Compte rendu

Mark Edele, Soviet Veterans of the Second World War : A Popular Movement in an Authoritarian Society, 1941-1991 Oxford/New York, Oxford University Press, 2008, 334 p.

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  • Behrends, J.-C.
(2013). Mark Edele, Soviet Veterans of the Second World War : A Popular Movement in an Authoritarian Society, 1941-1991 Oxford/New York, Oxford University Press, 2008, 334 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 68e année(2), XVIa-XVIa. https://shs.cairn.info/revue-annales-2013-2-page-XVIa?lang=fr.

  • Behrends, JAN C..
« Mark Edele, Soviet Veterans of the Second World War : A Popular Movement in an Authoritarian Society, 1941-1991 Oxford/New York, Oxford University Press, 2008, 334 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2013/2 68e année, 2013. p.XVIa-XVIa. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2013-2-page-XVIa?lang=fr.

  • BEHRENDS, JAN C.,
2013. Mark Edele, Soviet Veterans of the Second World War : A Popular Movement in an Authoritarian Society, 1941-1991 Oxford/New York, Oxford University Press, 2008, 334 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2013/2 68e année, p.XVIa-XVIa. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2013-2-page-XVIa?lang=fr.

1 Tant à l’époque moderne que contemporaine, l’armée a toujours été fortement présente en Russie, imprégnant tout à la fois l’État et la société. L’époque du stalinisme, qui a vu la mise en œuvre d’un gigantesque programme de réarmement, accéléra ce processus de militarisation, qui culmina finalement au cours de la guerre contre le IIIe Reich. Mark Edele s’est attaché à étudier l’héritage humain de la Grande Guerre patriotique en Union soviétique, proposant une histoire sociale des vétérans de l’Armée rouge. L’auteur ne se contente pas d’analyser, comme le titre pourrait le laisser penser, les tentatives d’organisation de ces soldats. Il nous donne à lire une histoire de la sortie de guerre soviétique en étudiant les processus de démobilisation et de réintégration sociale des soldats mobilisés entre 1941 et 1945. Le livre se compose de trois parties : dans un premier temps, M. Edele traite de la question du retour des soldats à la vie civile. Puis, il explique pourquoi les vainqueurs de la guerre ont été plus ou moins sacrifiés par le pouvoir soviétique. Dans une dernière partie, il met en lumière le long processus de création d’une association de vétérans et la transformation progressive de ce groupe en une « communauté en quête de reconnaissance » (entitlement community) dans les dernières décennies de l’URSS.

2 L’étude de M. Edele démarre au lendemain de la guerre, l’auteur esquissant un panorama très réussi de ces quelques mois caractérisés par la démobilisation et le retour à la maison de millions d’hommes et de femmes. Il décrit de façon convaincante le chaos du retour, les vaines tentatives pour rapatrier en Union soviétique le butin de guerre, l’inefficacité et l’impuissance de l’État, rapidement dépassé par l’ampleur de la tâche. Dès 1945 apparaissent les premières lignes de tension d’un conflit qui allait marquer la relation des vétérans à l’État soviétique. Alors que les soldats démobilisés attendaient du gouvernement qu’il leur offre un retour rapide à la normalité et une position privilégiée au nom des services rendus à la patrie, le Parti-État freina leur réintégration. Dans le même temps, la propagande officielle se plaisait à souligner qu’aucun autre pays ne s’occupait aussi bien de ses vétérans que l’Union soviétique ! Dans les faits, les soldats démobilisés rencontraient bien des difficultés dans une société d’après-guerre marquée par la pénurie, le manque de logements ou l’absence de prise en charge des soins médicaux. Cette tension entre les exigences des vétérans, les « vérités » de la propagande et les réalités quotidiennes caractérisa, jusqu’à l’effondrement de l’Union soviétique, la position sociale des anciens combattants. À l’appui de sources riches et d’études de cas de quelques trajectoires individuelles, l’auteur réussit à rendre palpable et compréhensible l’expérience de ces millions d’individus : leur fierté née de leur contribution personnelle à la victoire, leur déception devant le manque de reconnaissance, leur colère face à la misère dans laquelle ils devaient vivre. Les frontoviki étaient bien des héros frustrés.

3 Dans une deuxième partie, l’auteur s’attache d’abord à décrire le statut juridique et la position sociale des invalides de guerre. L’État stalinien se refusa à leur accorder un statut particulier et les contraignit à reprendre le travail, recrutant y compris les soldats lourdement blessés au nom de la reconstruction du pays. Les prisonniers de guerre en Allemagne constituaient un autre groupe au statut particulièrement difficile. Sous Staline, ils étaient considérés comme des traîtres, stigmatisés et mis au ban de la société. Leur réhabilitation par les successeurs du dictateur s’effectua non sans hésitation et ne fut finalement reconnue qu’à l’époque de la perestroïka. M. Edele complète son vaste panorama par une étude de la façon dont quelques vétérans ont utilisé leur statut après 1945 pour leur carrière, atteignant, pour certains, des positions de pouvoir via l’enseignement supérieur ou d’autres institutions.

4 Dans une dernière partie, l’auteur analyse les tentatives pour mettre sur pied une organisation de vétérans et la lente affirmation d’une communauté en quête de reconnaissance. De façon très convaincante, il montre combien le pouvoir soviétique se méfiait de toute forme d’auto-organisation au sein de la société. Cette attitude de blocage explique les échecs répétés des vétérans à créer une association. Un premier groupe fut constitué par le pouvoir mais avait juste vocation à être placé sur le devant de la scène à des fins de propagande pacifique à destination de l’étranger. Là encore, M. Edele montre le quant-à-soi des vétérans, bien plus intéressés par l’obtention de droits que par la participation à la propagande d’État. En fin de compte, les anciens combattants, en tant que groupe social, ont profité à partir des années 1970 de la modeste émergence d’un État-providence, obtenant non seulement de plus en plus de décorations mais également quelques droits sociaux.

5 En somme, M. Edele livre une contribution majeure à l’histoire sociale soviétique de la sortie de guerre, caractérisée par une belle qualité d’analyse et d’écriture. En outre, il réussit à réinscrire les vétérans de la Seconde Guerre mondiale dans l’histoire militaire russe de longue durée, en rappelant que les attentes déçues envers l’État n’étaient pas une spécificité de la période soviétique. Il montre de façon convaincante que, même dans une dictature communiste, un groupe social comme celui des anciens combattants, qui ne partageaient tout au plus que l’expérience de la guerre, pouvait exercer une forte pression sur le pouvoir et a su mener un combat en partie victorieux pour sa reconnaissance.

6 JAN C. BEHRENDS


Date de mise en ligne : 20/05/2013