hésitent pas à traverser afin de rejoindre le roi pour les fêtes de Noël.
21En outre, à côté des risques naturels, il faudrait aussi évaluer les risques politiques, liés aux problèmes diplomatiques (Laurence Jean-Marie a suggéré des pistes autour de la question du rapport avec les comtes de Flandre). Michel Bochaca se pose aussi la question des moyens navals mis en œuvre dans ce cadre : comment le prince et son entourage perçoivent-ils ce risque, ces menaces ? Y a-t-il une « politique navale », ou la volonté d’une « politique navale » ? S’il n’y a rien, est-ce par manque de moyens ? Cette approche pourrait s’intégrer dans les problématiques développées par les historiens anglais depuis le xixe siècle : où se situe le cas normand dans ces problématiques et les éléments déjà connus ?
22Abordant une autre thématique, Michel Bochaca précise qu’à la fin du Moyen Âge, la traversée est une étape dans un voyage plus long. La traversée constitue une espèce d’entre-deux en matière de temporalité. Qu’en est-il du point de vue politique ? Le prince gouverne-t-il quand il est en mer ? Gouverne-t-il depuis la mer ?
23Michel Bochaca se demande également, dans un autre domaine, qui commande à bord du navire. Est-ce vraiment le roi ? À la fin du Moyen Âge, être « maître à bord après Dieu », appliqué à celui qui dirige le navire, est une formule qui a un sens. À partir de ces questions, Michel Bochaca rappelle que l’intérêt du sujet est aussi d’utiliser des problématiques qui débordent le cadre chronologique du sujet. Que faut-il penser, pour la Normandie du xiie siècle, des questions posées pour d’autres espaces à la fin du Moyen Âge ? Laurence Jean-Marie approche des thématiques qui sont au cœur des questions des « gens de mer », des historiens maritimistes : il y a des éléments plus larges de mise en perspective.
24Enfin, parmi les questions qui se posent autour des types de navires utilisés, l’emploi de l’esnèque ne procéderait-il pas d’un choix conscient du prince pour la sécurité ? Laurence Jean-Marie note par ailleurs l’évolution du type naval vers le bateau long. En quoi la perte de la Normandie a-t-elle pu avoir une incidence sur ce point (après 1204, il faut relier directement l’Angleterre et la Gascogne, dans un type de navigation et des contraintes très différentes) ?
25La parole est ensuite à Mathieu Arnoux, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Paris Diderot-Paris VII et directeur d’études à l’EHESS. Celui-ci dit son plaisir d’avoir reçu ce dossier terminé, qui témoigne d’un travail considérable. Il sait qu’une partie seulement du travail de dépouillement réalisé a été réutilisée dans le mémoire inédit, et espère que le reste de ce travail, sur le xiiie siècle en particulier, pourra un jour être exploité.
26Dans son mémoire inédit, Laurence Jean-Marie fait parfois état de désaccords avec Mathieu Arnoux, ce dont celui-ci souhaite profiter pour nourrir la discussion. Pour lui, la question placée au cœur du travail est un problème d’histoire économique et européenne : qu’est-ce qu’on fait de la Manche, dans les derniers siècles du Moyen Âge ?
27Laurence Jean-Marie a exploité les sources anglaises en grande quantité, en particulier les pipe rolls, dont l’exploitation n’est ni amusante ni facile. Elle s’est livrée à un important travail d’analyse pour composer un cadre géographique et chronologique adéquat. Elle propose en fait d’étudier un immense et long processus d’interaction entre des communautés humaines et un cadre naturel particulier qui a pour caractéristique d’être parcouru et non habité ou presque (il y a peu d’îles en Manche). C’est finalement la question de l’opposition entre terre et mer qui est étudiée. Mathieu Arnoux propose d’historiciser cette interaction avec le milieu naturel, en gardant à l’esprit que, si on parle de la mer au xiie siècle, on en parle aussi à d’autres époques et que le caractère unique de la mer ne change pas fondamentalement. Cette remarque justifie, à ses yeux, le recours au routier de Pierre Garcie (xve siècle) par Laurence Jean-Marie, cette source permettant de regarder la mer avec les yeux d’un acteur de ce temps.
28Mathieu Arnoux note que Laurence Jean-Marie aurait pu prendre le temps de faire un arrêt pour poser la question des comparaisons possibles, avec d’autres « mers intérieures » comme la Méditerranée, voire la Baltique. Il insiste par ailleurs sur les multiples acquis du mémoire inédit, par exemple sur les traversées du trésor, que Laurence Jean- Marie est la première à examiner ainsi. Mais pourquoi refuse-t-elle de compter l’argent qui transite, en particulier celui qui sort d’Angleterre, puisque c’est surtout dans ce sens que la circulation se fait ?
29Mathieu Arnoux revient ensuite sur la manière dont les sources sont utilisées par Laurence Jean-Marie, avec trop de prudence, comme c’est le cas pour le routier de Pierre Garcie. Le routier n’est pas un mode d’emploi de la mer ; il parle à des marchands plus qu’à des marins. Laurence Jean-Marie aurait par ailleurs dû utiliser les rôles d’Oléron, certes du xive siècle, mais qui contiennent des éléments beaucoup plus anciens. Il y a également des récits de naufrages en Seine dans certains miracles, qui auraient pu être davantage exploités. Laurence Jean-Marie devrait avoir moins peur de l’anachronisme et de la transgression chronologique, et mettre les choses plus fortement en lien. Mathieu Arnoux propose par ailleurs des éléments d’interprétation complémentaires pour ce qui concerne les côtes occidentales de la Normandie, en lien la prospérité du commerce avec les îles anglo-normandes.
30C’est ensuite au tour de Nicholas Vincent, professeur d’histoire médiévale à l’Université d’East-Anglia, de parler. Celui-ci dit d’emblée qu’il ne fera pas de commentaire sur le mémoire de synthèse. Évoquant donc le mémoire inédit, il constate l’énorme travail réalisé par Laurence Jean-Marie. Il témoigne d’une bonne utilisation du common sense. Tout est fondé sur les faits, avec une bibliographie énorme et récente de plus de 400 titres, en français et en anglais. L’ensemble est cohérent, pourvu de belles cartes et de belles figures.
31Il s’agit, pour Nicholas Vincent, d’une grande synthèse sur la mer. Nicholas Vincent rappelle toutefois que Susan Raich a très récemment soutenu en Angleterre un PhD qui, centré sur la période précédente (elle s’arrête en 1180), a mis en lumière la place de la mer dans le royaume anglo-normand. Nicholas Vincent revient sur la différence entre les ports vraiment « royaux » (Barfleur, Douvres) et les ports « privatifs » comme Folkestone ou Harfleur, sur lesquels il n’y a presque aucune source et interroge Laurence Jean-Marie sur ce que les pipe rolls disent ou ne disent pas. Il conclut que les pipe rolls constituent, en quelque sorte, une source dangereuse, tout comme les rôles d’Oléron.
32Nicholas Vincent pointe ensuite quelques insuffisances dans les sources anglaises utilisées (essentiellement à Kew, et surtout pour des articles) et des problèmes de référencement. Il note quelques erreurs factuelles et plusieurs erreurs de latin commises dans le développement par Laurence Jean-Marie d’abréviations reproduites dans les éditions anciennes des pipe rolls.
33Enfin, Nicholas Vincent note que Laurence Jean-Marie a parlé de la traversée de la Manche par Jean sans Terre, le 6 décembre 1203. Il rappelle qu’Henri II avait commencé son règne par une traversée de la Manche le 6 décembre 1154. Il y voit un symbole. Le 6 décembre est le jour de la Saint-Nicolas, patron des marins. Le duc a lui même fondé des églises dédiées à saint Nicolas sur les côtes normandes et anglaises. On retrouve ici l’histoire plus large de la mer, dans le monde de Braudel, qui n’a pas été assez sollicitée. Il faudrait aussi ouvrir davantage vers l’Angleterre.
34La parole est ensuite à Frédéric Boutoulle, professeur d’histoire médiévale à l’Université Michel de Montaigne- Bordeaux III. Il commence par aborder le mémoire de synthèse des travaux. Revenant sur la carrière de Laurence Jean-Marie, il note que cette dernière est un « pur produit de l’Université », et qu’elle a su faire preuve d’une remarquable opiniâtreté, en ne reculant pas devant le poids des charges collectives, qu’elle a assumées depuis le début de sa carrière, et des heures complémentaires. Frédéric Boutoulle relève également le souci qu’a Laurence Jean-Marie de diffuser les résultats de la recherche, la sienne et celle des autres. Frédéric Boutoulle a apprécié l’honnêteté de Laurence Jean-Marie dans son souci de remplir le « rôle social de l’historien ».
35Faisant la liste des publications de Laurence Jean-Marie, il relève que la production scientifique de cette dernière s’est déployée dans quatre champs complémentaires et qu’elle s’appuie sur une très bonne connaissance des fonds, dont les fonds anglais. Dans cette production scientifique, le volume de 11 articles sélectionnés aurait dû être pourvu d’une introduction problématisée pour justifier le choix de ces articles, d’autant que ce choix peut être déroutant dans la mesure où il ne respecte pas la chronologie des publications.
36Frédéric Boutoulle apprécie la prudence de Laurence Jean-Marie, les conclusions qu’elle revendique comme incomplètes, la revendication de la micro-histoire également, dénuée – c’est quelque peu regrettable – d’ambition globalisante.
37Venant au mémoire inédit, Frédéric Boutoulle note qu’il s’est construit autour d’une question centrale : comment les princes normands ont-ils fait de la Manche un trait d’union ? La problématique est bien posée dès le début, et le resserrement chronologique sur la deuxième moitié du xiie siècle prend tout son sens. Frédéric Boutoulle insiste sur la qualité formelle, structurelle et stylistique du travail. Chapitre par chapitre, il relève ce qui a retenu positivement son attention et ce qui lui a paru poser question, en faisant quelques parallèles avec ce qui ressort des sources gasconnes.
38Frédéric Boutoulle conseille à Laurence Jean-Mariede ne pas reculer devant l’idée d’aborder des espaces dont elle n’est pas spécialiste des sources, en tournant son regard vers la Méditerranée, le monde musulman ou l’Aragon, alors que les perspectives affichées restent encore dans les mondes normands dont elle est familière. Cela peut offrir aux étudiants dont elle encadrera les recherches le décentrement et la perspective du comparatisme. Frédéric Boutoulle souhaite la publication du mémoire inédit, intégrant les améliorations pointées aujourd’hui.
39Pour terminer, Élodie Lecuppre-Desjardins prend la parole. Elle commence par évoquer le mémoire de synthèse, qui témoigne, selon elle, des difficultés voire des réticences ressenties par la candidate face à cet exercice. Laurence Jean-Marie n’apparaît pas assez au centre des pages qu’elle a écrites. Trop modeste, elle préfère une approche formaliste, presque tatillonne au début, à la place de laquelle on aurait pu attendre une approche plus réflexive avec une plus grande liberté de ton. Élodie Lecuppre-Desjardins est toutefois admirative devant certains éléments du parcours de Laurence Jean-Marie.
40Élodie Lecuppre-Desjardins en vient ensuite au recueil d’articles, qui fournit des extraits d’une production scientifique jugée encore assez modeste (24 publications depuis 1998). Tous sont en français sauf un, et une bonne part sont publiés dans un monde essentiellement normand. Ce recueil aurait de fait gagné à être accompagné d’une petite introduction pour faire apparaître une œuvre à part entière. Dans les articles sur la société normande, Laurence Jean-Marie témoigne de ses plus belles qualités : une analyse fine des sources au service d’une problématique, une analyse précise des termes et une bonne comparaison des sources. Laurence Jean-Marie fait preuve d’une grande finesse dans l’analyse du lexique et renonce aux modèles face à la souplesse des situations individuelles.
41Élodie Lecuppre-Desjardins concentre ensuite son propos sur le mémoire inédit, qui est symptomatique de la méthode de Laurence Jean-Marie, dans laquelle la place prioritaire va aux sources. Elle se demande pourquoi Laurence Jean-Marie n’a pas réalisé son opus inédit sur la question du ravitaillement de la ville, dans la lignée de l’un des meilleurs articles qu’elle a fournis. S’attachant à la thématique de la construction de l’État, Élodie Lecuppre- Desjardins formule des remarques méthodologiques. Elle aurait apprécié un bilan historiographique plus précis et un positionnement plus clair sur le rôle des côtes normandes dans le contrôle de l’espace plantagenêt. Élodie Lecuppre-Desjardins suggère également de mieux prendre en considération un imaginaire de la mer, qui n’apparaît pas dans le mémoire. Elle remarque que, par certains aspects, les ambitions du mémoire inédit lui semblent trop modestes. C’est le cas par exemple sur la place réservée à la construction du territoire politique et aux ambitions des Plantagenêts, thèmes sur lesquels les conclusions se révèlent trop minces pour Élodie Lecuppre-Desjardins. Parmi les thèmes rassembleurs que Laurence Jean-Marie n’a peut-être pas assez exploités figurent en particulier ceux de la limite, de la frontière dans le contrôle et la domination de l’espace. Les meilleurs pages sont celles qui concernent l’aristocratie de la mer et posent la question du gouvernement par réseaux et des dimensions réticulaires du pouvoir.
42Laurence Jean-Marie a brièvement répondu après chaque prise de parole d’un membre du jury.
43Après une courte délibération, ce dernier décerne à l’unanimité l’habilitation à diriger des recherches à Laurence Jean-Marie, décision que l’assistance salue par des applaudissements longs et nourris.
44Grégory Combalbert
Université de Caen Normandie