Massimo Prearo. Le moment politique de l’homosexualité. Mouvements, identités et communautés en France. Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2014, 329 p.
Pages 539 à 540
Citer cet article
- SCHLAGDENHAUFFEN, Régis,
- Schlagdenhauffen, Régis.
- Schlagdenhauffen, R.
Citer cet article
- Schlagdenhauffen, R.
- Schlagdenhauffen, Régis.
- SCHLAGDENHAUFFEN, Régis,
1 L’ouvrage de Massimo Prearo, tiré d’une thèse de doctorat, offre une étude politique de l’action collective lesbienne, gay, bisexuelle et transsexuelle (lgbt) française, qui privilégie une perspective archéologique centrée sur les discours militants. Établi en 1975, le « moment politique de l’homosexualité » marque, pour Prearo, l’acte de naissance du mouvement homosexuel contemporain, qui se fonde sur le déploiement d’une politique de l’identité. En France, le mouvement se serait véritablement constitué au milieu des années 1970, une période charnière encadrant un avant et un après.
2 Les prémices du mouvement homosexuel sont examinées dans une relative longue durée qui accorde la part belle aux « pères fondateurs » de l’émancipation, dont Karl Heinrich Ulrichs et Magnus Hirschfeld font partie. Un tel constat met en lumière le manque de préoccupation militante en France quant à ce que l’on nommait à l’époque l’« unisexualité », l’« inversion sexuelle », l’« uranisme » ou encore l’« homosexualité ». Cette quasi-absence de discours militants français place résolument l’émergence du questionnement homosexuel en Allemagne. C’est pourquoi l’auteur fait véritablement débuter son enquête en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale avec la création d’Arcadie, une association homophile fondée en 1954 dont les membres produisent de nombreux écrits réflexifs sur la « condition homophile » et les moyens de gagner en émancipation. L’auteur en profite pour établir un parallèle entre Arcadie et le mythique Front homosexuel d’action révolutionnaire (fhar), actif de 1971 à 1974. Or tout semble opposer les deux organisations, ce qui pose dès cet instant la question de la dimension politique de l’homosexualité sous l’angle de l’engagement militant et, en même temps, celle des territoires et des géographies des mouvements politiques homosexuels en France. Pour la période d’avant 1970, cet aspect peu développé laisse par exemple de côté le déploiement d’Arcadie en région. Après 1970, en revanche, Prearo s’intéresse à la production de discours militants homosexuels en dehors de Paris. Outre Marseille, qui accueillait chaque année des universités d’été des homosexualités et qui était à l’origine d’une dynamique militante en lien avec les revendications politiques du moment, Lyon, Caen ou encore Toulouse sont mises à l’honneur dans l’ouvrage.
3 Dans les années 1970, les revendications sont en pleine effervescence. Au faîte des Trente Glorieuses, la vie semble insouciante et prometteuse. Le mouvement, qui réclame une forme de reconnaissance et de normalisation de la vie homosexuelle, obtient des avancées à partir de l’élection de François Mitterrand, à commencer par la dépénalisation de l’homosexualité en 1982. Mais l’apparition du sida et la tragique hécatombe que le virus cause au sein des mouvements homosexuels ont pour corollaire une forme d’assoupissement des organisations, accaparées par la nécessité de porter secours aux malades et par l’ampleur des morts décomptés. Cet épisode de l’histoire du mouvement homosexuel récent, peut-être trop peu développé ici, montre néanmoins à quel point les associations homosexuelles se sont retrouvées seules face à l’épidémie en France.
4 Ce n’est que vers la fin des années 1980 qu’apparaissent de nouvelles formes d’engagement militant inspirées des États-Unis, comme Act Up. Les associations de lutte contre le sida interagissent avec l’État, sous la forme d’un dialogue qui, dans les années 1990, s’exprime notamment à travers des revendications relatives à la reconnaissance des couples de même sexe. Celle-ci semblait nécessaire devant la tragédie des ménages brisés par la maladie, dont les partenaires ne pouvaient se prévaloir d’aucun droit l’un envers l’autre. Cette partie de l’ouvrage, aussi intéressante et passionnante puisse-t-elle être, oblitère cependant le rôle joué par les lesbiennes, que ce soit en tant que soutien moral ou en tant que pleine composante de ce que l’on nomme désormais le mouvement gay et lesbien. Tout au long du livre, les lesbiennes sont maintenues dans l’ombre et l’histoire des espaces du militantisme lgbt en France proposée reste principalement écrite au masculin. Malgré cette réserve, l’étude que nous offre Prearo retrace avec une grande finesse une histoire pionnière du mouvement homosexuel français appréhendé à travers sa production discursive.
Date de mise en ligne : 24/09/2019