Compte rendu

Romain Huret , La fin de la pauvreté ? Les experts sociaux en guerre contre la pauvreté aux États-Unis, 1945-1974 Paris, Éd. de l’EHESS, 2008, 237 p.

Page XXXVIIIa

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  • Kesztenbaum, L.
(2012). Romain Huret , La fin de la pauvreté ? Les experts sociaux en guerre contre la pauvreté aux États-Unis, 1945-1974 Paris, Éd. de l’EHESS, 2008, 237 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 67e année(4), XXXVIIIa-XXXVIIIa. https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-4-page-XXXVIIIa?lang=fr.

  • Kesztenbaum, Lionel.
« Romain Huret , La fin de la pauvreté ? Les experts sociaux en guerre contre la pauvreté aux États-Unis, 1945-1974 Paris, Éd. de l’EHESS, 2008, 237 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/4 67e année, 2012. p.XXXVIIIa-XXXVIIIa. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2012-4-page-XXXVIIIa?lang=fr.

  • KESZTENBAUM, Lionel,
2012. Romain Huret , La fin de la pauvreté ? Les experts sociaux en guerre contre la pauvreté aux États-Unis, 1945-1974 Paris, Éd. de l’EHESS, 2008, 237 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/4 67e année, p.XXXVIIIa-XXXVIIIa. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-4-page-XXXVIIIa?lang=fr.

Notes

  • [1]
    - Serge PAUGAM, Les formes élémentaires de la pauvreté, Paris, PUF, 2006, p. 223.
  • [2]
    - Jeffrey SACHS, The End of Poverty : Economic Possibilities for Our Time, New York, The Penguin Press, 2005.
  • [3]
    Voir, par exemple, Abhijit V. BANERJEE et Esther DUFLO, Repenser la pauvreté, Paris, Éd. du Seuil, 2012.

1 À l’heure actuelle, les chercheurs en sciences sociales sont de plus en plus largement sollicités pour des travaux d’expertise. Ici ou là, le savant est mis à contribution sur la base de ses compétences scientifiques pour émettre un avis sur les activités de l’État, évaluer les politiques publiques ou même les concevoir. Ces interventions produisent deux ensembles de critiques opposées, mais comparables par leur rejet de cette expertise. L’une insiste sur le pouvoir absolu et excessif donné à des scientifiques éloignés de la réalité, tandis que l’autre stigmatise leur inutilité et leur naïveté face au pouvoir politique. Le propos de ce livre est de réhabiliter scientifiques et experts à travers, paradoxalement, l’histoire d’un échec : la lutte contre la pauvreté dans l’Amérique de l’après-Seconde Guerre mondiale. Il montre clairement que la relation entre le savant et le politique n’est ni simple ni univoque, mais à l’inverse constituée d’allers-retours, de débats multiples et de conflits plus ou moins larvés.

2 Sous le regard des sciences sociales, la pauvreté revêt un double sens, comme le précise Serge Paugam : elle est « expérience vécue par des hommes et des femmes situés au bas de l’échelle sociale », mais aussi « un élément de la conscience que les sociétés modernes ont d’elles-mêmes et qu’elles cherchent le plus souvent à combattre »  [1]. L’ouvrage de Romain Huret est le récit de cette prise de conscience, et l’histoire de ce combat. Il met en lumière l’émergence d’experts sur la pauvreté, décrit la façon dont ils s’emparent de cette question et retranscrit leur intervention dans le champ politique. À travers eux, c’est une histoire sociale de l’État et de ses institutions qui se trouve ici développée. Si elle apparaît par moments excessivement linéaire, cette histoire a le mérite de présenter la progressive construction de l’État-providence et de permettre de comprendre l’État-providence d’aujourd’hui : loin d’être un bloc monolithique amélioré au fil du temps, celui-ci résulte aussi de renoncements et de compromis.

3 La question essentielle que se posent ces « experts sociaux » est de savoir si la croissance économique peut éliminer la pauvreté. R. Huret montre combien cette question soulève aussitôt des interrogations – pour les intéressés comme pour celui qui analyse aujourd’hui leur action : sur les indicateurs à utiliser, les catégories pertinentes ou non, les seuils, relatifs ou absolus, qui disent ou taisent qui est pauvre et qui ne l’est pas. Car la lutte pour mettre fin à la pauvreté est en premier lieu un combat pour faire exister la pauvreté dans le monde scientifique, devant les hommes politiques, mais aussi dans la sphère publique, bref contre tous ceux qui s’étonnent que l’on puisse « sérieusement prétendre qu’il y a des pauvres dans le pays le plus riche du monde » (p. 141). C’est toute l’ambiguïté d’une époque qui apparaît sous la plume de l’auteur : une ère d’une extraordinaire prospérité où la lutte contre le communisme éclipse tout autant qu’elle décrédibilise, à la fois, la lutte contre la pauvreté et le terme même de « pauvres ». La première étape est donc de trouver les pauvres : définir et quantifier la pauvreté, pour sortir du cadre restrictif d’une pauvreté volontaire et absolue.

4 Ce travail scientifique d’élaboration d’une catégorie assume une double fonction : il contribue à structurer un milieu – que l’auteur désigne sous le vocable de « nébuleuse » ou « experts » mais qu’il personnifie en s’intéressant aux personnages les plus marquants de chaque administration ; il attire aussi l’attention des politiques sur la pauvreté, les obligeant à se positionner sur le terrain de l’action concrète. Là est mise en relief une conclusion essentielle de l’ouvrage : loin d’être automatiquement investis d’une autorité irréfutable, les experts – un groupe hétérogène où se côtoient universitaires de diverses disciplines, fonctionnaires du gouvernement et travailleurs sociaux – doivent eux-mêmes se forger cette autorité pour avoir une chance de s’imposer sur le terrain politique.

5 À partir du milieu des années 1960 débute, sous l’égide de l’administration Johnson, la « guerre à la pauvreté ». Mais, alors même qu’ils ont contribué à l’émergence de cette thématique, les experts se trouvent dépossédés de la conduite de cette guerre au profit d’anciens du ministère de la Défense. Pour imposer leur solution, ils tentent d’en prouver la viabilité : lorsque l’administration Nixon se révèle plus favorable au revenu minimum garanti, l’université du Wisconsin réalise une expérience dans le New Jersey pour montrer que cette mesure ne diminue pas l’incitation au travail. Elle construit un échantillon témoin qui complète un groupe expérimental dans lequel les familles reçoivent un revenu complémentaire. Les résultats montrent qu’après l’expérience, le taux d’emploi est identique dans les deux groupes, indifférent au revenu complémentaire que les uns ont reçu, les autres pas. Mais cette démonstration ne suffit pas pour vaincre les réticences des parlementaires conservateurs, et le projet est peu à peu enterré.

6 Plus grave encore, les débats autour de la question d’un revenu minimum, illustrés tout particulièrement par le Demogrant promu par James Tobin et les démocrates – une taxe sur le capital pour financer un revenu garanti à chaque individu, homme, femme, enfant –, contribuent à renforcer les stéréotypes du pauvre assisté et la connotation péjorative du mot welfare. La pauvreté disparaît à nouveau aux yeux de l’opinion publique, et par ricochet à ceux des politiques, pour laisser place à l’assistanat.

7 Aujourd’hui, la lutte contre la pauvreté est plus que jamais d’actualité. À ce titre, l’ouvrage de R. Huret permet d’éclairer des problématiques encore largement débattues, par exemple en ce qui concerne les modalités de l’aide au tiers-monde. Preuve de l’actualité de ce combat, le titre même du livre qui reprend, peut-être sans le savoir, celui du manifeste d’un des hérauts de la lutte contre la pauvreté dans le tiers-monde, Jeffrey Sachs  [2]. Surtout, aujourd’hui plus encore qu’hier, ce combat a ses experts, nombreux et spécialisés, plus ou moins médiatisés. Mais, même s’ils mettent à profit des techniques complexes et élaborées dans cette lutte  [3], ils restent tributaires des choix politiques ou des luttes d’influence ardues et changeantes. À lire l’ouvrage, on a quelque peu le sentiment qu’acquérir une reconnaissance scientifique irréprochable est la partie la plus aisée de leur travail. Une réforme de grande ampleur, quelles que soient les compétences scientifiques ou qualités reconnues de ses promoteurs, doit s’appuyer sur les institutions existantes. Bénéficier de relais au sein du monde politique n’est nullement suffisant : on ne change pas une administration sans elle, pas plus que l’on n’impose un résultat, même scientifiquement accepté, sans l’adhésion de la société civile.

8 LIONEL KESZTENBAUM


Date de mise en ligne : 10/12/2012