Compte rendu

Jessica L. Goldberg Trade and Institutions in Medieval Mediterranean : The Geniza Merchants and their Business World Cambridge, Cambridge University Press, 2012, XXI-426 p.

Pages 786 à 787

Citer cet article


  • Bresc, H.
(2014). Jessica L. Goldberg Trade and Institutions in Medieval Mediterranean : The Geniza Merchants and their Business World Cambridge, Cambridge University Press, 2012, XXI-426 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 69e année(3), 786-787. https://shs.cairn.info/revue-annales-2014-3-page-786?lang=fr.

  • Bresc, Henri.
« Jessica L. Goldberg Trade and Institutions in Medieval Mediterranean : The Geniza Merchants and their Business World Cambridge, Cambridge University Press, 2012, XXI-426 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2014/3 69e année, 2014. p.786-787. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2014-3-page-786?lang=fr.

  • BRESC, Henri,
2014. Jessica L. Goldberg Trade and Institutions in Medieval Mediterranean : The Geniza Merchants and their Business World Cambridge, Cambridge University Press, 2012, XXI-426 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2014/3 69e année, p.786-787. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2014-3-page-786?lang=fr.

1 L’ouvrage de Jessica Goldberg présente un grande ambition servie par une extrême nou veauté. L’auteure ne cache pas un esprit critique combatif, quelquefois dérisoire quand elle impute à Fernand Braudel d’ignorer volontairement l’islam dans sa définition de la triade méditerranéenne : blé, huile, vin. Elle se place dans la tradition des études de la Geniza du Caire, dont elle analyse un corpus de 697 lettres commerciales, 140 d’entre elles étant soumises à une analyse intensive. La chambre des papiers de la synagogue d’obédience hiérosolymitaine de Fustât – reconstruite après le grand anéantissement des églises et des communautés juives de l’empire fâtimide sous al-Hâkim de 1009 à 1012 – rassemble les lettres, les rouleaux et les écrits d’un milieu marchand, juif de religion et arabe de langue, frange minuscule du monde sous domination de l’islam, mais dont le caractère central dans le développement des échanges est indubitable.

2 Dix chapitres suivent le même modèle : à partir d’un récit de voyage, d’accident, de procès, un thème est choisi et suivi. Ils s’ordonnent en deux parties. La première aborde les institutions commerciales, les ashâbunâ, la correspondance et les associations, la nature des commerces et le paysage humain. La seconde partie traite de la géographie des commerces, des infrastructures postales, des marchés régionaux, des voyages. J. Goldberg pose le problème de la représentativité de son échantillon : quelques centaines de lettres seulement sur les dizaines de milliers échangées entre les trois pôles de ce commerce, Fustât, Kairouan-Mahdia et Palerme, ainsi qu’avec les autres ports. Cette documentation fragmentaire ignore les marchands musulmans et chrétiens, les juifs d’obédience babylonienne et les qaraïtes, du fait d’une conservation hasardeuse. L’auteure se défend donc de toute généralisation. Il reste à établir une comparaison entre son apport et celui des liasses de papyri plus modestes qui ont révélé les correspondances des marchands égyptiens musulmans.

3 La reconstitution de la communauté juive de Fustât a été soutenue, après 1020, par l’immigration d’Occidentaux, les maghribîs, sur deux générations. Ces deux groupes de marchands se sont établis sur des axes communs : jusqu’en 1040, c’est la correspondance d’Ibn ‘Awkâl qui éclaire un commerce tourné vers les produits de luxe à destination des métropoles occidentales, Kairouan et Palerme, gros marchés de consommation et relais vers l’al-Andalus ; de 1040 à 1080, ce sont les lettres du groupe de Nahray b. Nissîm qui décrivent une activité concentrée sur le commerce du lin égyptien, rassemblé dans les villages, emballé et expédié vers ces métropoles en déclin et vers les villes et les ports où se sont développés des pouvoirs concurrents et des industries textiles, Sfax, Sousse, Mazara. L’analyse des lettres dévoile les rouages de l’achat, du transport et de la vente : la compétence, l’expertise, la capacité de reconnaître les qualités des produits agricoles (l’huile tunisienne et le lin) qui sont le fondement du commerce, puis la réputation, l’honneur du marchand, le djâh, qui n’inclut pas la probité, voire comporte une part de ruse et de mensonge.

4 Ces qualités soutiennent un négoce par correspondance, commandé et ordonné par deux institutions, la représentation, agency, qui laisse une totale initiative au représentant local, et la représentation réciproque, suhba, qui, sous le langage de l’amitié, assure des services limités et de valeur égale aux deux contractants. Ces partenariats n’ont rien d’informel, ni d’illimité, et J. Goldberg corrige sur ce point Salomon Goitein et Abraham Udovitch, pionniers de l’étude. Oraux, ils exigent des témoins et des garanties et peuvent déboucher sur le recours à un système duel de justice, la courjuive assurant la médiation dans l’ombre de la cour duqâdî qui peut séquestrer les marchandises et punir les coupables. Les marchands de ce noyau central, hommes de réputation et de djâh, unis par des liens multiples de suhba, s’appellent entre eux les ashâbunâ, « nos compagnons ». Sans être un tribunal informel, comme le veut Avner Greif, ni se substituer aux cours légales, ce noyau établit par sa correspondance une hiérarchie des réputations, qui constitue une coutume seconde à côté du droit musulman, toujours appliqué. J. Goldberg polémique non sans verve contre la théorie d’A. Greif qui voit dans les marchands maghribîs un groupe fermé qui impose ses propres normes contre celles de l’État. Elle démontre au contraire la perméabilité du droit et de la coutume, le témoignage des valeurs du groupe présenté et accepté par les cours. Ces modèles nouveaux sont comparés à ceux de l’Occident latin du XIIe siècle, mais l’information, de seconde main, se limite à Gênes. Aucune bibliographie italienne ou française n’est citée, ni non plus sur l’Égypte.

5 La géographie de ces commerces offre un autre ensemble d’idées nouvelles et séduisantes. La polémique n’effraie pas l’auteure qui s’attaque à la micro-écologie et à la connectivité tous azimuts de Peregrine Horden et Nicholas Purcell, à l’idéalisation de la Méditerranée sans frontière de S. Goitein et aux schémas vieillis qui s’attachent au commerce des juifs. Roberto Lopez, Henri Pirenne et Robert-Henri Bautier voyaient en eux des courtiers cosmopolites, et David Abulafia des transitaires en produits de luxe. J. Goldberg écarte tout cela avec vivacité : le grand commerce est d’abord à longue distance ; Mahdia-Fustât, Alexandrie-Palerme, Damiette-Tyr, il ignore les destinations locales. Il paye des droits de douane aux frontières et même en pleine mer, aux seigneuries corsaires, comme devant Monaco au XIVe siècle. Il ne connaît pas les pays qui sortent de l’aire de la suhba, ni l’Italie latine, ni Byzance, ni même al-Andalus. Il repose enfin sur des produits agricoles essentiels dont le transport de masse apparaît infiniment précoce.

6 Un schéma, qui doit beaucoup à A. Udovitch, s’élabore donc, qui concerne pour l’essentiel la deuxième génération, celle de Nissîm. Des agents compétents achètent au plus près de la production le lin dans les villages du Delta égyptien, l’huile dans l’olivaie de Sfax. Emballés, mis dans des outres ou dans des jarres, les produits sont expédiés aux correspondants, dûment avertis par une gerbe de lettres semblables, de même contenu, pour plus de sécurité. Ils seront vendus sur le marché central de ce système monocentrique pour permettre un retour rapide des fonds nécessaires à la campagne qui suit. Les voyages sont destinés à restaurer la suhba, mais aussi à établir de nouveaux liens ; à la différence de la commenda italienne, les marchands n’accompagnent pas la marchandise. Ce marché est connu par les innombrables lettres d’information et les ordres donnés.

7 Ce système se disloque vers 1060, avec l’invasion hilalienne, la ruine de Kairouan et la menace qui pèse sur Palerme. Dans le désordre, les ashâbunâ organisent de nouvelles stratégies : ils vendent le lin dans des ports et des capitales nouvelles, les taïfas maghrébines et siciliennes, qui se dotent d’industries textiles de qualité. Ils tentent de vendre les épices en pays chrétien, balad al-Rûm, sans grand succès. Ils doivent faire face à une concurrence de marchands amalfitains, pisans et génois, incompétents mais opulents, qui payent comptant des produits de qualité moyenne, et à celle de marchands andalous qui viennent vendre et acheter à Alexandrie en sautant l’étape de Mahdia, compromise par l’instabilité de la Méditerranée centrale. Les ashâbunâ se replient aussi sur la manufacture égyptienne des tissus, puis ouvrent la voie de la mer Rouge, pour un deuxième apogée, celui du XIIe siècle.

8 On ne peut cacher le plaisir qu’offre un livre novateur, bien écrit et solidement charpenté, même si le plan aurait pu placer la chronologie en premier. On sera indulgent envers une vision de l’Europe latine « sursimplifiée », pour utiliser le vocabulaire de J. Goldberg : juifs marginaux de Mark Cohen, commerce régional dominant de Sheilagh Ogilvie, surestimation aussi du rôle des convois armés et des mudedans le trafic italien. L’explication de la rapide prédominance des marines italiennes en Méditerranée par la violence de la piraterie et des raids, inspirée de R. Lopez, paraît un deus ex machina. L’absence des Italiens de la documentation de la Geniza est en contradiction avec leur présence à Fustât, où ils sont attestés sous le calife ‘Azîz. Le cloisonnement mis en lumière par J. Goldberg autorise à le penser.


Date de mise en ligne : 14/10/2014