Claude Andrault-Schmitt et Philippe Depreux (dir.), Les chapitres séculiers et leur culture. Vie canoniale, art et musique à Saint-Yrieix, vie-xiiie siècles Limoges , Presses universitaires de Limoges , 2014 , 580 p.
- Par Fernand Peloux
Pages 822 à 823
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- PELOUX, Fernand,
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- Peloux, F.
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Notes
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[1]
Sylvie Joye et Paul Bertrand, « Les ‘testaments de saints’ en Chrétienté occidentale », in M.-C. Isaïa et T. Granier (dir.), Normes et hagiographie dans l'Occident latin (ve-xvie siècles), Turnhout, Brepols, 2014, p. 293-307, en particulier p. 300-301 sur ce testament.
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[2]
Edina Bozóky, « Le culte des saints et des reliques dans la politique des premiers rois Plantagenêt », in M. Aurell (dir.), La cour Plantagenêt (1154-1204), Poitiers, Université de Poitiers, 2000, p. 277-291.
1 Centré sur le cas limousin de Saint-Yrieix, ce livre entend contribuer à fournir un éclairage neuf sur les chanoines séculiers, au-delà des seuls chanoines attachés au service de la cathédrale, mieux appréhendés par l'historiographie, notamment grâce au programme prosopographique des Fasti Ecclesiae Galliae. Ce livre s'inscrit dans une série de travaux destinés à mieux comprendre, selon Brigitte Meijns, l’« incroyable flexibilité de l'ordre canonial » (p. 25) dans le temps long. De ce point de vue, c'est une réussite. En prenant pour objet d’étude une communauté dont les racines remontent à l’époque mérovingienne, autour de la figure-souvenir d'Yrieix, les différents contributeurs dépassent ce seul cadre historiographique et abordent des questions essentielles, sans les épuiser, sur la figure hagiographique du saint patron et ses usages.
2 Qui est Yrieix (Aredius) dont le culte a donné naissance à une communauté ? Plusieurs sources peuvent être mobilisées, à commencer par Grégoire de Tours qui donne une place exceptionnelle à son contemporain dans ses Dix livres d'histoires (et non, comme on le lit à plusieurs reprises, dans l’Histoire des Francs) et indiqua notamment qu'avant de mourir, Yrieix rédigea un testament. Philippe Depreux entend montrer que le testament du saint, connu par différentes éditions modernes, toutes divergentes, et dont ne subsiste plus aucun manuscrit médiéval, est « authentique sur le fond » (p. 159). Mais peut-on séparer le fonds de la forme et donc le contenu de ce texte des modalités de sa transmission et de sa conservation ? La traduction donnée de ce document est utile mais elle s'appuie sur une reconstruction dont les principes ne sont pas clairement explicités et on regrette qu'une étude plus poussée de l'histoire de ce texte dans ses versions divergentes n'ait pas été réalisée, préalable indispensable à toute appréciation de son contenu. L'auteur y reconnaît du reste des incohérences et relaie même des suspicions d'interpolation tout en défendant son authenticité.
3 Peut-être faudrait-il considérer à titre d'hypothèse heuristique qu'un testament ancien a existé mais qu'il a pu être utilisé, transformé, relu à différentes périodes, ce qui expliquerait que plusieurs versions nous soient parvenues. Notons par ailleurs que les bénéficiaires des dons d'Yrieix sont en réalité tous des saints eux-mêmes (à commencer par Martin de Tours) et, par là, les communautés qui gardent leurs reliques. Pour cette raison, il sera nécessaire à l'avenir de mieux évaluer ce document en le comparant aux autres testaments de saints du haut Moyen Âge, en considérant la manière dont ce type d’écrit participe à la fois de la construction de la sainteté de son auteur et surtout de la légitimité de ceux qui en conservent une copie [1] : les religieux de Saint-Martin de Tours dans le cas d'Yrieix.
4 De nombreux auteurs s'appuient également sur une Vita, datée par P. Depreux de l’époque carolingienne, par Catherine Faure du viiie siècle, puis de l’« époque carolingienne », et par Gunilla Iversen des environs de 860. Quant à Edina Bozóky, elle pense que « malgré la mise en forme carolingienne, la mentalité de son auteur semble proche de celle de l’époque mérovingienne ». C'est dire l'embarras des auteurs face à ce texte qui mérite mieux que d’être exclusivement exploité à la recherche de l’Aredius du vie siècle ! Cette Vita amplifie le texte de Grégoire de Tours et utilise la vie d’Éloi de Noyon. C. Faure s'en sert abondamment pour retracer le réseau aristocratique d'Yrieix au vie siècle mais avoue en note qu’« une étude approfondie reste indispensable » (p. 188). On remarque en outre que ce texte ne fait pas se déplacer le saint à Béziers comme l’écrit E. Bozoky mais que c'est plus probablement depuis Bourges (Betorico pour Biturico) qu'on vient le rencontrer pour guérir.
5 Si l'on considère, dans une société sans procès de canonisation, que l'hagiographie fabrique en grande partie le saint, et compte tenu des problèmes de datation de ce texte, il est alors dommage qu'une étude de sa transmission et de ses sources ne soit pas proposée : les plus anciens manuscrits, issus de Farfa (ixe siècle) et de Saint-Gall (xe siècle), témoignent d'un texte ayant connu une circulation loin du Limousin où un lectionnaire (xe siècle) et un légendier de Saint-Martial de Limoges (xiie siècle) le transmettent. Un libellus du xe siècle se trouve plus au sud dans l'abbaye de Moissac où des reliques du saint sont attestées également au xiie siècle, ce qui permet de nuancer l'affirmation de Christelle Cazaux-Kowalski selon qui le « culte de saint Yrieix n'a guère dépassé les limites du Limousin » (p. 507). Du reste, on aurait aimé une étude de la géographie des traces de ce culte pour en être totalement certain : Luc Bourgeois montre par ailleurs qu'il est connu dans les Deux-Sèvres, de manière certes très modeste, à La Mothe-Saint-Héray, qui pourrait être l'unique possession du testament d'Yrieix située hors de son Limousin natal.
6 Certains manuscrits de cette Vita sont suivis d'un stemma Aridii, connu aussi sous le nom de « généalogie de l'abbesse Carissime », en partie fabriqué à partir des noms qui apparaissent dans la correspondance de Rurice de Limoges. Ce document, qualifié de « fantaisiste » par C. Faure (p. 191), est pourtant utilisé par elle pour montrer les liens entre Limoges et Trèves. Là encore, les généalogies de saints attendent toujours leurs historiens et pourraient fournir des explications sur la construction hagiographique d'une légitimité familiale et lignagère ou sur la revendication par un groupe donné d'une « sainte lignée » (beata stirps). Bref, la fabrique de la sainteté d'Yrieix et ses usages reste encore tout entière à étudier, à condition de ne pas se limiter à chercher à documenter un homme du vie siècle, mais bien à réfléchir aux modalités (quand, par qui, pourquoi ?) qui ont fait que cet homme, que Grégoire qualifiait déjà de sanctus peu après sa mort, ait fait l'objet d'un culte et de la rédaction d'une Vita. Il existe aussi une Vita brevior dont ne subsiste plus de manuscrits et qui « mériterait peut-être une nouvelle étude pour tenter de déterminer sa date de rédaction », comme on peut le souhaiter avec Cécile Treffort en conclusion (p. 574).
7 Et ensuite, que devint la communauté fondée par Yrieix en même temps que le monasterium Attanum sur un secteur occupé dans l'Antiquité ? Elle devint la communauté de chanoines de Saint-Yrieix, sous la dépendance de Saint-Martin de Tours, dès le milieu du ixe siècle au moins. Selon Christian Rémy, la ville s'organise autour de la fondation monastique, avec un espace fortifié qui comprend en son sein à la fois la collégiale, une maison vicomtale et d'autres occupées par des membres de l'aristocratie laïque, dont étaient issus justement les chanoines de la collégiale. L'archéologie n'a pas réussi à comprendre la morphogenèse de cette ville, et notamment la question de la chronologie des différents systèmes fossoyés qu'elle a pu identifier, dont l'un, au sud de la collégiale, remonte au haut Moyen Âge. La genèse de la communauté de chanoines échappe en partie à l'historien : en cela aussi, le cas de Saint-Yrieix est représentatif de l'histoire de la première génération de communautés de chanoines séculiers. En 1090, un acte utilisant abondamment le testament du saint, « document à valeur presque de relique » selon l'heureuse expression de C. Treffort (p. 576), soumettait fermement le chapitre de Saint-Yrieix à la dominatio (p. 231) de Saint-Martin de Tours. Anne Massoni révèle aussi qu'un faux acte de Charlemagne, forgé vers 1100, attribue à Pépin le Bref la transformation du monastère désaffecté, à la demande de ses occupants, en chapitre canonial. L'utilisation de ces figures royales s'inscrit dans la vogue des légendes de fondation monastique méridionales bien étudiées par Amy Remensnyder et rend hypothétique toute tentative de datation de la transformation de ce monastère en communauté de chanoines.
8 Si les sources témoignent de la grande diversité des communautés canoniales dès avant l’époque carolingienne, B. Meijns note que ce « monde varié et complexe » (p. 18) se définit avant tout par la tâche liturgique qui lui est dévolue, et ce y compris après les réformes carolingiennes – dont les effets sont difficiles à mesurer sur les communautés – qui cherchent à établir une distinction nette entre les moines et les chanoines. Si « la dimension liturgique est souvent négligée dans la recherche historique » (p. 27), comme le note également Thierry Pécout dans le cas provençal, plusieurs auteurs de ce livre ont tenté d'y remédier par l'examen de deux manuscrits ayant pu servir à l'office : une Bible ainsi qu'un grand graduel, influencé par un modèle bénédictin, ce qui ne doit guère étonner tant la « proximité entre monde canonial et monastique » est étroite selon A. Massoni (p. 235). Les chanoines ont aussi pour tâche de veiller sur des reliques, en partie inventoriées par Jean-François Boyer et, parmi elles, les plus insignes sont évidemment celles d'Yrieix, conservées dans un chef-reliquaire. Le corps du saint dispose d'un nouvel aménagement au moment de la reconstruction de la collégiale au milieu du xiie siècle et la présence d'Henri II dans la région n'est peut-être pas anodine, comme le note Jean-Pierre Thuillat qui donne là une preuve supplémentaire de la politique des reliques d'Henri au sud de la Loire [2]. Car les collégiales sont aussi, comme le montre Véronique Gazeau dans le cas normand, un moyen de contrôle territorial pour les princes, et si l'activité liturgique est supposée rester au cœur de la vie canoniale, la gestion de leurs prébendes par les chanoines est une activité importante. Hubertus Seibert constate d'ailleurs à partir du cas allemand que « le beneficium commença à devenir le centre de l'existence canoniale à partir du xiiie siècle et prit le pas sur l’officium » (p. 66).
9 Bref, si la collégiale de Saint-Yrieix est désormais mieux connue, elle n'est qu'un cas parmi d'autres et gageons que la multiplication des monographies interdisciplinaires comme celle-ci permettra de mieux appréhender le monde des chanoines séculiers dont la définition même met au défi nombre de catégories traditionnellement utilisées par les médiévistes.
Date de mise en ligne : 11/09/2018