Article de revue

Samir Boumediene, La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde », 1492-1750 Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2016, 477 p.

Pages 498 à 500

Citer cet article


  • Regourd, F.
(2017). Samir Boumediene, La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde », 1492-1750 Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2016, 477 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 72e année(2), 498-500. https://shs.cairn.info/revue-annales-2017-2-page-498?lang=fr.

  • Regourd, François.
« Samir Boumediene, La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du “Nouveau Monde”, 1492-1750 Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2016, 477 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2017/2 72e année, 2017. p.498-500. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2017-2-page-498?lang=fr.

  • REGOURD, François,
2017. Samir Boumediene, La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde », 1492-1750 Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2016, 477 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2017/2 72e année, p.498-500. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2017-2-page-498?lang=fr.

Notes

  • [1]
    George Basalla, « The Spread of Western Science », Science, 156-3775, 1967, p. 611-622.
  • [2]
    Roy MacLeod (dir.), no spécial « Nature and Empire: Science and the Colonial Enterprise », Osiris, 15, 2000 ; Londa Schiebinger (dir.), dossier « Colonial Science », Isis: A Journal of the History of Science Society, 96-1, 2005, p. 52-87.
  • [3]
    Saul Jarcho, Quinine's Predecessor: Francisco Torti and the Early History of Cinchona, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1993.

1 La thèse de Samir Boumediene avait retenu l'attention des spécialistes par l'ampleur de son sujet et la finesse de l'analyse développée. Le livre qu'en tire l'auteur tient toutes ses promesses. L'axe majeur de la démonstration est présenté dès l'introduction : l'histoire de la médecine, des pratiques médicales et des hommes qui s'en emparent est une histoire politique – a fortiori en contexte colonial. L'idée n'est pas nouvelle et elle irrigue l'histoire des sciences et des savoirs confrontée aux logiques impériales, depuis les travaux fondateurs et tant critiqués de George Basalla [1]. Les grandes remises en cause des postcolonial et des subaltern studies des années 1980-2000 ont été suivies de nombreuses études témoignant de la vitalité du domaine et de la problématique : Londa Schiebinger, Charlotte de Castelnau-L'Estoile et François Regourd, Kapil Raj, Nicholas Dew et James Delbourgo, Daniela Bleichmar et al. ou encore John McNeill, parmi d'autres, ont poursuivi et nuancé la réflexion, tandis que le thème occupait divers dossiers de revues [2]. Ainsi, la géographie, l'astronomie et la cartographie, mais aussi la botanique et la médecine, apparaissent légitimement aujourd'hui comme des données structurantes de la colonisation à l’époque moderne et contemporaine, retenant l'attention des historiens au même titre que la religion, le commerce ou la guerre.

2 Considérant cette toile de fond historiographique, l’histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » qu'entreprend d’écrire S. Boumediene, entre la fin du xve siècle et le milieu du xviiie siècle, va bien au-delà d'une classique énumération des plantes adoptées par les Européens ; l'ambition est de forger, à l'aide de ce « matériau-savoir » (p. 21), une clé d'entrée originale dans l'histoire moderne du Nouveau Monde et de l'Europe. En plaçant au cœur de son analyse les questionnaires, les conflits, les controverses, les condamnations et les dissimulations qu'engendrent ces plantes particulières qui transforment, selon lui, des « manières de vivre » sans cesse perturbées, l'auteur construit une histoire soucieuse d’éclairer toutes les faces d'un dossier complexe. Les sources, aussi diverses que dispersées, en Amérique comme en Europe, forment dans cette perspective une matière d'une grande richesse, intelligemment exploitée : iconographie, codex, chroniques, traités savants, registres commerciaux, correspondances ou procès inquisitoriaux. Sur ce terreau fertile, les angles de vue et les pas de côté innombrables sont mis au service d'une analyse pointue, parfois un peu trop littéraire ou allusive, mais parfaitement documentée. Cette démonstration foisonnante est utilement servie par une remarquable iconographie en couleurs, qui met au jour des traces fascinantes, mobilisées avec talent. On peut en revanche regretter l'absence d'un index, la difficulté d'accès des notes en fin de volume et, plus encore, le cruel défaut de bibliographie. Centrée pour l'essentiel sur le monde hispanique, l’étude s'organise en trois volets, ou « livres », qui permettent d'appréhender sous divers angles les grandes problématiques qu'entend développer l'auteur.

3 La première partie aborde les contacts primitifs et les entreprises savantes qui les accompagnent entre 1492 et 1640, en concentrant l'analyse sur deux cas révélateurs des enjeux de la période : d'une part, la figure de Nicolás Monardes, médecin sévillan placé à l'interface des remèdes du Nouveau Monde et des savoirs galéniques, d'autre part, l'expédition mexicaine de Francisco Hernández (1570-1577), commanditée par Philippe II, durant laquelle les savoirs de Pline l'Ancien se confrontent aux réalités de la nature américaine. Monardes comme Hernández, de part et d'autre de l'Atlantique, posent des questions aux voyageurs ou aux Indiens, interrogent les pratiques et enregistrent les réponses ; ils se transforment profondément au contact des plantes américaines et des vertus curatives entrevues. Les textes, les objets et les plantes circulent ou sont gardés secrets, selon des logiques commerciales et politiques diverses. L’écriture qui trace le travail d'analogie, de comparaison, de traduction et d'organisation des connaissances devient alors le fer de lance de la « colonisation du savoir » qui occupe l'ouvrage. Les premières décennies de cette appropriation européenne, contemporaine des transformations majeures qui touchent le monde des savoirs en Europe, permettent tout à la fois de comprendre et d'inventorier, de préserver et de s'approprier, d'enregistrer et de soumettre, dans un processus complexe de mise à distance, d'objectivation et de délocalisation : un projet politique et dominateur, autant que savant.

4 La deuxième partie se présente comme une monographie sur le quinquina, l’« or amer des Indes », qui reprend les moments clés de cette histoire – des jésuites et de la comtesse de Chinchón jusqu'aux expéditions botaniques espagnoles de la fin du xviiie siècle. Cette approche chronologique apporte des éléments précis sur un sujet qui n'est pas le moins connu, notamment depuis les travaux de Saul Jarcho [3]. La guérison de la comtesse, que rien n'atteste, est mise en résonance avec d'autres sources qui lui donnent sens et proposent une explication, tandis que l'auteur met l'accent sur les « premières politiques de santé » (p. 231) et sur le projet de monopole royal, l’estanco du quinquina, révélateur des tentatives d'appropriation monarchique autant que des résistances locales envisagées dans toute leur diversité. C'est dans ce cadre, surtout, que la dimension européenne du livre est la plus visible. Le détour obligé par la cour de Louis XIV, ainsi que l’étude des essais et des pérégrinations des Anglais Robert Talbor et Hans Sloane, et de quelques acteurs italiens ou français, permettent de rappeler, à juste titre, que le débat dépassait largement le seul monde ibérique.

5 La troisième partie se déploie selon une démarche résolument anthropologique qui donne la part belle à l'analyse des savoirs envisagés dans leurs dimensions spirituelles, magiques, politiques et policières. Contrepoint des deux premières consacrées aux processus de transmission et d'appropriation, elle interroge les ruptures de communication et souligne les failles profondes qui parcourent la problématique de l'appropriation des savoirs par le pouvoir espagnol. Des ambiguïtés passionnantes y foisonnent, le texte explorant les conflits et les négociations entre le visible et l'invisible, le saint et le diabolique, le savoir et la magie, le poison et le remède ou, plus largement, entre l'Europe et l'Amérique. La feuille de coca est ainsi tout à la fois condamnée par la religion, dissimulée par les Indiens et tolérée par certains colons qui l'associent au travail dans les mines – mais fermement écartée du chargement des galions de la Carrera de Indias qui fournissent l'Europe en plantes américaines. Cette histoire centrée sur les « manières de vivre » révèle, avec un certain brio et une indéniable érudition, les acteurs connus et méconnus des stratégies de survie, de contournement et de lutte qui surgissent dans l'histoire des plantes médicinales. Ainsi, se consolide la thèse de la « colonisation du savoir » à travers le contrepoint attendu qu'orchestrent ces résistances protéiformes, en replaçant le politique au cœur du médical.

6 Si l'ouvrage parvient à ses fins, les points de débat ne manquent pas, en particulier sur la question des revendications méthodologiques et sur celle du politique. Non sans provocation, l'auteur affirme certaines positions de principe qui attirent forcément l'attention : « ce livre [. . .], en dépit des apparences, ne relève pas de l’‘histoire connectée’. Si les premiers travaux dans le domaine ont corrigé avec pertinence l'artificialité des études comparées, il est plus contestable de remplacer le terme ‘colonisation’ par celui de ‘connexion’ ou de ‘rencontre’ » (p. 29). Il critique ainsi ce qu'il considère comme une « euphémisation », pour mieux réaffirmer l'idée d'une colonisation violente, dominatrice et uniformisatrice, que les sources révèlent à chaque ligne. Forçant le trait, il s’élève ensuite contre un autre contrefort de l'historiographie récente, en dénonçant une « historiographie béate de la ‘mondialisation’ » nourrie d'un « engouement pour les ‘transferts’, les ‘circulations’ et les ‘mélanges’ [. . .] disproportionné » (p. 30). Selon lui, ce qui peut convenir à la compréhension de l'Asie n'est pas applicable dans les mêmes termes à l’étude de l'Amérique et, poussant la charge contre Nathan Wachtel et Romain Bertrand, il rejette catégoriquement l’« illusion » d'une vision des vaincus et d'une « histoire à parts égales », qu'il juge impossible à réaliser au regard des sources disponibles (p. 30).

7 Cette prise de position peu nuancée reste néanmoins trop légèrement argumentée pour être tout à fait audible. Certes, d'importantes distinctions entre l'Asie et l'Amérique sont à prendre en considération, et l'on peut parfois légitimement s'interroger sur l’écran de fumée provoqué par certaines recherches reléguant un peu vite la réalité politique, militaire et religieuse de la colonisation dans les brumes d'un lointain arrière-plan. Il est vrai aussi que le déséquilibre des sources peut sembler indépassable pour les Amériques. Il semble néanmoins bien rétrograde de renoncer à ces fructueux décentrements méthodologiques. Fort heureusement, la provocation liminaire est rapidement atténuée par la pratique même de S. Boumediene, et de nombreux passages conduisent à limiter la portée réelle de cette posture. L'analyse des transformations réciproques qui touchent le colonisé et le colonisateur, tout au long du livre, ainsi que celle des « manières de vivre » (p. 28), revendiquée comme un point d'ancrage méthodologique fort, donnent finalement la part belle au vécu des vaincus, tandis que l'histoire du quinquina entre la cour de France et les hôpitaux indiens procure, au détour d'un paragraphe, un « bel exemple d'histoire connectée » (p. 241), parmi d'autres.

8 Pourtant, malgré l'envergure du sujet, le livre reste prioritairement construit sur le seul espace des royaumes espagnols, offrant de trop rares incursions hors de ces frontières. De ce point de vue, l'espoir d'une histoire englobant dans une même réflexion les réalités des Amériques du Sud, du Nord ou des Caraïbes est largement insatisfait. Une autre déception paradoxale, qui touche, elle, au politique, mérite d’être soulignée. Alors que l'accent est mis en priorité sur la notion de « colonisation du savoir », on ne peut qu’être surpris par l'absence d'une analyse solide sur le rôle des institutions savantes européennes : qu'en est-il de leurs logiques sociales et organisationnelles, des réseaux qu'elles structurent et des liens qu'elles entretiennent avec le pouvoir politique, justement, en Europe et en Amérique ? Trop souvent, le texte donne l'impression de gommer ou de flouter, derrière « la monarchie », le rôle pourtant déterminant de ces institutions − à la manière d'un voyageur évinçant de son récit les informateurs indigènes. Le peu de références à une bibliographie pourtant abondante sur le sujet − Antonio Barrera-Osorio, James McClellan et F. Regourd ou Arndt Brendecke, entre autres – rend moins convaincante une approche politique souvent « hors-sol », dont on perçoit ponctuellement les manifestations – mais dont les ressorts semblent parfois bien mystérieux.

9 Ces points de discussion ne sauraient néanmoins remettre en cause l'apport considérable de ce livre important. Les divers pas de côté de l'historien, sous la forme de contrepoints revendiqués qui prennent parfois l'allure de pas de danse, dessinent une chorégraphie volontiers provocante mais toujours stimulante, qui invite à poursuivre la discussion sur d'autres terrains, bien au-delà de l'histoire médicale. À n'en pas douter, l'anthropologie, l'histoire religieuse, économique, sociale ou politique, tout comme l'histoire de l'environnement ou l'histoire des sciences trouvent, dans ces pages passionnantes, des résonances fructueuses.


Date de mise en ligne : 06/03/2018