Kevin McQUILLAN, Culture, Religion and Demographic Behaviour. Catholics and Lutherans in Alsace, 1750-1870, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 1999, 227 p.
- Par Véronique Meffre
Page VIII
Citer cet article
- MEFFRE, Véronique,
- Meffre, Véronique.
- Meffre, V.
Citer cet article
- Meffre, V.
- Meffre, Véronique.
- MEFFRE, Véronique,
1 Dans quelle mesure la culture religieuse intervient-elle dans la formation des comportements démographiques ? Dans son ouvrage consacré à la démographie des catholiques et des luthériens alsaciens, Kevin McQuillan répond à cette question en montrant comment la confession peut influencer les régimes démographiques, tout en relevant que la présence de ce facteur ne suffit pas à lui seul. Pour que la religion puisse jouer un rôle déterminant, elle doit être soumise à des conditions idéologiques, institutionnelles, politiques et sociales, qui renforcent l'attachement à la culture religieuse et assurent la transmission de valeurs pouvant influencer les comportements des couples et des individus. Fondée sur une méthode de reconstitution des familles, cette recherche porte sur cinq villages alsaciens divergents du point de vue économique, religieux et géographique, mais partageant la même structure administrative et politique, ainsi que sur l'étude de données agrégées relatives à 26 villages.
2 Les deux premiers chapitres offrent une description des principaux traits politiques, économiques et culturels de l’Alsace, rattachée à la couronne française par les traités de Westphalie et caractérisée par la présence d’une minorité protestante établie dans les régions du centre et du nord. Le nouvel ordre administratif et militaire français consolide la position du catholicisme dans la province afin d’intégrer les nouvelles régions acquises dans le royaume. Un tel contexte a pour effet de renforcer l’identité religieuse des confessions qui marquent leurs spécificités. La Révolution française vient encore accentuer ces différences. Les luthériens se démarquent par une plus grande ouverture aux innovations culturelles et par une société plus libérale et plus sécularisée, alors que les catholiques restent étroitement attachés à la tradition.
3 Ce cadre une fois posé, le troisième chapitre entame les analyses démographiques en proposant une analyse détaillée de la nuptialité et du remariage. L'âge au mariage diffère selon l’appartenance confessionnelle. Les catholiques se marient plus tardivement que les luthériens, soit en moyenne dix-huit mois plus tard pour les hommes, mais à peine deux mois pour les femmes. Plus substantiellement, les villages catholiques comptent pratiquement deux fois plus de célibataires définitifs que les villages protestants. Ces différences trouvent leur origine dans les visions contrastées des statuts matrimoniaux qui opposent luthériens et catholiques. Alors que les premiers prônent un mariage universel et précoce, tout en rejetant le célibat définitif, les seconds affirment la supériorité du célibat et classent au second rang le statut de marié. Un troisième trait différencie les deux religions : la saisonnalité du mariage. Alors que durant la deuxième moitié du xviii e siècle, catholiques et luthériens ne se ma-rient pratiquement pas durant les périodes religieuses de l’Avent et du Carême, ce trait disparaît pour les luthériens après la Révolution. Relevons qu’il n’y a pas de différence religieuse au niveau du remariage. Les veufs se remarient en moyenne deux fois plus fréquemment que les veuves, indépendamment de leur appartenance confessionnelle. D’autres facteurs influencent la nuptialité, par exemple le statut professionnel des époux. Cependant, cette influence s’inscrit dans un système matrimonial propre à chaque communauté.
4 Les thèmes de l’illégitimité et des conceptions prénuptiales font l’objet du quatrième chapitre. Si l’Alsace se démarque des autres régions de France avec un des plus hauts niveaux d’illégitimité et de conceptions prénuptiales dès le xviii e siècle, les deux communautés religieuses ne se distinguent pratiquement pas. Environ 10 % des femmes, aussi bien catholiques que luthériennes, sont enceintes ou ont déjà accouché d’un premier enfant au moment de leur mariage. Cependant, au xix e siècle, la tendance croissante à l’illégitimité et en particulier la montée des conceptions prénuptiales, sont plus marquées au sein de la communauté luthérienne. Au milieu du xix e siècle, plus de 25 % des luthériennes sont enceintes le jour de leur mariage contre un peu moins d’un cinquième des catholiques.
5 La fécondité légitime, traitée dans le cadre du cinquième chapitre, se révèle elle aussi très contrastée selon l’appartenance confessionnelle. Comme cela était prévisible, les catholiques possèdent une fécondité plus élevée et relativement stable sur l’ensemble de la période (en moyenne 6,6 enfants entre 1750 et 1789 et 6 enfants entre 1836 et 1860). En revanche, les luthériennes dont la descendance n’excède pas 5 enfants entre 1750 et 1789, abaissent significativement leur fécondité à environ 3,9 enfants durant la seconde période. Ce contraste résulte essentiellement de plus longs intervalles intergénésiques, ainsi que d’un âge moyen à la dernière naissance plus précoce parmi les luthériennes. Les pratiques d’allaitement et les comportements sexuels à l’origine de ces divergences sont largement influencés par les visions culturelles propres à chaque communauté religieuse. Pourquoi les populations protestantes ont-elles limité de façon plus précoce leur famille ? Cette question reste sans réponse.
6 Le dernier chapitre traite enfin de la morta-lité infantile et enfantine. Parallèlement au déclin de la fécondité des luthériens, Kevin McQuillan met en évidence une baisse de la mortalité des enfants parmi les populations affiliées à cette religion. Alors que 35 % des enfants luthériens meurent avant leur dixième anniversaire sous l'Ancien Régime, seuls 26 % succombent entre 1836 et 1870. En revanche, bien que le taux de mortalité infantile soit légèrement plus faible pour les nouveau-nés luthériens, ce dernier demeure élevé et constant sur l’ensemble de la période. Grâce à une analyse multivariée, Kevin McQuillan montre que les variables démographiques n’exercent que peu d’effet sur la mortalité des plus jeunes, contrairement au lieu d’habitation et à la religion. Les enfants nés dans des villages agricoles se trouvent désavantagés. Quant à l’effet religieux, il est lié aux pratiques d’hygiène et d’allaitement, ainsi qu’aux soins fournis aux enfants.
7 Jusqu’à présent, la théorie de la transition démographique, qui attribue un rôle essentiel aux facteurs économiques, était l’approche la plus influente. Or, cette recherche qui suggère une baisse simultanée de la fécondité et de la mortalité des populations luthériennes d’Alsace montre que le facteur culturel peut jouer un rôle déterminant. En outre, le cadre d'analyse souple proposé dans cette étude, qui tient compte non seulement de la confession et de son idéologie, mais aussi du contexte institutionnel, politique et social dans lequel s’inscrit la communauté religieuse, représente l'originalité de l'ouvrage de Kevin McQuillan et en cela cons-titue un apport important à l'évaluation du facteur religieux dans la formation des processus démographiques.
8 Véronique MEFFRE
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.