Henri Minczeles, Yves Plasseraud et Suzanne Pourchier, Les Litvaks. L’héritage universel d’un monde juif disparu Paris, La Découverte, 2008, 321 p.
- Par THEODORE R. WEEKS,
- traduit par Cécile d’Albis
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Citer cet article
- WEEKS, THEODORE R.,
- traduit par D’ALBIS, Cécile,
- WEEKS, THEODORE R..,
- et al.
- WEEKS, T.-R.,
- traduit par D’Albis, C.
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- WEEKS, T.-R.,
- traduit par D’Albis, C.
- WEEKS, THEODORE R..,
- et al.
- WEEKS, THEODORE R.,
- traduit par D’ALBIS, Cécile,
Notes
-
[1]
- Rebecca KOBRIN, Jewish Bialystok and its Diaspora, Bloomington, Indiana University Press, 2010.
1 Les Litvaks, c’est-à-dire les juifs originaires de la « Litvakie », un territoire circonscrit par la Lettonie au nord, la Russie à l’est, la Galicie au sud et la Pologne à l’ouest, sont l’une des branches les plus importantes et les plus célèbres du monde juif est-européen. Affaiblis par l’émigration et l’assimilation à la fin du XIXe siècle, les Litvaks furent ensuite presque totalement éradiqués de leur terre natale au cours de la Shoah. Cet ouvrage propose une histoire politique, sociale et culturelle des Litvaks en « Litvakie » et une évaluation de leur influence dans le monde depuis l’anéantissement de la plus grande partie de la culture litvak dans les années 1940. Histoire culturelle d’une part, vaste éloge d’un monde disparu de l’autre, cet ouvrage mérite de capter un large lectorat.
2 Le sous-titre de l’ouvrage évoque ses deux objectifs : d’un côté, il propose de définir et de décrire le passé du monde litvak disparu, de l’autre de présenter l’héritage universel de cette culture. Un peu comme le Jewish Bialystok and its Diaspora de Rebecca Kobrin [1], cette enquête traite à la fois de la formation de la culture litvak dans le territoire dont elle est originaire et de l’impact de cette culture (et des individus qui la constituent) à travers le monde. Les auteurs ont déjà publié plusieurs ouvrages sur l’histoire juive de cette région et sont familiers des formes de la vie et de la culture juive. Cependant, on ne peut pas dire qu’il s’agit d’un livre de spécialistes : il ne cite en effet aucune source écrite dans des langues juives, en polonais ou en russe, et l’on n’y trouve qu’une seule référence en lituanien. Il s’agit donc d’une excellente introduction sur le sujet, d’un recueil utile d’informations sur cette importante branche du peuple juif, mais qui s’adresse à un large public.
3 L’ouvrage est divisé en trois parties. La première couvre l’histoire des Litvaks et de leur terre natale en Lituanie. Les auteurs remontent jusqu’au XIIIe siècle et même plus haut, évoquent les Baltes, les tribus finno-ougriennes (Prutènes), la Hanse et l’Ordenstaat allemand, pour en arriver à Mindaugas et à Gediminas (le fondateur de la ville de Vilnius en 1323). Ils retracent la République des deux nations polono-lituanienne et l’autonomie juive en son sein, puis la dissolution du système de la Rzeczpospolita aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’incorporation de la « Litvakie » dans l’empire russe et les efforts des Russes pour mettre en œuvre une politique cohérente vis-à-vis des juifs. Les chapitres suivants traitent de l’ère des idéologies politiques modernes, en particulier de l’essor du nationalisme chez les Lituaniens et les Lettons et du développement de mouvements politiques juifs comme le sionisme et le Bund. Les deux derniers chapitres couvrent la période de l’entre-deux-guerres, entre le moment où les Litvaks se trouvèrent dispersés entre plusieurs pays (la Lituanie, le Bélarus soviétique, la Pologne et la Lettonie) et la Shoah.
4 Ce rapide survol historique a l’avantage d’être à la fois très facile d’accès et exhaustif à sa manière, puisqu’il suit les traces des Litvaks de Riga jusqu’à Minsk et Kovna. Mais parce qu’ils se fondent presque exclusivement sur des sources écrites en français, les auteurs ne tiennent pas suffisamment compte des recherches récentes. On trouve aussi un certain nombre d’erreurs : rotuses ne veut pas dire « place du marché » en lituanien (p. 57). Il semble très improbable que des populations ne faisant pas partie de l’élite aient pu être influencées par les idées de la Révolution française. La population de Vilna/Vilnius était presque certainement juive à plus de 30 % au milieu du XIXe siècle (aucune source n’est donnée concernant cette statistique). L’industrialisation n’a pas eu lieu dans l’empire russe « à partir des années 1860 ». Serge Witte n’est devenu ministre que dans les années 1890. Les auteurs exagèrent largement la vigueur et la détermination de la « russification ». L’armée allemande ne s’appelait pas la Reichwehr au cours de la Première Guerre mondiale. L’antisémitisme dans la Vilna/Wilno de l’entre-deux-guerres n’était pas aussi fort ni omniprésent que l’affirme l’auteur. Un million de Polonais ne furent pas expulsés de Vilnius et sa région, ni en 1939, ni même lors des « rapatriements » de l’après-guerre. Enfin, même si le cas de Jedwabne n’est pas absolument unique, il est assez exceptionnel, contrairement aux assauts massifs contre les juifs dans la campagne lituanienne à la suite de l’attaque nazie de juin 1941, qui ne sont pas mentionnés. Certaines de ces erreurs peuvent être attribuées à des problèmes d’espace, d’autres au fait de n’avoir pas pris assez en compte l’historiographie récente. Cependant, elles sont toutes regrettables, parce qu’elles affaiblissent la valeur de l’ouvrage en tant qu’introduction à ce sujet important.
5 Dans la deuxième partie consacrée à la culture, les auteurs sont sur un terrain plus solide. On y traite de la spiritualité juive litvak, du Gaon de Vilna jusqu’à Emmanuel Levinas. Deux chapitres sont consacrés aux langues hébraïque et yiddish, à leur littérature ainsi qu’à leurs auteurs, tels que Mendele, Moshe Kulbak et le groupe Yung Vilne. Les penseurs litvak et les politiciens du socialisme et du nationalisme juif ne sont pas oubliés. Moins bien connues et donc d’autant plus bienvenues sont les sections concernant les Litvaks actifs dans les domaines scientifiques (le plus souvent émigrés) et les artistes litvak à Vilna, Paris et ailleurs.
6 La dernière partie du livre traite de ce qu’il reste de la « Litvakie » après la Shoah. Cela va des communautés contemporaines vivant en Lituanie, en Lettonie, au Bélarusse et ailleurs, jusqu’aux politiques de commémoration (et d’oubli) menées dans ces pays. L’héritage litvak se manifeste aussi à travers les descendants de ce groupe, depuis Abe Cahan à New York à Shimon Peres en Israël, mais aussi à travers des Litvaks (et leurs descendants) moins connus à travers le monde. Une attention particulière est donnée à l’Afrique du Sud, où la communauté juive est à une écrasante majorité litvak, mais aussi à des destinations d’émigration moins connues, tels que Harbin, Shanghai, la France et l’Amérique du Sud. Les pages qui concernent les « grandes figures litvaks de France » sont particulièrement intéressantes. Cette dernière partie est truffée d’anecdotes remarquables et étonnantes qui révèlent l’existence de l’influence litvak dans des lieux parfois inattendus.
7 Ce livre constitue une bonne introduction pour tous ceux qui s’intéressent au monde englouti des juifs lituaniens. Bien qu’il ne s’adresse pas à un public de spécialistes, il peut toutefois constituer un accès utile sur le monde à la fois fascinant et disparu des juifs de Lituanie, sur leur histoire, leur culture et leur héritage.
8 THEODORE R. WEEKS Traduction de CÉCILE D’ALBIS
Date de mise en ligne : 20/05/2013