Roland Viader (éd.) , La dîme dans l’Europe médiévale et moderne Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2010, 272 p.
- Par Didier Panfili
Page VIIa
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- PANFILI, Didier,
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- Panfili, D.
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1 Les journées internationales de Flaran ont le grand avantage de faire porter la réflexion sur un espace large – l’Europe – et le temps long – Moyen Âge et époque moderne. À l’initiative de Roland Viader, celles tenues en 2008 ont pris à bras-le-corps un objet sur lequel pesait un quasi vide historiographique, la dîme. Sur cette dîme dont la levée a pourtant perduré jusqu’en 1789 en France, en 1837 en Espagne et même 1936 en Angleterre, seuls existaient les travaux anciens du tout début du XXe siècle de Paul Viard, Paul Gagnol et Henri Marion. Le présent recueil reprend le dossier trop longtemps abandonné, en l’élargissant.
2 À la suite du très dense et stimulant rapport introductif de R. Viader, les articles proposent un tour d’horizon chronologique et spatial allant de l’Europe carolingienne à l’Angleterre et au Pays de Galles des XIXe et XXe siècles, en passant par l’Espagne, l’Angleterre, l’Italie et la France médiévales. La France et l’Espagne modernes ont aussi leur place. Presque toutes les contributions respectent la même grille s’efforçant de dépasser les principes pour mieux connaître les pratiques : modes de prélèvement, gestion et rétribution du personnel, valeur économique, formes de répartition, poids, conflits et résistance. Le choix du temps long et de l’amplitude spatiale, s’il permet de dégager des points communs, révèle aussi l’extrême diversité des situations. Ces différents angles d’attaque d’une histoire des usages de la dîme permettent toutefois d’illustrer combien cette dernière apparaît comme un fait social total (Marc Conesa) durant mille ans et plus, depuis la contribution obligatoire imposée par le capitulaire de Herstal en 779 (Jean-Pierre Devroey).
3 Rompant avec l’historiographie, plusieurs auteurs, à la suite de R. Viader, considèrent la dîme comme un prélèvement à la fois ecclésiastique, fiscal et domanial, même s’ils s’attachent le plus souvent à développer un ou deux de ces attributs. « À qui payer la dîme ? » est bien une question de fond que pose J.-P. Devroey : destinée à l’Église, la loi carolingienne autorise le seigneur d’un oratoire privé à la lever. Après la concession pontificale de 1247 au roi de Castille, les terçias réales, part des dîmes prises sur celle destinée à la fabrique, offrent à la couronne des revenus substantiels (José Ramón Díaz de Durana). À la même époque, le trésor royal d’Aragon reçoit un tiers de la dîme (Enric Guinot).
4 Qu’elle soit grosse, menue, insolite ou novale, la dîme a un poids qui ne peut être séparé de la question de la productivité et qui doit être mis en relation avec les autres prélèvements seigneuriaux. Parmi eux, elle apparaît comme le plus lourd des prélèvements, représentant jusqu’à la moitié de l’impôt prélevé en Angleterre (Ben Dodds). Tenter d’évaluer le produit de la dîme paraît des plus hasardeux à M. Conesa tant l’opération est délicate et les taux variables, y compris dans un même espace. Sa levée est à la fois complexe – il faut notamment trouver des équivalences monétaires pour les menues dîmes et les dîmes animales – et très coûteuse : elle implique un personnel nombreux, le transport, le stockage et la commercialisation des produits décimés, coût qui explique en partie le développement de l’affermage. De là découlent les propos sur le rôle apparemment déterminant de la dîme dans le processus de croissance (J.-P. Devroey, Mathieu Arnoux, M. Conesa) et sur l’irrigation économique de la société par la dîme, sur sa fonction de redistribution aussi, tant au sein des élites aristocratiques et rurales qu’au niveau des communautés. Les grosses dîmes (céréales et troupeaux) bénéficieraient souvent à des décimateurs étrangers au village et alimenteraient les circuits régionaux ; tout le reste serait abandonné au clergé local et aux agents chargés du prélèvement, et redistribué dans l’économie locale. Mais les choses ne semblent pas aussi simples.
5 Le rôle central joué par la dîme dans l’alliance féodale mis en lumière en Lombardie aux XIe et XIIe siècles (François Menant) et dans la Catalogne du XIVe siècle (Elvis Mallorquí) permet d’aborder les phénomènes de redistribution au sein des élites aristocratiques, mais pas uniquement. C’est surtout le monde des communautés qui émerge, car la dîme est un élément constitutif de leur identité (M. Arnoux), et on les voit adopter des stratégies diverses, partout en Europe, du Moyen Âge à l’époque moderne : acceptant le principe même des dîmes perçues comme moyen d’assistance ; s’associant, au contraire, autour d’un syndic pour en contester la levée en Espagne (Guy Lemeunier), en France (Francis Brumont) ou dans le Sud-Ouest des années 1780, où la contestation est telle qu’elle aboutit à la création « d’une ligue contre les décimateurs » (Guy Astoul). Là, les dîmes novales sont les moins acceptées alors qu’en Cerdagne, elles sont les plus facilement versées car elles confèrent une légitimité à la culture temporaire des communs (M. Conesa), au détriment des seigneurs et au seul profit des prêtres. À cette gestion locale, qui permet d’irriguer les marchés ou d’assurer l’entraide communautaire, s’ajoute celle des grosses dîmes, le plus souvent affermées et destinées aux circuits régionaux.
6 Comme le souligne M. Arnoux, la géographie européenne des dîmes reste encore largement inconnue et les différents articles témoignent de la nécessité de poursuivre ce qui a été amorcé à Flaran. On regrettera néanmoins la très faible part accordée à l’institution ecclésiale, même s’il s’agit d’un parti pris sans doute volontaire pour témoigner qu’une autre histoire de la dîme, longtemps enfermée dans le carcan de la seule histoire des institutions religieuses, est possible. Cependant, cette option a pour conséquence l’absence d’analyse sur le lien (potentiel) avec ce prélèvement qu’est le decimum, pourtant antérieur à la decima et sur lequel les scriptoria ont dû jouer pour entretenir une certaine confusion : les actes des cartulaires de Sainte-Foy de Conques, de Saint-Victor de Marseille et de bien d’autres établissements ne témoignent-ils pas d’une substitution du premier terme par le second entre 1050 et 1150 ?
7 C’est très certainement autour du rôle des communautés d’habitants qu’il reste le plus à faire, notamment pour mieux en cerner la chronologie. C’est à ce sujet que les discussions seront sans doute les plus vives. Si la dîme peut être conjointement le ciment du dominium aristocratique et le levier des communautés d’habitants, il faudra déterminer davantage le rôle de chaque type d’acteurs : ainsi l’exemple de l’Islande, où l’introduction de la dîme à la fin du XIe siècle contribue à l’instauration de forts clivages sociaux au sein de cette société originellement égalitaire, pourrait donner des pistes. Les auteurs divergent sur le rôle et les stratégies des communautés, à commencer par le ou les types de dîme contrôlés par celles-ci (grosses, menues, insolites, novales ?), leur acceptation ou leur rejet. Ces différences d’analyse incombent-elles uniquement à des réalités temporelles et régionales distinctes ?
8 On connaît les contraintes liées à la collection des journées internationales de Flaran et tout ne pouvait être abordé en si peu de pages. Rompant avec les clivages traditionnels de l’historiographie, ce petit volume collectif a le grand mérite d’ouvrir des pistes de recherches fécondes et un beau chantier.
9 DIDIER PANFILI
Date de mise en ligne : 10/12/2012