Robin Osborne , The History Written on the Classical Greek Body Cambridge, Cambridge University Press, 2011, XV-260 p.
- Par Pascal Payen
Page VI
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- PAYEN, Pascal,
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1 Ambitieux et passionnant, le livre de Robin Osborne se rattache au courant des recherches menées depuis une quinzaine d’années autour d’une anthropologie du corps dans les sociétés anciennes. Le corps est le support de multiples « langages » ou systèmes de signes, tels que le vêtement, la pilosité, les marques et inscriptions, les fards, et il est en même temps un langage dans ses différentes formes d’expression : poses et postures, monstration et dissimulation, plastique et couleurs. Le corps est ainsi devenu un révélateur du fonctionnement des autres systèmes de signes dans une société donnée. Dès lors, se demande de manière provocatrice R. Osborne, peut-on écrire une histoire de la Grèce à partir du corps considéré comme une forme d’écriture ? Il ne s’agit donc pas d’une histoire du corps, mais d’une histoire de ce qui est inscrit, ou ne l’est pas, sur le corps. Le pari est de montrer comment l’histoire écrite avec le corps grec à l’époque classique, entre le VIe et le IVe siècle avant notre ère, est une réécriture de ce que l’histoire, l’archéologie et l’histoire de l’art ont mis en évidence. Entre l’histoire construite à partir des sources écrites et orales et celle que donne à voir et à ressentir le corps, quel écart se construit ? Ici s’entrouvre un autre domaine, celui d’une histoire des émotions, que l’auteur ne mentionne pas explicitement, mais qui constitue le filigrane de son enquête.
2 L’objet du livre est d’accéder à l’expérience visuelle des Grecs et de montrer en quoi les arts qui ne relèvent pas de l’écriture permettent de parvenir au monde tel qu’il était perçu. Ainsi peut-on instruire le parallèle entre texte et art, à partir du postulat de leur écart, mais sans les hiérarchiser. Cet ensemble d’hypothèses est mis à l’épreuve dans huit chapitres, six d’ordre thématique, entourés de deux exposés plus théoriques.
3 Le premier chapitre prend pour point de départ implicite la théorie développée par Ferdinand de Saussure de l’arbitraire du signe linguistique. Alors que les mots de la chaîne parlée ou écrite tendent à produire des classifications abstraites, les images renvoient aux choses de manière moins formelle et, surtout, ne sont pas tenues d’adopter les règles du langage écrit. Cela signifie aussi, pour l’historien, que les sociétés humaines vivent non pas seulement sous le pouvoir des mots, mais aussi à partir de l’observation du monde qui se déploie autour d’elles. D’un côté, l’histoire se trouve « incorporée » (incorporated) dans les mots ; de l’autre, elle se trouve « mise en corps » (embodied) dans les images (p. 6). La reconnaissance désormais admise du caractère écrit de l’histoire, en tant que construction relevant d’un « art » ou d’une poétique – visible par exemple, dans le cas de l’histoire grecque, sous la forme des polarités Grecs/barbares, citoyens/ étrangers, dieux/mortels, souvent de mise dans les ouvrages des années 1970 et 1980 –, a permis de mettre au jour le langage spécifique du corps et de l’expérience visuelle des Grecs.
4 À partir du deuxième chapitre, R. Osborne analyse les modalités ou registres de perception au filtre desquels le corps peut devenir le support d’une autre histoire de la Grèce. Il s’agit de repérer les grilles de classification à travers lesquelles les écrivains et artistes grecs voyaient le corps. Ainsi, au lieu du corps masculin avant tout musclé, modèle des Modernes, les Anciens voyaient surtout les belles articulations du corps de l’athlète ou du héros. Les sources écrites, tel le Socrate du Lysis, font implicitement de celui qui est kalos, « beau », également un kaloskagathos, un « bel et bon », modèle d’excellence morale et sociale. Les auteurs des traités hippocratiques tout comme les sculpteurs ou les peintres sur céramique ne cherchent pas à rendre la musculature dans ses détails, mais à construire la signification visuelle de la structure du corps. C’est donc par une fausse analogie que les Modernes voient dans les corps grecs musclés un miroir de leurs propres fantasmes de masculinité. Les textes et les images tendent à donner au contraire une impression d’un potentiel de mouvement, qui fait sens à la fois pour elle-même et pour l’histoire dans laquelle elle prend place. Le chapitre trois démontre avec finesse, à partir des vases et des stèles funéraires, que le corps recèle par lui-même une signification. Le bas-relief qui donne à voir Ktésiléos d’Érythrée et Théano d’Athènes (vers 400 av. J.-C.) ne les montre pas engagés dans une activité. Leur immobilité pleine de souplesse équivaut à un mouvement contrôlé qui traduit une forme de maturité sociale s’accomplissant dans l’institution du mariage. Le corps est un langage ; il parle, ou mieux, pour éviter de renvoyer à la prééminence toujours implicite des sources orales et écrites, il exprime et donne à voir, il in-corpore les rapports entre époux, entre homme et femme, au sein de la « classe de loisir ».
5 Le « corps du citoyen » était un chapitre attendu, surtout dans son parallèle avec celui des étrangers, qui sont ipso facto des non-citoyens. Le chapitre quatre propose un examen minutieux de la terminologie relative à la citoyenneté, notamment chez Aristote, pour conclure que la distinction entre ceux qui votent et ceux qui ne le peuvent pas était, à Athènes, d’importance secondaire. Mais alors que faire des passages de la Politique et de la Constitution d’Athènes, où l’expression metekhein tès poleôs (« participer de la cité ») définit avec force le statut de citoyen ? Dans le chapitre cinq, l’étranger est désigné surtout par des marqueurs culturels qui donnent à voir une « Athènes cosmopolite ». Alors que le politique défini dans l’écriture met en scène une Athènes dans laquelle l’étranger est l’image en négatif de l’Athénien, le politique offert à la vue dans les arts visuels réserve au corps de l’étranger une place où il côtoie le corps des citoyens. Le clivage entre étranger et citoyen, marqué si nettement dans la loi, n’est pas représenté dans le langage du corps. Cela peut étonner, alors que tout ce qui appartient au registre de l’impureté (pollution) n’est pas l’objet de la même suspicion. Ou, plutôt, l’impureté couvre les domaines que la loi ne peut atteindre. Le dernier registre abordé est celui du corps des dieux. Parmi un ensemble d’analyses passionnantes sur la figuration du divin (non sans lien avec des controverses qui touchent notre contemporain ; que l’on songe aux différentes affaires de « caricatures » ou de représentations de Dieu), l’auteur souligne que les documents écrits décrivent par le menu les sentiments, les réactions, les émotions des dieux, mais ne détaillent pas les traits sous lesquels ils apparaissent aux mortels. Pour le lecteur de l’Odyssée, que représente la figure de Mentor que choisit Athéna pour se manifester à Ulysse ? Le texte peut se contenter de mentionner le corps que les arts de la vue se doivent de montrer. Bien entendu, R. Osborne n’ignore pas le dossier complexe de la figuration aniconique des dieux dépourvus d’un corps humain. Il envisage aussi, par-delà la distinction entre mortel et immortel, homme et dieu, la question des changements qui affectent les images des dieux avec le temps.
6 Le dernier chapitre rassemble les idées forces développées précédemment. Il insiste sur les différences qui affectent l’histoire sociale de la Grèce ancienne, selon que l’on prend en compte une vision du monde segmentée en catégories, telle que la construisent les sources écrites, ou bien que l’on s’en tient à l’« évidence » de ce qui est vu. R. Osborne renvoie ici à deux conceptions du travail de l’historien et de l’histoire : soit le passé est conçu comme figé dans les textes et leurs catégories, soit le passé que vise l’historien est considéré comme ayant été vivant et vécu ; en ce cas, l’enquêteur, dans la tradition hérodotéenne, a besoin de trouver les cheminements qui le conduiront au-delà des limites des textes. Mais cette autre histoire, à partir du corps donné à lire, prenant acte d’une « brèche » (grap) entre, d’un côté, « le discours verbal des textes littéraires et épigraphiques » (p. 216) et, de l’autre, le monde des sens, n’implique-t-elle pas de réintroduire la polarité de nature cartésienne entre l’esprit et le corps ? L’anthropologie historique s’est davantage efforcée de dégager les interférences entre ces deux registres de l’analyse. Or l’histoire grecque telle qu’elle s’écrit depuis une vingtaine d’années tend non à renier les anciennes polarités de nature structurale entre citoyens et esclaves ou métèques, entre Athéniens et non-Athéniens, hommes et dieux, purs et impurs, ainsi que les bénéfices qui en résultaient pour la connaissance des sociétés anciennes, mais à proposer, à partir des mêmes catégories, une histoire de leurs recouvrements partiels et de leurs convergences. Au sujet de cette divergence, le livre de R. Osborne oscille sans jamais trancher. Cette « histoire différente » qu’il revendique, éloignée des grandes notions classiques – politique, institutions, statut social, loi, économie –, mettrait en avant l’expérience vécue à travers le corps et proposerait une nouvelle polarité globale, sous la forme d’une « brèche entre le monde décrit dans le discours verbal et le monde perçu par les yeux » (p. 230). Faudrait-il donc que l’expérience de la vision se substitue absolument à la « raison graphique » ? Parions plutôt sur leur inclusion réciproque et nécessaire, ainsi que semblent le laisser entendre, peut-être tardivement, les derniers mots de ce livre qui ose bousculer nos manières de faire de l’histoire grecque.
7 PASCAL PAYEN
Date de mise en ligne : 10/12/2012