Francesco Boldizzoni , The Poverty of Clio : Resurrecting Economic History Princeton, Princeton University Press, 2011, 216 p.
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- GRENIER, Jean-Yves,
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- Grenier, J.-Y.
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Notes
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[1]
- Keith HOPKINS, « Taxes and Trade in the Roman Empire, 200 B.C.–A.D. 400 », The Journal of Roman Studies, 70, 1980, p. 101-125.
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[2]
- Le récent volume de Walter SCHEIDEL, Ian MORRIS et Richard SALLER (dir.), The Cambridge Economic History of the Greco-Roman World, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 2007, illustre par plusieurs aspects cette évolution.
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[3]
- Avner GREIF, Institutions and the Path to the Modern Economy : Lessons from Medieval Trade, Cambridge/New York, Cambridge University Press, 2006.
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[4]
- Gregory CLARK, A Farewell to Alms : A Brief Economic History of the World, Princeton, Princeton University Press, 2007.
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[5]
- Robert B. EKELUND, Robert F. HÉBERT et Robert D. TOLLISON, The Marketplace of Christianity, Cambridge, MIT Press, 2006.
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[6]
- Douglass C. NORTH, John Joseph WALLIS et Barry R. WEINGAST, Violence et ordres sociaux. Un cadre conceptuel pour interpréter l’histoire de l’humanité, Paris, Gallimard, [2009] 2010.
1 Dans cet ouvrage incisif et brillant, Francesco Boldizzoni propose une réflexion critique sur l’évolution actuelle de l’histoire économique principalement américaine – le livre s’adresse en priorité, nous dit l’auteur dans sa conclusion, aux chercheurs d’outre-Atlantique. Dans sa ligne de mire, il place l’invasion de plus en plus intense, même en Europe, du champ disciplinaire par la science économique dans sa version néo-classique dominante. D’abord, à partir des années 1960, avec l’apparition de la new economic history – qualifiée naguère par Peter Temin d’économie néoclassique appliquée à l’histoire – puis de la cliométrie. Ensuite, avec l’essor de l’histoire économique néo-institutionnaliste, dans le sillage des travaux de Douglass North dont l’influence est sans nul doute beaucoup plus grande sur les historiens d’aujourd’hui que la cliométrie, surtout pratiquée et lue par les adeptes de la spécialité. Cette influence est notable dans l’étude de toutes les périodes, comme le montrent les débats actuels parmi les spécialistes de l’économie ancienne. F. Boldizzoni, dans quelques pages remarquables, critique ainsi certains des travaux écrits contre la tradition de Moses Finley au profit d’une vision très moderniste de l’économie ancienne. Le célèbre article de Keith Hopkins consacré aux « taxes and trade model » de l’Empire romain a été suivi par des tentatives souvent maladroites – au moins aux yeux de l’historien – d’analyser les économies de l’Antiquité comme des économies de marché auxquelles peuvent être appliqués les concepts contemporains, à l’instar des publications récentes de P. Temin [1]. Plus encore, F. Boldizzoni souligne la naïveté de certains antiquisants actuels, surtout de l’autre côté de l’Atlantique, lesquels, mus par une fascination bien trop respectueuse de l’économie, s’efforcent de mobiliser la théorie du choix rationnel et les approches néo-institutionnalistes pour expliquer des configurations propres à l’économie antique [2].
2 La force des travaux de D. North est que, à la différence des praticiens de la cliométrie qui se situent au cœur du paradigme néoclassique, ils se présentent comme un prolongement, voire une critique, de la théorie standard trop réductrice dans sa prise en compte des facteurs non économiques, en particulier les institutions. On peut y voir une vraie tentative pour insérer l’économie dans les sciences sociales et prendre en compte l’historicité des phénomènes, aspect qui a sans nul doute contribué à l’intérêt porté par certains historiens au néo-intitutionnalisme de D. North et de ses disciples. Mais on suit volontiers l’auteur quand il n’y voit qu’une version peu différente de la théorie standard, juste assez décalée pour répondre aux accusations d’irréalisme faites à cette dernière. De ce fait, il participe à cette phase de l’« impérialisme économique » contre les sciences sociales initiée dans les années 1970, laquelle vise à démontrer que le principe de rationalité néoclassique peut expliquer mieux que les sciences sociales les phénomènes non économiques. Au-delà de ces remarques, F. Boldizzoni procède à une critique systématique de l’approche de D. North en mobilisant certains arguments déjà bien connus, mais en les complétant souvent par une réflexion originale sur de multiples aspects, comme l’incapacité profonde de D. North à comprendre certains travaux pionniers sur la notion d’économie (tels ceux de Marcel Mauss, de Karl Polanyi ou de Witold Kula), les insuffisances dans l’analyse de la notion de propriété, le fonctionnalisme sous-jacent à l’usage souvent téléologique de la notion d’institution, ou bien encore la propension excessive de certains de ses disciples à découvrir, dans toutes les sociétés, des institutions destinées à réduire les coûts de transaction.
3 En guise d’illustration de ces réflexions générales, l’auteur propose une lecture critique de recherches récentes relevant de la new insitutional economic history ou, plus généralement, de l’application d’un programme néoclassique élargi. Il épingle ainsi, non sans une certaine férocité, l’ouvrage d’Avner Greif consacré aux institutions marchandes à l’époque médiévale [3], dont il souligne non seulement les ambiguïtés idéologiques dans son maniement de la question de l’individualisme, mais également, après une lecture serrée, les erreurs factuelles et les légèretés dans l’analyse des documents historiques, critique d’autant plus pesante qu’A. Greif revendique l’originalité d’être un économiste modélisateur qui recourt largement aux sources primaires. Il dénonce également, avec beaucoup d’efficacité, les travaux de Gregory Clark sur la diversité des croyances culturelles comme raison fondamentale de la great divergence [4], alors que, précisément, les recherches de Kenneth Pomeranz sur la grande divergence sino-anglaise entre les XVIIIe et XIXe siècles avaient pour objectif affiché de refuser toute explication culturaliste. Le darwinisme social plutôt brutal de G. Clark lui permet ainsi d’affirmer comment les valeurs WASP ont pu, grâce à une sélection progressive des individus, se transmettre depuis la vieille Angleterre jusqu’aux États-Unis d’aujourd’hui, portant avec elles des caractéristiques culturelles susceptibles d’y favoriser plus qu’ailleurs l’initiative économique et l’enrichissement. D’autres recherches encore n’échappent pas à sa lecture critique, toujours pertinente, en particulier les nombreux travaux en histoire économique de la famille inspirés par les thèses de Gary Becker. Il étrille ainsi avec une belle efficacité le discutable ouvrage de Robert Ekelund, Robert Hébert et Robert Tollison, The Marketplace of Christianity, qui cherche à démontrer que les changements religieux s’expliquent par un choix rationnel opéré par la comparaison entre les coûts et les bénéfices des différentes religions, dont les promoteurs ajustent les performances en fonction des demandes des particuliers [5]. Ainsi, le choix d’une partie des chrétiens du XVIe siècle en faveur de la Réforme serait le résultat d’un calcul individuel d’ordre économique et de l’introduction de la concurrence dans le marché de la religion européenne. Ce matérialisme, simplificateur dans sa volonté de placer en tous lieux l’instance économique, n’est pas sans rappeler, paradoxalement, le marxisme vulgaire qui, jadis, inspira certains historiens dénoncés par Marc Bloch.
4 La seconde partie du livre, sans abandonner jamais sa lucidité critique, propose quelques pistes de réflexion pour échapper à cette économie historique réductrice sans pour autant retomber dans les travers de la narrative history. Un chapitre est ainsi consacré à une relecture à nouveaux frais de certains courants de l’histoire économique, comme les recherches autour de l’histoire totale relevant du paradigme des Annales dont l’auteur retient « une leçon fondamentale pour le futur : l’histoire économique ne peut pas ne pas être en même temps une histoire sociale et culturelle » (p. 136). Un autre propose une relecture des travaux de W. Kula sur l’économie polonaise à l’époque moderne. Il y voit une alternative possible aux modèles microéconomiques dominants qui ne repose pas sur la maximisation du profit du propriétaire ou celle des revenus salariaux, ce qui élargit singulièrement l’idée de rationalité des comportements et ce que la notion d’« utilité » veut dire. La question qui préoccupe de façon centrale F. Boldizzoni, dans sa lecture critique de tous ces textes d’économie appliquée à l’histoire, est précisément le contenu du concept de rationalité qui est en jeu et la façon dont il est possible de l’élargir. Parce que l’être humain n’est en fait pas capable de prendre des décisions complexes en termes de maximisation, il faut prendre en compte d’autres types de rationalité, comme celle inspirée par le mimé tisme ou la routine, mais aussi celle guidée par d’autres objectifs conformes aux logiques économiques et culturelles des sociétés étudiées.
5 Dans ses propositions pour faire sortir l’histoire économique du réductionnisme propre au paradigme néoclassique, F. Boldizzoni introduit la notion de métathéorie qui n’est ni une théorie économique importée prête à l’emploi, ni une théorie de l’histoire économique au sens de John Hicks, mais une théorie qui inclut les diverses dimensions de la vie sociale influençant le comportement des agents économiques. « Une métathéorie est une construction beaucoup plus générale, flexible et ouverte qu’une théorie spécifique [...]. Elle est d’abord utilisée pour disqualifier les hypothèses non plausibles qui ne sont pas cohérentes avec le cadre général, établi par l’historien, d’un contexte, d’une époque ou d’une question spécifique » (p. 151). Il s’agit en particulier de rejeter la notion de cultural beliefs, en vogue aujourd’hui chez les économistes, censée expliquer pourquoi il existe un écart entre les réalités et ce que prévoit le comportement dit rationnel. L’auteur en appelle ainsi à une réflexion à nouveaux frais sur le concept de culture mobilisable en histoire économique.
6 On regrettera que F. Boldizzoni soit aussi rapide dans sa critique des travaux sur la path dependency initiés par Paul David, lesquels auraient mérité plus que quelques allusions mordantes mais très courtes. Il est également dommage qu’il ne se soit pas penché sur les travaux récents et très remarqués de certains économistes, le plus souvent américains ou travaillant aux États-Unis, qui cherchent dans l’histoire, ou plus exactement dans la longue durée, des explications à des questions contemporaines. Pensons, par exemple, aux recherches autour de Daron Acemoglu sur le rôle des institutions dans la croissance économique à long terme, ou à celles de Nathan Nunn à propos du rôle persistant de la traite atlantique sur le retard économique actuel de beaucoup de pays africains, autant de travaux qui auraient sans nul doute enrichi ses analyses critiques.
7 Certains ont reproché le style parfois polémique de l’ouvrage. L’observation n’est pas fausse mais il importe de considérer la puissance académique des auteurs auxquels F. Boldizzoni réserve ses flèches, lesquels jouissent à la fois de fortes positions institutionnelles, du prestige lié en Europe aux idées venues d’outre-Atlantique et de l’indéniable puissance rhétorique de la science économique. L’emploi d’un style offensif et percutant était sans doute une condition pour permettre à l’auteur de se faire entendre.
8 Cet ouvrage brillant et courageux conduit en fait à opérer deux constats. Le premier est de mettre en évidence l’existence de styles très différents, historique et économique, qui, hormis sur quelques marges assez rares de l’histoire économique, sont en fait peu, voire pas du tout, conciliables. On pourrait certes évoquer, en cherchant bien, certains travaux d’économistes qui auraient provoqué des débats utiles chez les historiens (bien plus cependant que le contraire), mais les manières de faire sont irréconciliables, comme l’est la conception du temps et de la durée que se font les deux disciplines. Le second constat met en évidence la forte dimension idéologique qui anime la production de ces connaissances, aspect sur lequel F. Boldizzoni insiste à raison. Ces multiples récits, plus ou moins formalisés, conduisent tous à une vision que l’on pourrait qualifier de « libérale » de l’histoire du monde, dont l’une des meilleures illustrations serait le dernier ouvrage de D. North qui impressionne autant par la puissance de ses convictions que par le simplisme de son argumentation [6]. Nul doute que la tâche pour remettre l’économie historique sur de bons rails est à l’ordre du jour, et que The Poverty of Clio en constitue un guide sûr.
9 JEAN-YVES GRENIER
Date de mise en ligne : 10/12/2012