Compte rendu

Jean-Louis Robert, Plaisance près Montparnasse. Quartier parisien, 1840-1985 Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, 626 p.

Pages 1191 à 1192

Citer cet article


  • Blanc-Chaléard, M.-C.
(2013). Jean-Louis Robert, Plaisance près Montparnasse. Quartier parisien, 1840-1985 Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, 626 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 68e année(4), 1191-1192. https://shs.cairn.info/revue-annales-2013-4-page-1191?lang=fr.

  • Blanc-Chaléard, Marie-Claude.
« Jean-Louis Robert, Plaisance près Montparnasse. Quartier parisien, 1840-1985 Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, 626 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2013/4 68e année, 2013. p.1191-1192. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2013-4-page-1191?lang=fr.

  • BLANC-CHALÉARD, Marie-Claude,
2013. Jean-Louis Robert, Plaisance près Montparnasse. Quartier parisien, 1840-1985 Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, 626 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2013/4 68e année, p.1191-1192. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2013-4-page-1191?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Louis CHEVALIER, L’assassinat de Paris, Paris, Calmann-Lévy, 1977.

1 Le dernier livre de Jean-Louis Robert a pour objet l’histoire de Plaisance, « faubourg anonyme » institué en quartier parisien au sein du 14e arrondissement lors de l’annexion haussmannienne de 1860. L’anonymat, tel est le point de départ et l’un des fils rouges de cette histoire d’un Paris privé d’histoire : au vide bibliographique répond le déficit de représentation de « Plaisance », oublié des guides sur la capitale depuis le XIXe siècle et resté invisible dans son arrondissement, dont il est pourtant très tôt le quartier le plus grand et le plus peuplé. L’invisibilité est soulignée par la surcharge symbolique dont bénéficie le quartier voisin de Montparnasse, centre de la vie parisienne rive gauche. Plaisance a pourtant partagé le destin de Montparnasse comme quartier d’accueil des avant-gardes artistiques. Dans les années 1936-1950, il semble même que les artistes y soient plus nombreux (la page 392 en propose une liste remarquable). Mais Plaisance reste « sous Montparnasse ». Le silence du passé est souvent une invitation pour l’historien. Pour J.-L. Robert, historien du peuple de Paris et habitant du quartier dont il contribue à animer la vie citoyenne, c’était une exigence. Il assume dès lors la posture monographique et livre ici un travail érudit et considérable qui est d’abord justice rendue au passé du quartier et à ses habitants. Toutefois, si les notes de bas de page et la bibliographie semblent ignorer les travaux scientifiques sur Paris et l’histoire urbaine contemporaine, à commencer par ceux de l’auteur, qu’on ne s’y trompe pas, c’est bien d’une nouvelle page de l’histoire du peuple de Paris qu’il s’agit.

2 L’enjeu premier est d’interroger l’identité du quartier et « par là de découvrir les rouages des systèmes de représentation de la grande ville » (p. 11). Ces interrogations ouvrent sur une histoire longue d’intégration territoriale, sociale et symbolique à la ville. Là est le moteur du récit en six chapitres où l’on voit un faubourg abandonné aux marges de la cité devenir un quartier du centre-ville, un « vrai quartier parisien ». L’échelle « micro » de la monographie et l’analyse fine de tous les aspects de la vie de quartier, jusqu’aux lendemains de la rénovation urbaine des années 1960-1970, permettent de traiter en profondeur les questionnements les plus actuels, touchant notamment aux formes de la gouvernance et au rôle de l’imaginaire (sujet cher à l’auteur) dans la construction des appartenances urbaines. Tous les types de sources ont été mis au service de l’entreprise, celles de l’historien du social – des séries quantitatives (listes électorales, recensements) ou qualitatives (mains-courantes du commissariat), la presse (locale, dans son intégralité sur près de deux siècles, et nationale pour quelques grands moments), les archives de la société d’histoire du 14e arrondissement –, mais aussi tout ce qui permettait de « retrouver les traces d’un imaginaire plaisancien » (p. 13), photos, romans, chansons, peintures, etc. La présentation critique de ces sources et de leur usage est une leçon pratique d’histoire sociale dispensée au fil des pages.

3 Le livre peut se lire comme l’histoire d’un quartier élu des artistes. Ces derniers n’ont jamais quitté Plaisance, et les écrivains romantiques qui fréquentaient le cabaret de la mère Saguet, à la barrière du Maine, dans les années 1830, ont ensuite fait place aux peintres et autres plasticiens. On ne peut reprendre ici les détails de la présentation à la fois sociale et sensible de cette bohême impécunieuse, qui fait corps avec le quartier, entre artistes obscurs et noms prestigieux (le Douanier Rousseau au début du XXe siècle, Alberto Giacometti dans les années 1930-1950). On retiendra seulement l’idée de J.-L. Robert pour qui ces artistes ont contribué à construire un imaginaire et, partant, une identité singulière pour cette partie du 14e arrondissement qui s’apparente d’abord à un territoire ouvrier.

4 Le « 56e quartier », qui prend le nom de Plaisance en 1860, est un territoire à l’identité confuse au croisement de trois communes (Vaugirard, Montrouge, Malakoff), bordé à l’ouest par la voie ferrée et au sud par les fortifications et la zone. Le peuplement croît à vive allure, rassemblant ce que le 14e arrondissement a de plus pauvre. Les listes électorales, puis les recensements éclairent sur le dénuement des ouvriers et l’absence de bourgeoisie, tandis que la lecture des mains-courantes met au jour tous les signes de détresse sociale, de la violence omniprésente à la prostitution (partagée avec Montparnasse) et à un taux étonnant de suicides. On est loin du quartier populaire, fier de ses artisans et aux sociabilités chaleureuses, la précarité des taudis et garnis y est pire, même si les coins champêtres y sont encore nombreux. En détaillant le douloureux parcours d’incertitude et de crise qui s’étire jusqu’à la fin du siècle, les trois premiers chapitres rendent compte de la lenteur du processus d’accès à l’urbanité matérielle : alignement des immeubles, voirie consolidée, éclairage, transports. Le thème de l’abandon aux marges de la ville plane sur tout le siècle et se prolonge au-delà, entre 1900 et 1914. L’extrême pauvreté appelle les œuvres sociales et c’est l’Église catholique qui, la première, travaille à la construction d’une identité. L’action de l’abbé Soulanges-Bodin devient un modèle. En 1903, il donne à Plaisance son seul monument, l’église Notre-Dame-du-Travail, à la singulière architecture de fer (et où une fresque de Félix Villé célèbre « les travailleurs et les affligés »). C’est lui qui, à son corps défendant, assure la première médiatisation du quartier, en affrontant la forte agitation anti-cléricale du secteur lors de la loi de 1901 (fatale aux Congrégations) et des Inventaires qui suivent la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905. Les échos remontent jusqu’à la presse nationale (Le Figaro).

5 Car la société ouvrière de Plaisance est rebelle et témoigne d’un goût précoce pour l’agitation et la participation politique. L’auteur y voit l’autre ressort de l’identité plaisancienne : le goût de la combativité sociale, qui se manifeste par l’engagement communard comme par une précoce mobilisation associative (ainsi L’avenir de Plaisance, coopérative de consommation qui rayonne bien au-delà du quartier), va rencontrer l’apprentissage de la démocratie locale, avec l’élection d’un maire et d’un député. Au fil des chapitres, on voit se construire un bastion de gauche, qui « se donne au socialisme » à la veille de la Première Guerre mondiale et sera communiste de 1935 à 1958. Mais le grand intérêt d’une analyse fine de la vie politique locale est de faire comprendre comment le fonctionnement démocratique mis en place par la Troisième République a été un facteur d’intégration à la modernité et d’identification à la société urbaine. Les Plaisanciens, citoyens actifs, font entendre leur voix protestataire, disposent avec leurs élus de médiateurs pour faire avancer le progrès urbain (le radical Édouard Jacques), bénéficient des réseaux des partis ouvriers. C’est ici que la dialectique de la gouvernance prend tout son sens.

6 L’auteur propose ensuite une séquence chronologique inhabituelle, de 1914 à la Cinquième République. Le quartier n’est pas extérieur aux guerres ni à la crise des années 1930, mais l’idée la plus forte est celle de la singularité du temps urbain. Pour Plaisance, c’est « Le temps d’un équilibre », la sortie de cette crise urbaine et sociale qui l’empêchait jusque-là de vivre à l’heure des autres quartiers parisiens. Le bâti aligné (mais le logement toujours déficient), les transports et équipements en place, le « peuple de Plaisance » a la figure d’une société ouvrière parisienne, où les employés sont nombreux, aux postes ou aux chemins de fer, dont les revenus s’améliorent modestement. Comme dans bien des quartiers parisiens, les provinciaux sont majoritaires, les Bretons s’imposent depuis la fin du siècle mais ne sont pas hégémoniques. Les relations de famille comme de travail ont un air de stabilité : beaucoup de mariages entre originaires, beaucoup d’emplois sur place ou en périphérie immédiate. Dans les années 1930, Plaisance devient l’un des pôles du communisme parisien, où se croisent plusieurs grandes figures, élus ou non (Raymond Losserand, Léon Mauvais, Henri Rol-Tanguy, Marcel Paul, Ambroise Croizat). Au même moment se situe l’apogée artistique. Les représentations demeurent pourtant brouillées : le parti communiste, davantage porté vers la banlieue, n’investit pas dans l’inscription locale, et l’heure est plutôt à une identité du 14e arrondissement (captée par l’image de Montparnasse). Il reste que Plaisance se vit désormais comme un quartier parisien, participant pleinement à l’imaginaire de la capitale.

7 Le dernier chapitre (1958-1985) surprend à son tour. Loin de constituer l’épilogue d’une histoire arrivée à maturité, l’auteur joue le choc, en commençant par la bataille locale contre la rénovation urbaine des années 1970, contre ce que Louis Chevalier dénonçait comme « l’assassinat de Paris » [1]. C’est la première fois que cet épisode, généralement étudié en soi, est intégré à l’histoire longue de la société parisienne. Les mutations du « Paris des Trente Glorieuses » s’y lisent de façon nouvelle. La lutte qui s’engage dans les années 1970 contre le projet de radiale vers le sud, après l’opération Montparnasse qui a recomposé le nord du quartier, va devenir une grande affaire collective. Animée par des associations dans le style des mobilisations post-soixante-huitardes, la résistance – victorieuse – de Plaisance en fait l’un des lieux symboliques des luttes urbaines, très vives à l’époque. Une nouvelle fois, c’est la résistance et l’agitation politique qui font la réputation de Plaisance. Il s’agit aussi d’un tournant politique, au bénéfice du parti socialiste. Le tournant sociologique suivra peu après.

8 Une telle somme s’expose à certains excès. Un meilleur équilibre entre le texte et l’iconographie aurait sans doute encore mieux soutenu le projet : alors que le souci d’exhaustivité conduit à multiplier les nomenclatures un peu lassantes, on regrette la rareté des illustrations. Le quartier des peintres et des photographes invitait à une meilleure place du « visuel » (une affaire de droits, peut-être ?). Une cartographie digne de ce nom aurait mieux mis en scène le territoire (l’unique carte liminaire est peu lisible). Le rapport au territoire aurait pu être davantage questionné, notamment la question des limites assignées par le baron Haussmann au quartier, et elle est débattue trop brièvement : que représente cette unité administrative du « quartier » pour les Parisiens ? Très souvent, le quartier vécu est plus petit et le quartier symbolique (Belleville, le faubourg Saint-Antoine) est hors cadre. Plaisance est-il un cas à part ? D’une façon générale, bien des questions qui émergent ici dans les limites de Plaisance font naître l’envie d’une plus riche mise en perspective à l’échelle parisienne. Il reste que cette manière inédite d’aborder l’histoire de Paris par l’histoire longue d’une de ses parties anonymes donne beaucoup à penser.


Date de mise en ligne : 10/12/2013