Compte rendu

Nadège Ragaru et Antonela Capelle-Pogăcean (dir.), Vie quotidienne et pouvoir sous le communisme. La consommation revisitée Paris, Karthala, 2010, 464 p.

Page XXXVa

Citer cet article


  • Godard, S.
(2013). Nadège Ragaru et Antonela Capelle-Pogăcean (dir.), Vie quotidienne et pouvoir sous le communisme. La consommation revisitée Paris, Karthala, 2010, 464 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 68e année(2), XXXVa-XXXVa. https://shs.cairn.info/revue-annales-2013-2-page-XXXVa?lang=fr.

  • Godard, Simon.
« Nadège Ragaru et Antonela Capelle-Pogăcean (dir.), Vie quotidienne et pouvoir sous le communisme. La consommation revisitée Paris, Karthala, 2010, 464 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2013/2 68e année, 2013. p.XXXVa-XXXVa. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2013-2-page-XXXVa?lang=fr.

  • GODARD, Simon,
2013. Nadège Ragaru et Antonela Capelle-Pogăcean (dir.), Vie quotidienne et pouvoir sous le communisme. La consommation revisitée Paris, Karthala, 2010, 464 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2013/2 68e année, p.XXXVa-XXXVa. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2013-2-page-XXXVa?lang=fr.

Notes

  • [1]
    - Sandrine KOTT, Le communisme au quotidien. Les entreprises d’État dans la société est-allemande, Paris, Belin, 2001.

1 L’ouvrage renouvelle de manière complexe et stimulante l’histoire d’un objet d’étude, la consommation en régime socialiste, jusqu’alors très marqué par des analyses intellectuellement ancrées dans le cadre conflictuel de la guerre froide. À travers onze contributions regroupées en trois parties, les auteurs abordent avec succès le phénomène de la consommation à l’Est dans la seconde moitié du XXe siècle au prisme de questions nouvelles, attentives à la complexité des rapports de pouvoir en régime socialiste et au vécu des populations observées. On apprécie aussi le véritable souci d’équilibre dans la répartition géographique des contributions, dont trois seulement sont consacrées à l’URSS, deux à la RDA et à la Bulgarie, et une à chaque autre pays d’Europe centrale (Tchécoslovaquie, Pologne, Hongrie, Roumanie).

2 Dans une longue introduction extrêmement claire, Nadège Ragaru et Antonela Capelle-Pog?cean, après une mise en perspective pertinente de l’historiographie du sujet, expliquent leur choix d’une définition volontairement large de la consommation : « la consommation renvoie à un état possible, parmi d’autres, d’un bien. Ce sont dès lors ces processus de mise en circulation, d’acquisition et d’usage qui sont placés au cœur de la réflexion et définissent, en retour, les objets qu’ils saisissent » (p. 24). Souhaitant s’extraire de l’alternative stérile qui analyse la consommation comme signe de l’échec des régimes socialistes ou instrument de résistance politique, toutes les contributions soulignent qu’à l’Est, de même que dans le monde occidental, le dysfonctionnement doit être appréhendé comme un élément normal du système et qu’ainsi, en réalité, « il n’y a pas d’exceptionnalité des ordres socialistes dans la présence de tactiques d’invention et de détournement » (p. 21). N. Ragaru et A. Capelle-Pog?cean plaident en faveur d’une analyse empathique de la consommation, qui « gagne à rester sensible aux formes de sociabilité et d’entraide, aux définitions du lien de réciprocité, aux efforts déployés pour se sentir appartenir et se distinguer » (p. 22). Cette approche dépassionnée rétablit la consommation comme une clé de lecture non seulement de la légitimité des régimes socialistes et des modes d’exercice de la domination qui s’y déploient, mais aussi de la modernité de la société de consommation, à l’Est comme à l’Ouest de l’Europe dans la période du socialisme tardif (à partir des années 1960), qui est celle traitée par la plupart des auteurs. L’attention portée aux temporalités des manières de consommer ou la référence, dans plusieurs chapitres, au concept foucaldien de « micro-pouvoirs » justifient le sous-titre et l’organisation des trois parties de l’ouvrage, dans lesquelles la consommation est un terrain d’analyse du « communisme au quotidien  [1] » autant qu’un objet d’histoire des cultures matérielles.

3 La première partie insiste sur la nécessité d’un regard interne sur la consommation socialiste. Il s’agit de « prendre au sérieux l’affirmation par les pouvoirs socialistes de leur désir de satisfaire les besoins des citoyens, sans y voir d’entrée une hypocrisie ou un simple slogan » (Liliana Deyanova, p. 61). Analysant « L’impossible consommation socialiste en RDA », Sandrine Kott en appelle à « repartir du projet socialiste tel qu’il a été énoncé dans les vingt premières années du régime » (p. 85). Pour comprendre comment le dysfonctionnement économique est appréhendé dans le référentiel socialiste par les consommateurs, elle replace ceux-ci dans leur triple dimension de citoyens, de travailleurs et de consommateurs. L’entreprise est analysée comme un lieu de consommation important – pourtant méconnu par l’historiographie – dans les années 1950, au cours desquelles la consommation est pensée comme une forme de redistribution par l’État des richesses produites. Dans les années 1960, la publicité devient un « vecteur d’apprentissage et de diffusion du mode de vie socialiste » (p. 90) et l’entreprise passe progressivement au second plan des espaces de consommation. S. Kott insiste sur la complexité de la consommation socialiste, non uniquement monétisée et mobilisant des formes de don qui font partie intégrante selon elle de la « geste socialiste » (p. 93) et mettent en scène le socialisme comme utopie réalisée. Néanmoins, cette forme de consommation alternative peut aussi être vécue comme une consommation forcée et susciter la résistance des populations. Quand les lieux de consommation se multiplient dans les années 1980, les conditions de consommation se dégradent. Quelques villes vitrines (Berlin, Leipzig) ne suffisent alors plus à cacher l’insatisfaction globale de la population, dont la multiplication des requêtes envoyées au pouvoir révèle pourtant une grande maîtrise des différents registres de consommation à sa disposition.

4 Le brillant chapitre de Jonathan Zatlin revient sur les bases de la théorie économique marxiste pour démonter son renversement ironique et involontaire par le régime est-allemand, qui renforce le rapport à l’argent dénoncé par Karl Marx et finit par conduire les citoyens à rejeter le socialisme. L’auteur y démontre comment, au lieu de changer le mode de production et de vente des biens pour supprimer la misère, le régime du Parti socialiste unifié d’Allemagne (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, SED) s’attaque d’abord à l’argent avec, pour conséquence, une sur ou sous-production de biens de consommation et une baisse du pouvoir d’achat du mark est-allemand. Analysant l’incapacité du régime à limiter la croissance du « marché secondaire » qui se généralise dans les années 1980 et la place des femmes dans l’économie, il conclut à l’échec de leur intégration égalitaire et au maintien d’une vision fortement sexuée de l’économie. Les nombreux exemples de consommation, richement analysés dans leurs dimensions économiques, monétaires, politiques et sociales, conduisent aussi J. Zatlin à rappeler la spécificité de la RDA, vitrine d’un modèle de consommation socialiste qui échoue dans sa compétition « sur le même espace national » que la RFA (p. 173).

5 Le long chapitre de N. Ragaru synthétise la seconde partie et met en abîme les consommations en étudiant le cinéma comme outil de narration et de présentation aux sociétés socialistes de nouveaux modèles de consommation, et la réception par le public de ces images. Sa sociohistoire des milieux du cinéma bulgare dans les années 1970-1980, à la fois témoins, agents et destinataires du projet de consommation socialiste, illustre parfaitement la réflexion sur la « multipositionnalité » des individus (p. 281), dont la compréhension permet de dépasser la dichotomie entre approche « par le haut » ou « par le bas » des sociétés socialistes. L’auteur analyse les films, les images de consommation qu’ils véhiculent, mais aussi leur réception par le public, l’importance du temps libre dans les stratégies de consommation. Le cinéma, explique enfin N. Ragaru, est à la fois un outil de la gouvernementalité socialiste et une ouverture sur le monde occidental, le lieu en somme de la « fabrique relationnelle du pouvoir » (p. 313).

6 Après avoir dessiné en creux le consommateur, à travers les experts qui le défendent ou orientent sa consommation et dans sa distance possible à la consommation socialiste pensée par le pouvoir, la dernière partie déploie trois chapitres attendus sur les cultures matérielles de consommation et les goûts des publics. A. Capelle-Pog?cean y analyse les goûts théâtraux en Roumanie, tandis que Larissa Zakharova livre une étude stimulante des consommations vestimentaires dans l’URSS de Nikita Khrouchtchev.

7 Pour conclure, les onze contributions de l’ouvrage atteignent bien l’objectif de départ, c’est-à-dire de dépasser l’alternative entre censure et résistance pour « saisir les mécanismes fins d’assujettissement et de subjectivation » à l’œuvre dans les sociétés socialistes.

8 SIMON GODARD


Date de mise en ligne : 20/05/2013