Article de revue

Vittorio Frajese, La censura in Italia. Dall'Inquisizione alla polizia, Rome, Laterza, 2014, 240 p.

Pages 503 à 504

Citer cet article


  • Landi, S.
(2016). Vittorio Frajese, La censura in Italia. Dall'Inquisizione alla polizia, Rome, Laterza, 2014, 240 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 71e année(2), 503-504. https://shs.cairn.info/revue-annales-2016-2-page-503?lang=fr.

  • Landi, Sandro.
« Vittorio Frajese, La censura in Italia. Dall'Inquisizione alla polizia, Rome, Laterza, 2014, 240 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2016/2 71e année, 2016. p.503-504. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2016-2-page-503?lang=fr.

  • LANDI, Sandro,
2016. Vittorio Frajese, La censura in Italia. Dall'Inquisizione alla polizia, Rome, Laterza, 2014, 240 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2016/2 71e année, p.503-504. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2016-2-page-503?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Gigliola Fragnito, La Bibbia al rogo. La censura ecclesiastica e i volgarizzamenti della Scrittura, 1471-1605, Bologne, Il Mulino, 1997 ; Id., Proibito capire. La Chiesa e il volgare nella prima età moderna, Bologne, Il Mulino, 2005.
  • [2]
    Voir le dossier de Domenico Scandella étudié par Carlo Ginzburg, Le fromage et les vers. L'univers d'un meunier du xvie siècle, trad. par P. Boucheron, Paris, Aubier, [1976] 2014.
  • [3]
    Marco Cavarzere, La prassi della censura nell'Italia del Seicento. Tra repressione e mediazione, Rome, Edizioni di storia e letteratura, 2011.

1 Il n'existait pas à ce jour de synthèse de l'histoire de la censure dans la péninsule italienne à l'époque moderne. Le principal mérite de cet ouvrage est donc de combler cette lacune. Son originalité tient au choix d'une périodisation longue qui correspond au processus que l'auteur identifie comme le fil conducteur de son analyse : de la naissance, à la moitié du xvie siècle, de la censure ecclésiastique à sa progressive substitution par une police des livres mise en place dans les différents États italiens au cours du xviiie et du xixe siècle.

2 Dans le premier chapitre, qui fait office d'introduction, Vittorio Frajese se propose d'expliquer la spécificité du cas italien. L'invention de l'imprimerie et la « césure » qu'elle détermine dans les manières de rendre public un texte contraignent « les grands pouvoirs d'Europe » (p. 4) à mettre en œuvre des dispositifs de censure préalable des manuscrits. À l'intérieur de ce cadre – dont la complexité, faute d'analyse comparative, est simplement évoquée –, la censure qui s'installe dans les différents États italiens se caractérise par « un dualisme institutionnel ». En effet, si partout en Europe « le personnel ecclésiastique et la culture religieuse » (p. 5) jouent un rôle déterminant en matière de contrôle de l'imprimerie, en Italie la censure ecclésiastique est une émanation directe de la souveraineté pontificale. En d'autres termes, cet abus de souveraineté constitue le trait dominant de la censure italienne ainsi que le facteur qui détermine, dans la durée, ses transformations.

3 En réalité, pour les deux tiers de ce livre, la censure qui relève des États n'est traitée que de façon épisodique. L'auteur cherche avant tout à mettre en lumière les assises théoriques, l'étendue et le fonctionnement de la censure ecclésiastique. Par une longue digression explicative, il fait remonter ses origines au premier concile de Nicée, à partir duquel l'Église s'arroge le droit de définir les vérités de la foi et d'interdire, iure ecclesiae, les écritures jugées hérétiques. Le refus de la culture savante, typique du mouvement franciscain à ses origines, ainsi que sa répulsion à l'égard de la culture écrite ne constituent qu'un facteur aggravant d'une attitude intellectuelle durable dont le fondement est avant tout d'ordre juridique. V. Frajese rappelle en plusieurs endroits la dimension canonique de la censure : en droit canon, la censure est une peine qui prive le chrétien, pécheur et rebelle, des biens spirituels qui sont accordés par le bon vouloir de l'Église. Dans cette perspective, il n'est donc de véritable censure qu'ecclésiastique.

4 V. Frajese illustre la mise en œuvre de ce principe dans la période qui suit la Réforme. Les étapes de ce processus sont connues : fondation de la congrégation du Saint-Office, dont les pouvoirs en matière de censure sont fixés par un édit de 1543, puis création en 1572, par Grégoire XIII, de la congrégation de l'Index, à laquelle est confiée la tâche d'établir la liste des livres interdits. Grâce aux travaux de Gigliola Fragnito notamment, le rapport conflictuel qui s'établit entre ces deux organismes est également un élément acquis par l'historiographie [1]. Si V. Frajese n'apporte pas à ce sujet d'éléments novateurs, son analyse se distingue par la supériorité de droit qu'elle attribue à l'Inquisition, seule institution habilitée à invalider un index, y compris celui qui fut voulu par Sixte V en 1590. Plus originale est l'attention que porte l'auteur aux formes de résistance suscitées par la censure ecclésiastique. Abstraction faite des explications discutables, à caractère culturaliste, qui relient la faible résistance opposée à l'Inquisition à une supposée prédisposition à la pénitence « enracinée dans la culture italienne » (p. 49), l'auteur consacre ses meilleures pages aux formes de contournement des interdits expérimentées par des auteurs et des éditeurs.

5 Face à la prééminence de la censure ecclésiastique, à son enracinement et à son efficacité, du moins relative, V. Frajese peine à trouver une justification à la censure exercée parallèlement par les États de la péninsule. Il y parvient en renouant avec la catégorie désuète de juridictionnalisme, dont le principal exemple est la République de Venise au xviie siècle. Sur la base de travaux récents consacrés à la communication politique dans ce contexte, V. Frajese identifie la sphère de compétence de la censure civile avec la gestion de l'information et du secret d'État, essentielle dans la construction du consensus. En outre, à la différence de la censure inquisitoriale dont le but est le contrôle de la lecture savante, la censure du prince s'intéresserait essentiellement « aux classes populaires » (p. 53). Toutefois, à la lumière de cas de lecteurs populaires devenus également, grâce aux archives du Saint-Office [2], des cas historiographiques majeurs, le caractère schématique et inopérant de cette distinction est évident.

6 La perspective juridictionnaliste, fondée sur la confrontation entre l'État et l'Église, structure la partie de cet ouvrage consacrée à la sécularisation du contrôle de l'imprimé tout au long du xviiie et du xixe siècle. Les États de la péninsule présentent à ce sujet une variété de situations irréductibles à un modèle dominant. L'auteur s'attarde en particulier sur les cas du grand-duché de Toscane et du duché de Milan, le premier dans l'orbite, le second, partie intégrante de l'Empire. Dans les deux cas, le déclin de la censure inquisitoriale, dans la seconde moitié du xviiie siècle, coïncide avec l'émergence d'une « police », à savoir un dispositif administratif qui s'intéresse au bon gouvernement des comportements et des opinions des sujets. Le modèle est celui de la « polizeiwissenschaft » que l'auteur étonnamment ignore pour privilégier un parallèle avec l'expérience française. Sans doute parce que, dans l'optique téléologique qui est la sienne, l'évolution de ces censures vers des formes de contrôle qui privilégient la répression plutôt que la prévention des abus semble rappeler l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. V. Frajese souligne en effet la portée anthropologique de ce texte qui détermine l'abolition de la censure des manuscrits.

7 En réalité, le chapitre consacré à la Restauration montre sans conteste que la Révolution ne constitue pas un tournant dans les dispositifs de censure en vigueur dans les États italiens. Alors que la police absorbe en large partie les fonctions exercées par l'Inquisition, la censure préalable est presque partout rétablie. C'est seulement l'extension au royaume d'Italie de la législation piémontaise de 1848 sur la presse qui détermine sa suppression définitive.

8 Tout nouveau livre sur la censure en Italie à l'époque moderne se situe dans un débat ancien et, en même temps, actuel. Plus précisément, le livre de V. Frajese s'inscrit en faux contre toute interprétation visant à souligner les ambiguïtés de la censure : en d'autres termes, le fait que la censure soit, notamment en Italie, l'expression d'une souveraineté double, ecclésiastique et étatique, fortement imbriquée. Les recherches les plus novatrices dans ce domaine ont pourtant mis en lumière la trame qui unit auteurs, censeurs et lecteurs – dont la contiguïté sociale et culturelle est parfois flagrante – dans une idéologie largement partagée de la censure et de la littérature [3]. Cette réalité complexe est tout simplement absente dans les pages de cette synthèse, dont la principale nouveauté est, en fin de compte, de marquer le retour de vieilles catégories et de certitudes historiographiques.


Date de mise en ligne : 16/09/2016