Article de revue

Sylvie Steinberg (dir.). Une histoire des sexualités. Paris , P uf, 2018, 518 p.

Pages 530 à 531

Citer cet article


  • Maillet, C.
(2018). Sylvie Steinberg (dir.). Une histoire des sexualités. Paris , P uf, 2018, 518 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 73e année(2), 530-531. https://shs.cairn.info/revue-annales-2018-2-page-530?lang=fr.

  • Maillet, Chloé.
« Sylvie Steinberg (dir.). Une histoire des sexualités. Paris , P uf, 2018, 518 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2018/2 73e année, 2018. p.530-531. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2018-2-page-530?lang=fr.

  • MAILLET, Chloé,
2018. Sylvie Steinberg (dir.). Une histoire des sexualités. Paris , P uf, 2018, 518 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2018/2 73e année, p.530-531. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2018-2-page-530?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Michel Foucault, Histoire de la sexualité, vol. 4, Les aveux de la chair, éd. par F. Gros, Paris, Gallimard, 2018.

1 Cette histoire des sexualités paraît la même année que le quatrième volume posthume et inachevé de L’histoire de la sexualité de Michel Foucault  [1]. Ce dernier avait fait entrer les pratiques et les théories sur ce sujet dans une épistémologie générale. La coïncidence éditoriale permet de lire cette synthèse comme un heureux complément et une actualisation des théories foucaldiennes. Ce volume constitue une mise au point sur les plus récents apports théoriques dans le domaine, et propose un choix d’études de cas inédites qui ont marqué les dernières décennies. Cette histoire longue de la sexualité, de l’Antiquité à nos jours, est clivée par une rupture majeure : l’apparition du concept de sexualité. Les chapitres concernant les époques anciennes décrivent un monde d’avant la « sexualité » (un terme qui date du xixe siècle). D’ailleurs, les auteur(e)s ne parlent plus de sexualité au singulier, ce qui pourrait rendre invisibles les pratiques jugées minoritaires.

2 On peut reprocher à ce volume de négliger telle aire géographique (il est centré sur l’Occident et effectue souvent un zoom sur la France), de passer trop rapidement sur tel phénomène (comme le renoncement à la chair de l’Antiquité tardive, qui fait l’objet du livre posthume de Foucault), ou de se focaliser sur une tendance historiographique (beaucoup de contributions insistent sur les sources judiciaires qui répriment la sexualité, alors que l’érotisme et la pornographie sont moins analysés). C’est bien entendu le défaut des qualités d’un ouvrage qui se veut une synthèse et ne prétend en rien à l’exhaustivité. La lacune historiographique comblée est indéniable. Les orientations intellectuelles de chaque chapitre sont spécifiques mais l’effort pour embrasser une vaste bibliographie est remarquable.

3 Le point méthodologique majeur est l’approche des sexualités comme un « fait social total » (p. 11). Si, comme l’avait de longue date fait remarquer Alain Corbin, une bonne partie du secret des alcôves demeure inaccessible aux historiens, les implications que la pensée des sexualités a sur la hiérarchie sociale (devenir citoyen en Grèce), sur le droit (la législation du mariage et la régulation inédite de l’inceste au septième degré au Moyen Âge), sur la politique coloniale (le sexe « exotisé » des colonisées), ainsi que sur les pratiques médicales subies ou réprimées sont considérables. « En tout état de cause, l’histoire des sexualités s’écrit aujourd’hui avec les mots du politique. Hiérarchie, domination, discrimination, inégalité et égalité, liberté, libération, révolution, utopie, démocratie : autant de notions qui, attachées à la sexualité des femmes et des hommes du passé, trouveront des élucidations dans les pages qui suivent – sans que désir et plaisir (de lecture) en soient évacués pour autant », selon Sylvie Steinberg (p. 12-13).

4 Le chapitre écrit par Sandra Boehringer sur les sociétés antiques semble bien trop bref pour évoquer les richesses des sources convoquées. La méthode envisagée emprunte à l’anthropologie historique et l’auteure insiste sur le fait que les termes et les concepts pour désigner ce que nous nommons « sexualités » et « orientation sexuelle » n’existaient pas. Avant le xixe siècle, Boehringer comme Didier Lett défendent l’idée qu’il n’y avait pas de sexualités en général mais seulement des pratiques sexuelles rigoureusement hiérarchisées. Des critères comme le statut de citoyen ou l’écart d’âge importaient alors davantage que le genre des partenaires sexuels. L’esclave, par exemple, considéré comme la propriété de son maître, ne disposait pas de son corps qui était à l’entière disposition de son possesseur, indépendamment du genre ou d’une quelconque orientation sexuelle. Personne ne se serait considéré comme homosexuel bien que presque tous pratiquaient l’amour entre personnes de même sexe. Le statut de femme citoyenne déterminait en revanche fortement le comportement sexuel : celui-ci était illicite en dehors de l’oïkos (la maison) et avec toute autre personne que l’époux, sous peine d’encourir la répudiation et, parfois, la mort immédiate. À Rome, les argumentaires d’orateurs sur les cas de meurtre d’amants (Sénèque se demandait si le fils d’un manchot pouvait tuer sa mère adultère, étant donné que son père ne pouvait tenir le couteau) apparaissent comme la continuité de cette définition de l’adultère féminin. Comme le montre Lett, au Moyen Âge, c’est le droit canon qui « inventa » l’adultère masculin (p. 121). Pourtant, lorsque l’on regarde les sources judiciaires, les condamnations concernent à 80 % des femmes. L’écart était immense entre le discours ecclésiastique, qui considérait adultère même un homme qui pendrait trop de plaisir avec son épouse, et les pratiques, selon lesquelles un homme en concubinage avec une prostituée n’était guère poursuivi.

5 L’un des grands apports de ce volume est de synthétiser l’histoire de l’amour entre des personnes de même sexe, loin de toute essentialisation de l’homosexualité. Les recherches personnelles de Boehringer lui ont permis de mettre au cœur du dispositif un amour entre femmes souvent moins connu que son pendant masculin, mais dont la définition en matière d’Éros semble peu différenciée : le désir aurait été agenre ou « transgenre » en Grèce, au sens littéral du terme. Au contraire, à l’époque médiévale, l’amour entre personnes de même sexe est durement réprimandé. Pourtant, la frontière ne se situe pas entre hétéro et homosexualité (anachroniques) mais entre sexualité licite et illicite, le « péché sodomite » pouvant qualifier une foule d’actes à visée non reproductive, même s’ils sont pratiqués avec une épouse légitime. Le « tournant sodomite » daterait du xive siècle, une époque à laquelle un grand nombre d’actes sont qualifiés de « contre-nature », dans la continuité du procès retentissant des templiers. Ce sont bien des actes qui sont punis et non une orientation sexuelle. Un jeune Vénitien, Giacomello, parvient à se faire absoudre en 1348 en expliquant que, certes, un dénommé Pietro éjaculait entre ses cuisses mais que lui-même n’était pas actif et n’avait pas commis d’acte. Au sein de ces pratiques, il n’y a absolument pas de rapprochement entre ce que l’on appelle aujourd’hui l’homosexualité féminine et masculine. Selon les textes, la première était autant réprimandable mais il y eut beaucoup moins de condamnations (sept exécutions sur quatre-vingt-dix cas à Bruges au xive siècle) et, dans tous les procès, les juges cherchaient systématiquement l’usage d’un objet ou d’un godemiché. Car, sans acte de pénétration, le sexe entre femmes était rarement jugé répréhensible. Selon la formule de Ruth Mazo Karras, le sexe médiéval c’était « faire quelque chose à quelqu’un » (p. 135).

6 Ce flou dans la juridiction se retrouve à l’époque moderne malgré de nombreuses allusions aux « tribades » et aux « fricarelles » littéraires ou peintes dans les tableaux (les Mirtillo et Amaryllis chez Antoine Van Dyck et Jacob Van Loo). Du point de vue de la confusion entre identité de genre et orientation sexuelle, Steinberg remarque le bouleversement idéologique que provoqua la rencontre avec les doubles esprits amérindiens, appelés « berdaches » par les conquistadores, considérés comme des hommes avilis en se faisant passer pour des femmes (p. 205).

7 Ce n’est qu’au xixe siècle, comme le montre Gabrielle Houbre, que la figure de l’« homosexuel » (1869), défini par une inversion de genre et un « hermaphrodisme de l’âme », fit son apparition. Selon la formule célèbre de Foucault : « le sodomite était un relaps, l’homosexuel est maintenant une espèce » (p. 325). Ce tournant lança une grande confusion entre identité de genre et orientation sexuelle qui reste encore tenace. Dans ce monde où apparaissent les « pervers » de la sexualité, l’homosexualité féminine est toujours relativement marginalisée et ignorée, signifiant le désintérêt pour la sexualité des femmes. Le salon de Natalie Clifford Barney regroupa alors une subculture lesbienne où œuvraient poétesses et peintres renommées. Parmi d’autres ruptures, le xvie siècle marqua le début d’une répression morale de la prostitution. Parfaitement intégrée dans les usages en Grèce et à Rome (même si toute la rétribution revenait aux proxénètes qui prostituaient leurs esclaves), et tolérée pendant presque tout le Moyen Âge dans les bordels publics, cette pratique fut progressivement réprimée à partir des années 1520-1530. La réouverture des maisons de tolérance attendit, en France, le Consulat.

8 La question de l’efficacité des discours moraux sur la sexualité a longtemps opposé les historiens du xviie siècle, notamment Jean-Louis Flandrin et André Burguière. Si la natalité baisse, est-ce liée à une augmentation des pratiques non fécondantes ou à une diminution de la sexualité ? Steinberg avance que les deux ont dû être à l’œuvre. En tout cas, la fameuse transition démographique du xviiie siècle s’inscrit dans ce contexte et l’écran constitué par la littérature libertine n’empêche pas de remarquer, dans la correspondance privée, des formes de « plan familial » qui passent alors autant par une baisse de la pratique sexuelle que par une augmentation de la contraception (p. 224). Le genre est encore discriminant : « Le libertinage masculin est envisagé comme un exutoire propre à limiter les relations sexuelles conjugales et espacer les naissances de moins en moins désirées. L’épouse, quant à elle, semble s’en tenir à l’abstinence » (p. 226). Ce libertinage, largement masculin, pouvait se faire à la faveur d’une domination sexuelle et sociale sans partage, comme le cas fameux des procès du marquis de Sade en témoigne. Celui-ci proposait toujours de l’argent pour faire taire les plaignantes, une pratique d’achat de silence pour crimes sexuels qui perdure encore.

9 À la fin du xviiie siècle, la perte de puissance royale de Louis XVI est souvent assimilée à une perte de puissance sexuelle. Ce tournant annonce la sexualisation de la politique au xixe siècle : les corps « biopolitiques » de Foucault (p. 267). Houbre montre qu’apparaît alors le cliché de la femme caractérisée et formée pour la seule fonction reproductrice. La dénonciation de l’onanisme, déjà présente au xviiie siècle, est systématisée au xixe siècle comme une explication de la faillite de toutes les civilisations. On l’accuse également de faire mourir la jeunesse. L’âge des médecins est aussi celui des mutilations sexuelles, dont la clitoridectomie en vue de pallier les déficiences que provoquerait la masturbation.

10 Du point de vue de l’éducation, le xixe siècle impose aux femmes le modèle de l’oie blanche, méconnaissant tout de la sexualité. Il s’agit encore une fois d’un contrôle socialement clivant réservé aux filles bien élevées, tandis que les paysannes pouvaient pratiquer le « maraîchinage » et d’autres sexualités prénuptiales avec une relative autonomie dans le choix des partenaires. La dénonciation récurrente de ces pratiques par la bourgeoisie montre combien la sexualité dépendait de la classe sociale.

11 Une évolution sensible liée à la médicalisation de la sexualité permet d’imposer au xixe siècle l’inutilité de l’orgasme féminin. De fait, les femmes sont alors réputées avoir moins de désir sexuel (un coït toutes les trois semaines, contre un tous les trois jours pour les hommes). La médecine affirme désormais que leur plaisir est non nécessaire à la reproduction, tandis qu’il l’était dans la médecine galénique (sperme féminin), d’où un coït rapide (une étude du début du xxe siècle décrit les bourgeois s’accouplant pendant trois minutes en moyenne) et un plaisir féminin suspect (hystérie, ou volonté d’affaiblir les hommes en répandant leur précieuse semence).

12 Le xxe siècle étudié par Christine Bard apporte une richesse supplémentaire tant il est marqué par un bouleversement profond, ambivalent et complexe qu’est le mouvement de la révolution sexuelle. La prétention à la jouissance sans entrave a un potentiel émancipateur qui fait exploser la morale du « long xixe siècle » (qui aurait duré jusqu’aux années 1950 du rapport Kinsey). Pourtant, cette récupération individuelle de la sexualité et l’exigence de tolérance vis-à-vis de pratiques autrefois taboues font de nombreux exclus, au sujet desquels l’auteure met bien en valeur la récente bibliographie. Ce sont aussi bien les exclus de la dictature de l’orgasme, les asexuels et asexuelles, que les lesbiennes – qui eurent le sentiment d’être trahis par la revendication de l’avortement et de la contraception des féministes hétéros – et, surtout, les colonisés. Les réunionnaises, par exemple, subissaient massivement l’hystérectomie au moment même où l’on se battait pour l’avortement en métropole.

13 Le deuxième phénomène marquant fut la révolution des homosexuels, lesbiennes et trans’, qui acquirent petit à petit des droits, une visibilité et qui apparurent de fait avec des identités bien distinctes et parfois antagonistes. Bard consacre d’utiles pages de synthèse à faire comprendre la variété des prises de position et les conflits au sein de milieux regroupés sous l’appellation englobante de lgbt, puis lgbtqi+.

14 Commentant jusqu’aux affaires d’agressions sexuelles les plus récentes et les replaçant dans une continuité de luttes pour les droits, ce livre s’avère un outil indispensable pour comprendre et enseigner l’histoire des (r)évolutions sexuelles. Divers spécialistes pourraient déplorer des simplifications et des lacunes qui sont inhérentes à ce type de livre. On pourrait aussi reprocher quelques défauts d’harmonisation qui auraient évité des répétitions sur l’usage de Foucault ou des raccourcis sur un « christianisme pluriséculaire » (p. 268) pourtant décrit avec précision dans ses évolutions dans les pages précédentes. Les tournants primordiaux auraient également pu être mieux marqués s’ils n’étaient pas prédéterminés par les coupures des grandes périodes historiques. Ces petites lacunes ne masquent en rien les immenses qualités de cette synthèse.


Date de mise en ligne : 24/09/2019