Elena DE MARCHI, Dai Campi alle filande. Famiglia, matrimonio e lavoro nella “pianura di Olona” 1759-1850 , Milano, Franco Angeli, 2009, 320 p.
- Par Cristina Munno
Pages 200 à 202
Citer cet article
- MUNNO, Cristina,
- Munno, Cristina.
- Munno, C.
https://doi.org/10.3917/adh.124.0187f
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1 L’éditeur Franco Angeli de Milan a parmi ses points forts celui de publier des thèses de doctorat et des travaux de recherches de jeunes chercheurs, offrant ainsi à un large public de nombreux ouvrages de grand intérêt dans tous les domaines des sciences sociales. Consulter régulièrement les catalogues de cette maison d’édition constitue ainsi une démarche essentielle pour celui qui désire se tenir à jour sur le plan bibliographique. Une des collections de l’éditeur Franco Angeli s’intitule « Studi e ricerche storiche » et c’est en son sein que l’on trouve l’ouvrage d’Elena De Marchi, issu de son doctorat intitulé Strutture sociali e mercato del lavoro nella pianura dell’Olona (1750-1850), soutenu en 2008 sous la direction de Stefano Levati et Raffaella Sarti. Le livre comporte sept chapitres et une conclusion très brève (trois pages).
2 Le livre retrace à grand traits le développement d’une zone géographique dans un siècle central pour son développement industriel, à savoir la période 1750-1850. Cette zone, c’est la plaine de l’Olona, une rivière qui s’écoule au nord-ouest de la ville de Milan. Cette région, qui conserve au début de période un caractère essentiellement agricole, s’étend plus précisément entre la périphérie de Milan, en particulier son satellite, Rho, et une autre zone, l’Altomilanese, économiquement développée, au sein de laquelle l’industrie occupe une place beaucoup plus importante, grâce notamment à des villes de tradition manufacturière précoce comme Legnano et Busto Arsizio. On l’aura d’emblée compris par le titre même de l’ouvrage – « des champs aux usines » –, Elena De Marchi se donne pour objectif d’étudier la transition sur un siècle d’une région, qui passe d’une économie agricole à une phase de proto-industrialisation avant d’accueillir des usines textiles spécialisées dans le travail de la soie.
3 De manière classique, le premier chapitre permet à l’historienne de situer géographiquement et démographiquement son territoire d’étude. Il présente des renseignements habituels et assez généraux sur la natalité, la mortalité, voire le contrôle des naissances à partir d’éléments observés sur la population des départements voisins. L’auteur montre une nette évolution démographique au milieu du xix e siècle. Dans la plaine de l’Olona, la population passe d’environ 18 000 habitants au début du xix e siècle à 30 000 dans les années 1850.
4 La particularité de cette étude est qu’elle se situe à mi-chemin entre, d’un côté, les recherches plus connues sur la population et les transformations du xix e siècle qui se sont focalisées ces dernières décennies sur les grandes villes de l’Italie du Nord (je songe notamment aux travaux de Maurizio Gribaudi sur Turin et d’Olivier Faron sur Milan) et, de l’autre, les études sur le dépeuplement des montagnes ou sur des communautés isolées (voir par exemple les travaux de Pier-Paolo Viazzo, Luigi Lorenzetti ou Raul Merzario). Les périphéries rurales lombardes sont sans conteste bien moins connues et méritaient un tel approfondissement. Dans le détail, l’auteur analyse surtout les évolutions de Nerviano (2000 habitants environ) qui connaît, au xviii e siècle, une chute progressive des taux de natalité (de 47,1 à 29,1 pour mille) et de mortalité (de 45,3 à 25,3 pour mille). Cette localité est la seule pour laquelle on peut reconstruire une dynamique démographique à peu près complète. Toutefois, Elena De Marchi parvient à retracer pour cinq communautés l’évolution du taux de mortalité (de 45 pour mille à 38 pour mille) entre 1750 et 1850. Toujours dans ce premier chapitre, elle présente l’impact des différentes causes de décès.
5 Toutefois, l’argumentation et les analyses historiographiques ne dépassent pas les éléments déjà bien connus dans la littérature scientifique classique sur les phénomènes de population, qu’il s’agisse de mortalité, de natalité ou des autres processus démographiques. Pour cette raisons, sur ces aspects l’ouvrage sera surtout utile pour un public d’amateurs éclairés, mais n’ouvre pas de perspectives nouvelles en termes d’interprétations ou de méthodologies. L’originalité est cependant présente dans l’utilisation de sources spécifiques, telles que les descriptions des campagnes de vaccination contre la variole. Des sources locales permettent en effet d’établir des proportions de vaccinés par cohorte de naissances. Ainsi, on compte 799 individus vaccinés en 1810 pour 1 300 personnes nées en 1809, ou encore 1 091 vaccinés en 1813 pour 1 507 enfants nés la même année. L’auteur fournit également des observations utiles sur l’épidémie de choléra de 1836, cette dernière étant responsable de 16 % des morts à Nerviano cette année-là, avec des variations décrites par classes d’âges. De même, l’épidémie de choléra de 1854-1855 est responsable de 24 % des décès à Nerviano sur les deux années, et même de 35 % des morts de la ville de Cantalupo.
6 Le deuxième chapitre s’intéresse aux questions agricoles, essentielles pour comprendre le territoire au début de la période d’étude. L’auteur décrit les divers contrats agraires en vigueur entre le xvii e et le xix e siècle, et dépeint l’organisation de la vie rurale en détaillant les différentes formes de location de la terre. Deux catégories de paysans sont bien distinguées, les massari et les pigionanti. Dans le premier cas, les individus concernés exploitent des terres atteignant une surface d’environ 100 à 200 pertiche (100 pertiche correspondent à six hectares) grâce à des contrats de location de trois ou neuf ans renouvelables. Les pigionanti quant à eux exploitent des surfaces inférieures à 30 pertiche et paient une sorte de loyer (le pigione) pour le bail. Leur condition se dégrade au xix e siècle lorsque nombre d’entre eux se voient contraints de fournir aux propriétaires des paiements en corvées et en nature. La période est par ailleurs marquée par l’introduction de nouveaux systèmes de cultures, avec notamment l’apparition de la culture des mûriers destinés aux vers à soie, qui ouvre la voie au développement des manufactures textiles de la soie. De nouveau, Elena De Marchi passe en revue de nombreuses références historiographiques classiques qui intéresseront d’abord le lecteur ignorant de la question. En revanche, le lecteur plus au fait des transformations de l’Europe au xix e siècle aura sans doute une impression de déjà-vu. Les observations les plus micro, par ailleurs, semblent plus difficiles à replacer dans le cadre général de l’histoire agricole des campagnes italiennes.
7 Pour autant, cet ouvrage a le mérite de fournir des éléments nouveaux en termes de connaissances et d’analyses sur l’histoire régionale lombarde. On y trouve des données d’archives originales, comme par exemple sur le nombre de cocons de vers à soie produits entre 1780 et 1786. Tout en restant dans la dimension de l’histoire sociale classique, on peut utiliser de tels renseignements pour des analyses comparatives. Cependant, on ne peut qu’être frappé par le décalage existant régulièrement dans ce livre entre la minutie des informations fournies par les archives et le caractère très généraliste de l’analyse, qui s’appuie sur une historiographie des plus classiques, en particulier lorsque sont abordés des sujets comme l’histoire alimentaire, l’histoire industrielle, etc. Les deux aspects ne s’entremêlent pas toujours à la perfection, ce qui donne l’impression d’une discontinuité dans la construction des différentes parties du livre.
8 Le troisième chapitre porte sur la question de la propriété. L’approche est alors essentiellement narrative et retrace le parcours de deux familles, les Milesi et les Delachi. Ces familles ont des histoires différentes, et l’objectif est, à travers le regard porté sur elles, de pénétrer dans la mentalité bourgeoise de la période. Les deux familles parviennent en cours de route à intégrer la bonne société milanaise. Les Milesi arrivent à Milan au milieu du xviii e siècle et certains membres de la famille s’engagent alors dans des carrières politiques. Les Delachi s’installent quant à eux dans les années 1820, et conservent un intérêt plus exclusif pour le développement industriel. La description de ces trajectoires familiales est l’occasion de présenter des éléments intéressants sur la vie bourgeoise à l’époque : on observe l’expansion de l’industrie, mais aussi le peu d’intérêt que les familles marquent pour une progression collective au sein même d’un territoire alors en pleine transformation.
9 Le quatrième chapitre s’occupe des familles. On y retrouve les analyses désormais bien connues sur les formes des ménages (Laslett) et la confirmation du lien entre la structure des agrégats domestiques et l’organisation des familles au niveau économique – sans oublier le poids des circonstances. Nerviano, en 1818, compte 47 % de familles nucléaires et 44 % de ménages multiples ou élargis. Les différences selon la condition sociale sont décrites : en 1765, 96 % des ménages de massari sont de type multiple, alors que 67 % des ménages de pigionanti et 47 % de ceux d’artisans sont nucléaires. Le chapitre décrit ensuite les conditions d’habitat, puis la vie domestique, en retraçant des micro-histoires de familles et d’individus. Malgré son intérêt, cette démarche ne permet pas de dessiner un portrait global de la démographie locale.
10 Le cinquième chapitre s’intéresse aux mariages. L’accent est mis sur les femmes, leur rôle et leur position dans la famille. L’auteur s’intéresse en particulier à la dot. Elle fournit des exemples de mariages dans le milieu des paysans ou dans celui des fileuses. Une fois encore cependant, on regrettera qu’elle inscrive ces informations dans un cadre comparatif de grande ampleur développé par l’historiographie classique, ce qui l’amène à faire des rapprochements discutables avec des milieux très éloignés, par exemple les ouvriers anglais. La partie comporte cependant des informations démographiques sur la nuptialité. Ainsi, l’âge moyen au premier mariage se situe à Vanzago entre 1826 et 1835 à 21,1 ans pour les femmes de pigionanti, contre 19,6 ans pour les épouses de massari et 24,1 ans pour les fileuses. À Nerviano, l’âge moyen pour les hommes est à l’époque de 25 ans. Concernant le calendrier saisonnier des mariages, on constate une forte concentration des noces en janvier (45 % des mariages dans la période 1826-1835). Quelques récits nous décrivent enfin des parcours de veuvage et des remariages.
11 Le sixième chapitre s’occupe de la division du travail, et en particulier du travail féminin. De manière générale, la vision féminine des évènements est très présente dans l’ouvrage, avec néanmoins des différences selon les chapitres, le sixième étant justement l’un des plus précis sur cet aspect. Elena De Marchi décrit les activités plus particulièrement réservées aux femmes, à commencer par les tâches domestiques et le soin de la famille. L’auteur s’intéresse plus longuement aux maîtresses d’école et aux sage-femmes. Concernant ces dernières, le regard se détourne vite des trajectoires individuelles, l’attention se fixant, à un niveau plus régional, sur la pratique du métier et sur l’école de sages-femmes. À propos des fileuses, le chapitre comporte d’intéressants exemples de trajectoires, avec des détails précis sur des épisodes de vie, certes minuscules mais éclairants. Enfin, parvenant au terme du parcours promis par le titre du livre, on en vient à décrire le système du travail à l’usine.
12 Pour conclure, le septième chapitre se penche sur une activité typiquement féminine, celle de nourrice. L’auteur rappelle l’importance de l’enfance abandonnée à l’époque en Lombardie. À l’hôpital de Santa-Caterina alla Ruota, à Milan, on compte en effet 978 enfants abandonnés par an en moyenne dans la décennie 1781-1790, ce nombre montant à 4 384 dans la décennie 1851-1860. La moyenne annuelle dépasse les 2 000 personnes de 1811 à 1840. La plaine de l’Olona est un lieu de mise en nourrice des enfants exposés, ce qui permet d’illustrer un autre pan des relations entre Milan et ses campagnes alentours. Elena De Marchi fournit de multiples notations sur les abandonnés et les familles qui les accueillent. Elle rappelle surtout l’effroyable mortalité de ces enfants. 77,6 % meurent dans leur première année dans la décennie 1800-1809, cette proportion s’abaissant légèrement par la suite : 52,7 % en 1820-1829 et 53 % en 1830-1839.
13 Cristina Munno
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Date de mise en ligne : 21/08/2013
https://doi.org/10.3917/adh.124.0187f