Matthew Gutmann , Fixing Men : Sex, Birth Control, and Aids in Mexico Berkeley, University of California Press, 2007, XIV-265 p.
- Par Hervé Georgelin
Page XXXI
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- GEORGELIN, Hervé,
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1 L’ouvrage se propose d’étudier d’un point de vue anthropologique, selon la méthode de l’observation ethnologique participante, les modalités d’articulation de la masculinité dans le contexte précis de l’État mexicain méridional de l’Oaxaca. Une relative pauvreté par rapport au reste du pays qui pousse de nombreux hommes à aller travailler, le plus souvent seuls, aux États-Unis. Autre caractéristique fondamentale : de nombreuses communes sont considérées dans cet État comme étant de civilisation « indigène », et abritent toujours toute une panoplie de pratiques médicales ressortissant aux médecines non occidentales, fondées sur la pratique dite ancestrale, et notamment une connaissance des propriétés curatives existantes dans le monde végétal. Le travail d’observation s’est déroulé de 2001 à 2005. Le microcosme viril à Oaxaca, et dans l’État du même nom, s’inscrit dans un macrocosme culturel, urbain, économique, voire planétaire. L’intérêt du chercheur pour un thème qui semble relever de l’intime, en un lieu en butte à des difficultés économiques et politiques importantes, n’a pas été remis en cause par les informants. Même pauvre, malade, Amérindien, migrant ou ancien migrant, la sexualité, la procréation et les rapports de genre sont dignes d’intérêt, et de discours ou de pratiques élaborés par les personnes interrogées.
2 L’originalité du travail consiste à interpeller les hommes sur les questions de reproduction, de contraception, de santé sexuelle et de stabilité du couple, quand celles-ci sont généralement traitées comme relevant des études sur les femmes, voire comme des études féministes. Matthew Gutmann a une discrète prétention holistique en prenant ce biais masculin, encore peu exploré. Le masculin est considéré comme objet de négociations entre hommes et femmes adultes, dans une dynamique qui dure tout au long de la vie. Si les structures de domination patriarcale ne sont pas tues, elles sont toutefois mises en perspective dans le cadre de l’intimité conjugale et/ou sexuelle. La masculinité ne se définit pas uniquement dans le cadre de la sociabilité entre hommes.
3 L’insertion de la problématique du sida dans un cadre extérieur aux études gays, en lien avec les relations familiales et les relations de couples hétérosexuels, est de nature à décloisonner la compréhension de la pandémie qui ne se cantonne pas à certains types d’individus. Les propos de l’auteur sur l’homosexualité laissent aussi penser que les catégories même d’homosexuel et d’hétérosexuel, si elles sont utiles à la pensée, ne correspondent pas aux pratiques érotiques, libres ou monnayées, de beaucoup d’êtres humains sur toute une vie. Elles ne définissent pas non plus des groupes sans inter-relations quotidiennes. Par ailleurs, l’épidémie de sida en Oaxaca ne se comprend qu’en prenant en compte les décisions politiques néolibérales du gouvernement mexicain, sous la pression de la Banque mondiale depuis 1993, et l’avidité des firmes pharmaceutiques transnationales. La mort de nombreux sidéens n’aurait rien d’inéluctable. Plus que d’un châtiment divin, elle résulte de choix politiques et économiques. On voit que l’enquête qualitative, élaborée lentement, vraisemblablement en même temps que le travail de terrain lui-même, questionne plus d’un a priori de la pensée, même en sciences sociales.
4 D’un point de vue méthodologique, M. Gutmann, qui pâtit de l’image du gringo, est servi, en revanche, par sa connaissance de l’espagnol (approfondie par un premier travail ethnologique et anthropologique à Mexico, sur les identités masculines) et son identification comme « Mateo » par la population locale. Intéressé par l’élément amérindien, particulièrement présent en Oaxaca, et très touché par la pauvreté, la migration et les maladies vénériennes, l’anthropologue ne connaît toutefois aucune langue d’origine précolombienne. Il doit alors passer par des truchements locaux qui ne manquent pas, tant la culture urbaine d’Oaxaca Ciudad est liée, grâce aux flux migratoires, à des arrière-pays où les normes hispaniques sont moins prégnantes. La durée de ses séjours sur place, son insertion professionnelle un temps au Jardin ethnobotanique d’Oaxaca, la participation à un programme de vasectomie comme témoin-enquêteur, la longue fréquentation de réunions de soutien aux personnes séropositives, assurent à ses observations un solide étai qualitatif et quantitatif. L’auteur ne manque pas de faire de constantes remarques sur son point de vue d’homme blanc, détenteur d’un savoir formellement élaboré dans l’hémisphère nord, ayant subi une vasectomie, étant hétérosexuel et père, ainsi que sur la réaction de ses interlocuteurs à ses statuts et ses idées, que celles-ci soient présentées naïvement ou de manière plus calculée, pour provoquer des réactions à des discours dont il peut être convaincu lui-même ou qu’il a envie de présenter à certains groupes de populations pour connaître leurs réactions.
5 En bon anthropologue, M. Gutmann réhabilite la validité du savoir indigène, non pour en faire l’éloge, mais en saisissant la subtilité de la compréhension de l’infinie variabilité des formes de virilité et de féminité, une ouverture certaine à la plasticité des relations de couple, toutes choses que l’anthropologue a du mal à trouver dans son observation ethnologique en milieu urbain ou auprès du milieu médical savant, le plus souvent remplis de certitudes sur la nature des besoins sexuels des hommes et leurs comportements dans l’émigration. Si, bien sûr, la pharmacopée amérindienne se trouve incapable de soigner le sida, elle n’en est pas moins capable de proposer des remèdes à certaines formes de stérilité et d’impuissance masculines. Elle sait aussi faire prendre conscience aux hommes mariés de la nécessité d’espacer les naissances pour ne pas faire souffrir la femme. Au détour d’une ligne, on apprend que c’est ce genre de savoir qui a permis la mise au point de la pilule contraceptive, sans que les guérisseurs locaux en aient jamais profité directement. Le déclin de la médecine amérindienne pourra peut-être être retardé par le regard positif que portent les étrangers sur elle et qui modifie celui des habitants du lieu en retour. D’après M. Gutmann, la compréhension du masculin et du féminin chez les détenteurs de savoirs amérindiens serait étonnamment souple et stimulante, porteuse d’acceptation de l’autre dans son idiosyncrasie.
6 HERVÉ GEORGELIN
Date de mise en ligne : 26/09/2012