Andre Wakefield, The Disordered Police State : German Cameralism as Science and Practice Chicago, The University of Chicago Press, 2009, 226 p.
- Par Christine Lebeau
Page VIII
Citer cet article
- LEBEAU, Christine,
- Lebeau, Christine.
- Lebeau, C.
Citer cet article
- Lebeau, C.
- Lebeau, Christine.
- LEBEAU, Christine,
1 Loin de la traditionnelle énumération d’idées et de penseurs, Andre Wakefield propose de dépoussiérer l’histoire systématique et convenue du caméralisme allemand. L’affaire de la pendaison, le 4 février 1738, de Joseph Süss Oppenheimer, l’odieux exacteur du peuple, est ainsi placée en miroir de la mort en prison de Johann Heinrich Gottlob von Justi, le bon caméraliste. En question, la relation entretenue par la science camérale avec la pratique administrative et la distinction entre caméralistes savants et caméralistes des bureaux (Kurt Zielenzieger). Finalement, le caméralisme ne serait ni une pensée économique (Wilhelm Roscher), ni une technologie administrative (Albion Small [1]) ni même une pédagogie (Keith Tribe [2]), mais une stratégie, voire une manière de marketing, que les historiens auraient pris pour argent comptant. À partir d’un corpus relativement restreint mais habilement choisi de textes, d’images et de documents extraits des archives des universités et des administrations locales sur les lieux du crime, A. Wakefield met en scène des caméralistes de chair et de sang, leurs réussites et leurs échecs de Gotha à Freiberg, de Göttingen à Lautern. Le parcours de Justi, l’icône des caméralistes transformée en faiseur de projet habile à séduire les princes, lui sert de fil rouge à travers quatre mises en situation.
2 Dans un premier développement, A. Wakefield s’attache à démontrer la distance qui existe entre la « mine de papier », les traités de science des mines, et la gestion pratique des mines. À partir de l’exemple saxon, il décrit ainsi l’anatomie d’une administration affaiblie par le désordre et la corruption bien éloignée de l’ordre administratif légal (Marc Raeff). Les caméralistes, en tant que professionnels, doivent s’adapter à un univers de négligences, de fraudes, à une humanité foncièrement malhonnête et récalcitrante, dont ils font aussi occasionnellement partie. Nonobstant cet échec, les caméralistes, à l’exemple de Justi, ont d’autres cordes à leur arc. Ainsi apprennent-ils à « transformer le savoir académique en espèces sonnantes et trébuchantes » (p. 48). Le deuxième épisode relate comment, à la faveur de l’échec des projets manufacturiers et commerciaux encouragés par Gerlach von Münchausen, curateur de l’université de Göttingen, Justi est appelé à Göttingen non pas seulement pour y développer ses projets, mais surtout pour mettre sa célébrité au service de l’institution. Justi comme son successeur Johann Beckmann, auteur de l’Introduction à la technologie (1777), se heurtent cependant à l’opposition de l’Académie des sciences de Göttingen qui maintient son monopole sur les sciences naturelles. Criblé de dettes, il préfère offrir ses services au roi de Prusse qui lui demande de superviser l’installation d’un haut-fourneau. Cette fois, c’est l’administration des forêts qui l’empêche de s’approvisionner en bois. Après l’expertise de son entreprise qui conclut à la faible qualité de sa production, Justi perd la faveur du roi et est finalement emprisonné en février 1768. Finalement, fallait-il blanchir un Justi vieilli, aveugle, dépassé par les circonstances et surtout en butte à une administration aussi jalouse qu’inefficace ? À distance de la construction administrative borussienne ou nationale prussienne, A. Wakefield exhume des archives locales un rapport de 1800 qui suspecte l’existence dans la Marche, quelque trente ans plus tôt, d’un colportage de quincaillerie au profit exclusif de Justi. Le bon caméraliste a-t-il définitivement cédé la place au mauvais ? Le dernier volet de l’enquête est consacré à un « État caméraliste en miniature », la Haute École camérale de Lautern et son complexe économique géré comme une manufacture et composé d’une société patriotique, d’une ferme modèle et d’une manufacture de toiles et de calicots, tardive mise en œuvre du modèle de Göttingen (Justi, Beckmann) et de Freiberg (Anton Friedrich von Heynitz). Pour A. Wakefield, la réussite commerciale de ces entreprises ne doit guère aux sciences camérales enseignées à la Haute École. Plus qu’un bilan économique, l’auteur propose une analyse des compétitions d’influences, où la promesse de former de bons administrateurs devient une source de revenus pour le prince. Un parcours éducatif à la mode qui s’affranchit de l’université parviendrait ainsi à imposer ses codes, sinon ses procédures.
3 A. Wakefield constitue donc un dossier de police qui suit la trace du malfaiteur et produit la légende noire du caméralisme comme représentation publique d’affaires secrètes. Ce caméralisme en contexte présente assurément un visage de Janus. D’un côté, sous couvert de travailler pour le bien commun, il s’agit d’abord de faire la fortune du prince. De l’autre, un programme savant fonde la pratique administrative dans la maîtrise des sciences naturelles. Le dossier est à charge, mais la dénonciation a parfois plus à voir avec l’étonnement du Huron. Comme le rappelle l’auteur dans l’introduction, le caméralisme est bien une forme de mercantilisme enseigné et pratiqué dans les territoires allemands dont l’objectif premier est de remplir les caisses du prince. De fait, A. Wakefield se bat autant contre les caméralistes que contre l’usage extensif du caméralisme comme bon gouvernement, comme horizon d’attente à la fois des gouvernants et des gouvernés. À la lumière de sources inédites, il réussit incontestablement à resituer le caméralisme dans la pratique administrative. La diversité des situations et des actions, même esquissées, doit être aussi comprise comme un encouragement à développer ce champ. Dans le même temps, il insiste avec raison sur le caractère pluriel des sciences camérales qu’on ne saurait réduire à l’économie et à la politique, en ce sens, « sciences ressource » (Friedrich Casimir Medicus). L’auteur montre comment une profession s’appuie sur la maîtrise appliquée de savoirs tels que l’agronomie, la chimie, la botanique, la médecine, et dessine le champ complexe des savoirs d’État. L’efficacité des sciences camérales, relocalisées comme savoirs des territoires allemands, ne doit donc pas seulement être mesurée à l’aune de l’État fiscal et réduite à la pédagogie de l’État fisco-policier.
4 Au prix de quelques outrances et raccourcis, sur la base d’une documentation parfois paradoxale, A. Wakefield réussit pourtant son pari. Dévoiler la « stratégie » des caméralistes lui permet de proposer une analyse à rebours des grands récits de la modernisation, du progrès, de la disciplinarisation et de la bureaucratisation, et de livrer une réflexion « sceptique » pour le plus grand bénéfice du lecteur.
5 CHRISTINE LEBEAU
Date de mise en ligne : 20/05/2013