Article de revue

Maaike van der Lugt (dir.), La nature comme source de la morale au Moyen Âge, Florence, Sismel-Edizioni del Galluzzo, 2014, vi-441 p.

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  • Costa, I.
(2015). Maaike van der Lugt (dir.), La nature comme source de la morale au Moyen Âge, Florence, Sismel-Edizioni del Galluzzo, 2014, vi-441 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 70e année(3), 751-751. https://shs.cairn.info/revue-annales-2015-3-page-751?lang=fr.

  • Costa, Iacopo.
« Maaike van der Lugt (dir.), La nature comme source de la morale au Moyen Âge, Florence, Sismel-Edizioni del Galluzzo, 2014, vi-441 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2015/3 70e année, 2015. p.751-751. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2015-3-page-751?lang=fr.

  • COSTA, Iacopo,
2015. Maaike van der Lugt (dir.), La nature comme source de la morale au Moyen Âge, Florence, Sismel-Edizioni del Galluzzo, 2014, vi-441 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2015/3 70e année, p.751-751. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2015-3-page-751?lang=fr.

1 Le rapport entre nature et morale est un enjeu philosophique majeur, sur lequel les différentes traditions ne s'accordent pas. Pour la tradition aristotélicienne, la morale est un développement et un perfectionnement de la nature ; pour Emmanuel Kant, au contraire, les principes suprêmes de la morale (le devoir et la liberté) doivent se soustraire aux lois de la nature. D'autres – par exemple dans la pensée anarchiste – tentent également de nier la différence entre nature et morale et de poser les bases d'une anthropologie entièrement naturaliste (ou physique). La perspective de la théologie chrétienne est toute différente : en effet, le récit de la Genèse, avec l'interprétation qui en a été donnée à partir de saint Augustin au moins, oblige à penser ce rapport à la fois comme conflictuel (la nature humaine, affaiblie par le péché, manifeste un penchant inné envers le vice et le mal) et harmonieux (la nature étant un don gracieux de Dieu, qui la régit avec sagesse et justice). Ce recueil d'études analyse le rapport entre nature et morale entre le xiie et le xve siècle sous un point de vue particulier selon lequel la nature est une source de la morale.

2 D'une grande clarté, l'étude de Maaike van der Lugt qui ouvre le volume constitue à la fois une introduction au problème et une présentation des contenus du recueil. Quelques points significatifs peuvent être retenus et discutés. D'abord, la mise en relation de questionnements médiévaux et de disciplines modernes, comme la sociobiologie et la psychologie évolutionniste, présente un intérêt majeur. Ensuite, l'utilisation de la littérature médicale médiévale apporte une lumière nouvelle sur des concepts philosophiques ou moraux classiques ; les « cas limites » – comme ceux du loup-garou, des naissances monstrueuses ou des pygmées – stimulent la production conceptuelle de manière inattendue. Néanmoins, la référence au phallocentrisme médiéval semble peut-être un peu convenue. Surtout, on ne voit pas comment concevoir que « l'autorité de la nature construit l'anthropocentrisme, l'ethnocentrisme et le phallocentrisme caractéristique de la société médiévale et [que] c'est sur ce socle que se fonde la loi naturelle » (p. 23). De deux choses l'une, soit la nature (et donc la loi naturelle) fonde l'anthropocentrisme, l'ethnocentrisme et le phallocentrisme, soit ces trois caractères fondent la loi naturelle. Il aurait d'ailleurs été souhaitable d'expliquer, sinon philosophiquement, du moins du point de vue de la culture, comment anthropocentrisme, ethnocentrisme et phallocentrisme se lient entre eux et en quoi le phallocentrisme médiéval se distingue par exemple de celui de la Grèce ancienne ou de celui de l'Europe moderne.

3 Il convient de revenir sur l'interprétation qui est donnée ici de l'article 166 de la condamnation de 1277, puisqu'elle pourrait entraîner des incompréhensions graves autour de la morale sexuelle médiévale. Cette lecture semble prêter à l'évêque Étienne Tempier une ouverture d'esprit plus que surprenante. Lorsqu'on lit la proposition 166 du syllabus, « Quod peccatum contra naturam, utpote abusus in coitu, licet sit contra natura speciei, non tamen est contra naturam individui », il faut entendre que l'évêque condamne la position d'après laquelle « l'abusus in coitu serait un péché contre l'espèce mais s'accorderait avec la nature de certains individus » (p. 27). Loin d'affirmer que les rapports homosexuels « peuvent correspondre à la nature d'un individu particulier », l'évêque affirme que ces rapports sont contraires à la nature de l'espèce mais aussi à celle de tout individu. Toute la proposition est ainsi condamnée en bloc. En outre, rien ne permet d'affirmer que l'article vise les rapports homosexuels en particulier : l'abusus in coitu peut désigner aussi bien les rapports homosexuels que la sodomie entre un homme et une femme, ou bien la fornication entre un homme et une femme non mariés.

4 Plusieurs points intéressants se dégagent des douze études suivantes. Pour l'histoire de la théologie, Alain Boureau pose des fondements pour l'étude d'une physique biblique (ou scripturaire), en partant de la tradition exégétique de l'Apocalypse et du problème de la déflagration de l'univers précédant la résurrection des corps. Sur un plan strictement philosophique, cette étude fait apparaître la difficulté qu'il y a à penser le mal du point de vue biologique, en faisant abstraction du mal moral, qui ne concerne que les créatures douées de raison (les hommes, les anges et les démons). L'étude de Roberto Lambertini offre quant à elle des réflexions et des analyses intéressantes pour l'histoire des conceptions occidentales du pouvoir.

5 Marco Toste aborde un thème classique de l'aristotélisme scolastique, celui de la naturalité de la société humaine (à partir du homo animal naturaliter politicum, thème développé notamment au livre I de la Politique d'Aristote). M. Toste étudie ce sujet dans des commentaires de la Politique et de l'Éthique à Nicomaque de la fin du xiiie siècle. Sa contribution est complétée par l'édition de cinq questions anonymes extraites de commentaires de ces deux ouvrages provenant de la Faculté des arts. D'une grande valeur, l'étude de Thomas Ricklin a pour objet le furor poeticus (ou furor divinus) et la conception de la nature du poète chez des auteurs tels que Marsile Ficin, Cristoforo Landino, Boccace, Pétrarque et Leonardo Bruni, qui placent tous la figure de Dante au centre de leur réflexion. Les trois dernières contributions – par Danielle Jacquart, Joseph Ziegler et Jean-Patrice Boudet – intéresseront particulièrement les historiens des sciences (médecine, physiognomonie, astrologie).

6 Cette diversité dans les thèmes et dans les approches ne nuit pas à l'unité de l'ouvrage. Au contraire, le lecteur réalise à quel point la réflexion médiévale autour de l'être humain a été capable d'articuler et de réinterpréter des concepts moraux, biologiques, esthétiques, historiques, etc. Ce volume contribue par conséquent à améliorer notre connaissance de l'anthropologie médiévale.


Date de mise en ligne : 10/11/2015