Compte rendu

Jean-Louis Fabiani Qu’est-ce qu’un philosophe français ? La vie sociale des concepts, 1880-1980 Paris, Éd. de l’EHESS, 2010, 316 p.

Pages 485 à 487

Citer cet article


  • Moyn, S.,
  • Traduction d’ Heudre, A.
(2015). Jean-Louis Fabiani Qu’est-ce qu’un philosophe français ? La vie sociale des concepts, 1880-1980 Paris, Éd. de l’EHESS, 2010, 316 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 70e année(2), 485-487. https://shs.cairn.info/revue-annales-2015-2-page-485?lang=fr.

  • Moyn, Samuel.,
  • et al.
« Jean-Louis Fabiani Qu’est-ce qu’un philosophe français ? La vie sociale des concepts, 1880-1980 Paris, Éd. de l’EHESS, 2010, 316 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2015/2 70e année, 2015. p.485-487. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2015-2-page-485?lang=fr.

  • MOYN, Samuel,
  • Traduction d’ HEUDRE, Antoine,
2015. Jean-Louis Fabiani Qu’est-ce qu’un philosophe français ? La vie sociale des concepts, 1880-1980 Paris, Éd. de l’EHESS, 2010, 316 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2015/2 70e année, p.485-487. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2015-2-page-485?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Louis PINTO, La théorie souveraine. Les philosophes français et la sociologie au XXe siècle, Paris, Les Éd. du Cerf, 2009.
  • [2]
    Stefan COLLINI, Absent Minds : Intellectuals in Britain, Oxford, Oxford University Press, 2006.
  • [3]
    Warren BRECKMAN, « The Post-Marx of the Letter », in J. BOURG (éd.), After the Deluge : New Perspectives on the Intellectual and Cultural History of Postwar France, Lanham, Lexington Books, 2004.

1 Cet excellent livre de Jean-Louis Fabiani constitue une nouvelle escarmouche dans le rapport conflictuel que la philosophie et les sciences sociales entretiennent depuis longtemps. Selon l’auteur, ce rapport tient du « compagnonnage querelleur » (p. 296). En évoquant l’exemple de Pierre Bourdieu – dont la figure, avec celle du sociologue américain Randall Collins, plane sur l’ouvrage –, J.-L. Fabiani sait même gré à la philosophie d’avoir, ici et là, enseigné quelques leçons aux sciences sociales. Comme il l’affirme de manière tranchée, il ne saurait y avoir de « dépassement » de la philosophie par les outils supérieurs de l’analyse sociologique. J.-L. Fabiani remarque que certains, d’anciens philosophes traitant désormais leur discipline d’origine avec dédain, ont rallié les sciences sociales qu’ils considèrent comme un « tribunal » leur permettant de laisser libre cours à l’« expression détestable d’un ressentiment de défroqué » (p. 296-297). Comparé à Louis Pinto (plusieurs fois attaqué ici pour avoir tenté de revendiquer la souveraineté de la philosophie) [1], J.-L. Fabiani fait preuve d’un plus grand respect. « Aucune prétention désenchanteresse ou désacralisante dans ce travail », jure-t-il au lecteur (p. 19).

2 Pourtant, il ne fait aucun doute que l’auteur aborde la philosophie souveraine du point de vue d’une science sociale censée justement permettre un point de vue dominant. Quand il écrit par exemple que « l’enseignement de la philosophie ne peut être réduit à un élément contextuel ou adventice » (p. 43), J.-L. Fabiani se livre à une réduction de la pensée aux circonstances. Quoi qu’il arrive, la pensée abstraite est toujours le produit des forces sociales locales. C’est pourquoi les philosophes ne profitent jamais de la liberté conceptuelle, encore moins de la relation à la vérité éternelle à laquelle ils aspirent, ce qu’illustrent à merveille, du reste, leurs propres tentatives pour analyser leur activité à travers le temps. Selon J.-L. Fabiani, l’histoire intellectuelle traditionnelle apparaît toujours comme « pré-sociologique » (p. 28). Il semble donc bien, en fin de compte, que les sciences sociales dépassent la philosophie. En utilisant cette dure, mais familière, sagesse pour infliger un démenti aux aspirations philosophiques, J.-L. Fabiani illustre son pouvoir de façon originale.

3 L’analyse de l’auteur sur les philosophes français au cours de la période allant de la IIIe République à 1980 commence là où l’on s’y attend. La centralité unique de la philosophie dans le programme du baccalauréat en France et la structure des carrières philosophiques ont depuis longtemps constitué le cadre causal du déploiement de la pensée, comme J.-L. Fabiani l’explique dans des chapitres pertinents. La trajectoire structurante du système de promotion des philosophes à travers l’agrégation et au-delà joue un rôle déterminant dans la logique présidant aux choix des textes qui sont discutés et à la manière dont se construisent les carrières. En effet, l’auteur réaffirme, à la suite de P. Bourdieu, que les idées ne sauraient être simplement réduites à une idéologie reflétant une structure sociale préexistante. Pourtant, l’une de ses métaphores favorites (bien qu’il en fasse plus qu’une métaphore) est de décrire la philosophie comme une marchandise et les penseurs comme des vendeurs écoulant leurs produits sur un marché, fut-il un marché d’un genre particulier. La philosophie est « une marchandise, et il faut la traiter comme telle » (p. 297). Cependant, lorsqu’il analyse les « transferts conceptuels » à travers les frontières nationales, J.-L. Fabiani insiste sur le fait que « les théories philosophiques ne sont pas des marchandises qu’un protocole de type douanier suffirait à analyser » (p. 181). Il illustre la sociologie professionnelle de la philosophie française à l’aide de statistiques éclairantes et d’exemples fort bien choisis, même s’il ne s’appuie pas sur des études comparées des philosophes dans d’autres pays pour étayer sa thèse sur l’exception et la spécificité nationale françaises (à la différence de Stefan Collini qui propose une comparaison avec les intellectuels français pour dégager un particularisme national [2]).

4 Il est intéressant de noter que certains développements passionnants au sein de l’ouvrage s’éloignent de manière assez marquée de la méthodologie annoncée. Dans ses réflexions théoriques, J.-L. Fabiani insiste sur le fait qu’il entend étudier l’histoire de la philosophie non comme une succession d’écoles et de doctrines, mais comme une trajectoire structurée par des controverses, et il prend pour exemple le débat entre Jacques Derrida et Michel Foucault à propos de René Descartes. Cependant, une grande partie du reste de son développement fait usage de la distinction déterminante opérée par M. Foucault entre les traditions rationalistes et subjectivistes de la pensée française. Le chapitre que J.-L. Fabiani consacre au spiritualisme français de Pierre Maine de Biran à Maurice Merleau-Ponty semble être avant tout un débat concernant une école ou une approche continue avec des présupposés répétés, à peine conditionnés par la structure de l’enseignement en France ou les controverses occasionnelles qui éclatent (ou, plus tard, par le tournant phénoménologique). De même, les chapitres sur la religion et la science sont déterminants. Du point de vue de la structure du livre, ces chapitres – tous portés par une logique convaincante – sont aussi des dispositifs qui permettent d’aborder des éléments essentiels du paysage philosophique français. Une fois encore, cependant, ces chapitres ne s’inscrivent pas de manière évidente dans le cadre sociologique initial.

5 En bref, c’est lorsqu’il développe sa sociologie de la figure du philosophe français de différentes manières que J.-L. Fabiani est le plus brillant – par exemple, dans certaines parties de son analyse sur Henri Bergson qui hérite non seulement d’une tradition spiritualiste mais aussi d’un habitus professionnel, ou dans le dernier chapitre du livre, consacré à la figure récurrente du « philosophe artiste ». Au contraire, certaines parties de son analyse du contenu des doctrines et des écoles de pensée semblent souvent, pour employer ses propres termes, « présociologiques ». De manière plus tranchée, l’ouvrage illustre aussi l’importance de l’histoire intellectuelle traditionnelle. Il réussit à fixer un cadre pour la sociologie des philosophes français et parvient également à fournir des réflexions locales sur des figures et des thèmes. Mais les différents niveaux ne communiquent pas toujours entre eux. « L’historien doit combiner la tectonique des plaques et l’observation des papillons », remarque J.-L. Fabiani à l’aide d’une formule saisissante (p. 25). Plus facile à dire qu’à faire.

6 L’auteur est moins convaincant lorsqu’il prétend développer une sociologie des « concepts ». L’expression apparaît dans le titre et à travers l’ouvrage, mais son approche se garde de toute tentative d’historiciser les concepts en eux-mêmes (par opposition à l’auto-fondation philosophique ou à des traditions persistantes de la pensée). Lorsqu’il invoque la sociologie non française du savoir pour compléter P. Bourdieu, J.-L. Fabiani passe sous silence les traditions alternatives d’historicisation de la vie intellectuelle répandues en Allemagne (Begriffsgeschichte) et dans le monde anglophone (« épistémologie historique »).

7 Ce récit accessible à tous et stimulant s’achève vers 1980, date après laquelle, selon l’auteur, « la globalisation », associée à d’autres facteurs, brise le moule du philosophe français (p. 27). Bien entendu, comme ce dernier l’indique dans des passages consacrés à la « célébrité internationale » de H. Bergson ou à l’influence de la philosophie pragmatiste américaine dans la France de l’entre-deux-guerres, cela fait bien longtemps que non seulement la renommée philosophique, mais aussi les concepts traversent les frontières avec des conséquences fondamentales sur la philosophie « française » (p. 168). À propos de Martin Heidegger au début du XXe siècle, J.-L. Fabiani observe que « le philosophe français par excellence serait un Allemand » (p. 199). Réciproquement, des penseurs argentins ou slovènes représentent aujourd’hui la tradition reconstruite dans l’ouvrage. Comme Warren Breckman et d’autres l’ont affirmé, plutôt que de parler d’une dissolution de la pensée française après 1980, il serait plus juste d’évoquer la poursuite de sa globalisation, grâce à des intellectuels non français et, parfois, à des intellectuelles [3].

8 Mais la mondialisation, où que l’on place son début, a ses limites. L’ouvrage passionnant de J.-L. Fabiani montre à quel point les discussions contemporaines sur les intellectuels sont hermétiquement isolées les unes des autres. Il n’y a pas eu, jusqu’à aujourd’hui, de réflexion coordonnée au niveau international pour élaborer le cadre d’une théorie sociale des intellectuels, de leurs doctrines et de leurs concepts.


Date de mise en ligne : 27/07/2015