Compte rendu

Maurice Olender et François Vitrani (dir.) Jean-Pierre Vernant dedans dehors Paris, Éd. du Seuil, 2013, 211 p. et 24 p. de pl.

Pages 510 à 511

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  • Dana, D.
(2015). Maurice Olender et François Vitrani (dir.) Jean-Pierre Vernant dedans dehors Paris, Éd. du Seuil, 2013, 211 p. et 24 p. de pl. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 70e année(2), 510-511. https://shs.cairn.info/revue-annales-2015-2-page-510?lang=fr.

  • Dana, Dan.
« Maurice Olender et François Vitrani (dir.) Jean-Pierre Vernant dedans dehors Paris, Éd. du Seuil, 2013, 211 p. et 24 p. de pl. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2015/2 70e année, 2015. p.510-511. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2015-2-page-510?lang=fr.

  • DANA, Dan,
2015. Maurice Olender et François Vitrani (dir.) Jean-Pierre Vernant dedans dehors Paris, Éd. du Seuil, 2013, 211 p. et 24 p. de pl. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2015/2 70e année, p.510-511. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2015-2-page-510?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Jean-Pierre VERNANT, Entre mythe et politique, Paris, Éd. du Seuil, 1996 ; Id., La traversée des frontières, Paris, Éd. du Seuil, 2004. Pour l’exercice de l’autobiographie, voir J.-P. VERNANT, « Itinéraire », Europe, 87, 964-965, 2009, p. 13-70.
  • [2]
    Reprise d’une section de François HARTOG,Anciens, modernes, sauvages, Paris, Seuil, [2005] 2008.
  • [3]
    Jean-Pierre VERNANT, Œuvres. Religions, rationalités, politique, 2 vol., Paris, Éd. du Seuil, 2007, p. 10.

1 Ce numéro spécial de la revue Genre humainévoque, à la fois par des textes et par des images, la figure tutélaire de Jean-Pierre Vernant (1914-2007). Il s’agit de la publication d’une journée organisée à la Maison de l’Amérique latine dans le contexte des premiers hommages rendus à la mémoire de l’illustre disparu. Le choix des futurs éditeurs a été de donner la parole aux amis, disciples et lecteurs, une vingtaine en tout, qui, par leur variété (écrivains, chercheurs, savants, poètes, témoins de la Résistance), rendent compte des multiples engagements de J.-P. Vernant, ainsi que des voies qu’il a tracées. L’intérêt pour son œuvre ainsi que pour son parcours (savant, résistant, militant, intellectuel engagé), qui avait dernièrement incité nombre de ses disciples à l’entraîner sur le terrain délicat de l’autobiographie [1], a été renforcé depuis sa disparition : J.-P. Vernant est aujourd’hui encore plus présent dans l’espace public français.

2 Au fil des pages se mélangent des souvenirs, des influences, de l’émotion, de la lucidité ; il arrive souvent que des contributeurs différents citent les mêmes passages, ou évoquent en des termes identiques la pensée, la parole, l’écriture de J.-P. Vernant ou ses qualités humaines, notamment la simplicité et la clarté. On est souvent projetés dans son intimité de résistant, de militant, de savant, d’ami, dans celle de sa famille enfin.

3 L’introduction de Maurice Olender, intitulée « Dedans dehors », reprend une formule de J.-P. Vernant qui renvoie aux ruptures et aux fidélités, aux rapports entre mythe et politique, entre travail scientifique et vie de militant, bref, à sa relation critique avec la mémoire, lui ayant permis un double engagement, contrasté et solidaire. J.-P. Vernant « avait choisi de ne pas séparer les itinéraires du citoyen et du savant sans pour autant les confondre », car, malgré l’engagement passionné du militant, il s’attachait à l’« objectivité distante du savant » (p. 11).

4 Quelques textes se penchent sur son engagement dans la Résistance, dont celui de Laurent Douzou qui propose de le contextualiser en abordant « les silences d’un résistant », ou sur son adhésion au communisme, avec son refus constant du dogmatisme et sa vigilance antifasciste (Pierre Pachet). Se dégage ainsi un véritable « modèle Vernant », celui des « engagements résistants » et du type même du « philosophe combattant » (Vincent Duclert, p. 65), associant responsabilité et courage, ce qui lui permit d’« être le grain de sable » (Edwy Plenel, p. 151).

5 Les commentateurs n’ont pas manqué de remarquer à propos de J.-P. Vernant une tension entre une vie consacrée à l’étude du monde grec et la critique du « miracle grec ». Nombreuses sont les contributions sur la place de la Grèce ancienne dans l’œuvre qu’il a léguée : entre autres, Umberto Todini étudie les effets de la « décolonisation » culturelle sur l’étude de l’Antiquité et Jacqueline Risset revient sur « Vernant conteur d’Ulysse ». Dans « La cité grecque et les ‘sombres temps’ [2] », François Hartog insiste sur la capacité de J.-P. Vernant à travailler sur la distance historique, d’où découle l’importance, dans ses écrits, de la question du passage comme « mutation décisive » (p. 179). Il lui était tout aussi nécessaire de marquer l’altérité des Grecs, puisque les mettre à distance représentait le moyen de les rendre audibles une nouvelle fois, avec un « nouveau départ » de la cité grecque (p. 181). Son structuralisme, à l’époque véritable mode intellectuelle lancée par Claude Lévi-Strauss, est enrichi d’une dimension historique, en raison de l’apport décisif de Louis Gernet (linguistique et sociologie) et d’Ignace Meyerson (psychologie historique). Car son projet de départ, meyersonien, était celui de la psychologie historique : montrer que l’homme est d’essence historique, dessiner l’« homme grec » en Grèce grâce aux sources.

6 Loin d’un hommage qui risquerait d’ériger la figure du disparu en modèle absolu et atemporel, à l’encontre par ailleurs de ses propres convictions, plusieurs contributeurs se livrent à un examen lucide. Tel le texte de Vincent Peillon sur J.-P. Vernant philosophe, qui a le mérite de remettre son rationalisme dans le contexte de toute une génération intellectuelle, en essor avant la Seconde Guerre mondiale. En divers domaines, celui-ci s’efforçait de construire une rationalité plus large, une « raison élargie ». S’interroger sur la naissance de cette rationalité implique qu’on découvre J.-P. Vernant en homme de son temps, avant même les années passées dans la Résistance, qui l’ont marqué à jamais. Pour paraphraser une formule devenue courante, si la raison est, selon lui, fille de la cité (dans ses limites comme dans ses innovations), sa propre approche est fille de sa génération. Il s’agit de mettre en exergue sa pratique de la psychologie comparative et historique, permettant la reconnaissance d’une nature intimement démocratique de la raison, loin du relativisme et du scepticisme ; c’est grâce à la rationalité critique et démocratique, explicitée et pratiquée, qu’il a pu maintenir vivante l’exigence de la philosophie.

7 Le lien entre la vie et l’œuvre, consubstantiel au recueil, fait observer à plusieurs disciples « un invisible tissu de correspondances », qui s’étale désormais au grand jour : en effet, ses textes devenus classiques sur l’amitié et la « belle mort » en Grèce ancienne font écho à sa période charnière passée dans la Résistance, sans toutefois isoler les sphères, ni les confondre. Débats, questionnements, controverses se retrouvent dans les recueils collectifs publiés sous la direction de J.-P. Vernant, qui abordent des thèmes importants (la guerre, la terre, la divination, le sacrifice, la mort, l’image), le plus souvent à l’intérieur du Centre Louis-Gernet de recherches comparées sur les sociétés anciennes, maintes fois évoqué.

8 L’ouvrage se clôt par la table des Œuvresde J.-P. Vernant et par un riche album photographique (Julien Blanc et François Vitrani), retraçant son parcours depuis l’enfance. M. Olender y notait dans l’avant-propos : « Un jour où je tentais de comprendre ce qui l’unissait à tant d’amis différents, de générations diverses, venant d’horizons professionnels et d’univers quelquefois éloignés, J.-P. Vernant a eu cette réponse simple, qui tenait en un seul mot : ‘l’insoumission’ [3]. »


Date de mise en ligne : 27/07/2015