Fabrice Virgili et Danièle Voldman , La garçonne et l’assassin. Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti, dans le Paris des années folles Paris, Payot & Rivages, 2011, 173 p.
- Par Catherine Brice
Page XXIII
Citer cet article
- BRICE, Catherine,
- Brice, Catherine.
- Brice, C.
Citer cet article
- Brice, C.
- Brice, Catherine.
- BRICE, Catherine,
1 « Les histoires d’amour finissent mal, en général... » Constatation peut-être banale mais qui, illustrée par les aventures de Paul Grappe et de Louise Landy, prend un relief particulier. Paul et Louise, d’origine ouvrière, l’un opticien et l’autre couturière, issus de familles éclatées, se rencontrent et tombent amoureux dans le Paris de l’avant-guerre. Mais le mariage, célébré en 1911, est vite mis à mal par les infidélités de Paul, sa violence physique, son instabilité dans le domaine professionnel. Alors que Paul fait son service militaire à Paris, puisqu’il est marié, la guerre éclate et le jeune homme part au front, au sein du 102e régiment d’infanterie. Fin août 1914, il est blessé à la cuisse ; renvoyé au front en octobre, il est à nouveau blessé début novembre 1915, mais cette fois à l’index droit. Cette blessure parut suspecte, car elle ressemblait à un cas d’automutilation. Paul fut alors traduit devant une commission militaire qui prononça un non-lieu. Il fut enfin soigné, amputé de deux phalanges et hospitalisé à Creil, puis en convalescence à Chartres. Anormalement longue, sa convalescence attira l’attention de la hiérarchie militaire qui décida, en mai 1915, de le renvoyer au front.
2 Et c’est là que cette histoire somme toute banale prend un tournant extraordinaire. Le 15 mai 1915, Paul déserte et se réfugie à Paris, auprès de Louise. Condamné par contumace, il se cache chez sa belle-mère. Or, un homme jeune, dans Paris, en 1915, ne pouvait être qu’un déserteur et, à plusieurs reprises, il est inquiété par la gendarmerie. Paul décide alors de se travestir en femme pour échapper aux poursuites. Dès lors, il resta aux côtés de sa compagne sous le nom de Suzanne Langdard dix années durant. Cette première transgression par rapport à sa virilité entraîna une seconde transgression, sociale cette fois. En effet, un couple de femmes dans le Paris populaire des années 1920, même si ce n’était pas exceptionnel, pouvait sur le long terme laisser penser qu’il s’agissait d’un couple de lesbiennes. Malgré les déménagements répétés pour échapper à la curiosité des voisins, Suzanne se fixa professionnellement, travaillant à domicile, mais commença aussi à exploiter toutes les ressources de sa nouvelle identité féminine. Elle se fit épiler à l’électrolyse et s’engagea dans une carrière de prostitution avec des hommes et des femmes, convaincant Louise, à partir de 1924, de participer à ses expérimentations et rencontres échangistes, et installant même chez elles sa maîtresse. En même temps, Suzanne découvre qu’elle aime aussi les hommes et en particulier un jeune homme qui mit fin à ses jours en 1923. Elle aussi caresse l’idée du suicide et replonge de plus belle dans les boissons et les orgies pour oublier.
3 Lorsqu’en 1925, l’amnistie fut prononcée, c’est une véritable libération et Paul n’a plus besoin de se travestir. Il fut décrit très vite, dans les journaux alléchés par l’histoire, comme « Mademoiselle Suzanne, dite la Garçonne », devenant « Paul Grappe, déserteur amnistié ». Paul reçoit alors de nombreuses lettres de femmes et d’hommes surtout intéressés par la dépilation, mais aussi d’écrivains convaincus que ceux qui vivent plusieurs années déguisés en l’autre sexe « finissent par douter eux-mêmes de leur propre identité » (p. 70). Car Paul est alors doublement déchiré : entre ses rêves de notoriété et de grandeur (il prend même un impresario...) et la relative modestie de sa vie, mais surtout par rapport à son identité féminine passée qui lui colle à la peau (il est accusé d’attentat à la pudeur pour s’être exhibé alors que dans une dispute sa virilité était mise en doute). Pendant quelques années, être femme lui avait permis de vivre une vie douloureuse, mais aventureuse et hédoniste, et l’avait rendu célèbre. Redevenu homme, il n’est plus personne.
4 Sa vie privée tourne aussi au désastre : Louise attend un enfant, mais Paul boit de plus en plus et se complaît dans une remémoration morbide de sa vie de femme : « habillé en femme, son banjo sous le bras, il va sur les bords de la Marne jouer de la musique, raconter sa vie de femme, et boire, boire toujours » (p. 76), se plaint Louise qui, de son côté, prend un amant. À partir de là, l’histoire de Louise et de Paul prend des accents de chanson réalistes : Louise s’enfuit, craignant la violence du mari jaloux et alcoolique, Paul est désespéré et se repent, Louise revient, ils se réconcilient, puis Paul recommence à la battre... Malgré la naissance de l’enfant, les choses se dégradent encore jusqu’à la fatidique soirée du 21 juillet 1928 où Louise (effrayée, excédée ?) tue son époux avant de se constituer prisonnière au poste de police.
5 Cette histoire est vite reprise par la presse pour ses aspects sulfureux, car elle contient tous les ingrédients du « scandale » avec, en prime, le travestissement de Paul en Suzanne, qui donne du piquant à l’affaire et un procès à la clé.
6 Nourri de nombreuses sources archivistiques (et en particulier les archives de Maître Maurice Garçon), le livre de Danièle Voldman et Fabrice Virgili ouvre des pistes et des questions. Ce fait divers examiné à la loupe de l’historien narre une histoire individuelle, certes, mais qui correspond également à des stéréotypes de l’époque. Suzanne la Garçonne est bien un homme déguisé en femme ; il n’est pas transsexuel, ni homosexuel. Suzanne a un comportement masculin (selon les normes d’alors) même si elle se présente en femme : revendiquant une vie sexuelle libérée, elle prend l’initiative. Elle sème le trouble comme Garçonne et on la prend, avec Louise, pour un couple de lesbiennes. Elle est à des années lumières du modèle féminin des années 1920, même partiellement bouleversé par la Grande Guerre. De ce point de vue, on aurait aimé en savoir plus sur les modèles de travestissement des années 1920, sur ce que représentaient alors les lesbiennes, afin de pouvoir comparer ce que Suzanne avait de si particulier. Ce travestissement, on le voit bien après 1925, n’a pas été sans conséquence. Paul n’est plus l’homme d’avant la guerre. Le personnage apparaît complexe, adoptant un comportement qu’on pourrait qualifier de suicidaire, mais qui correspond aussi aux stéréotypes de la déchéance : boisson, violence, etc. Les auteurs ne s’aventurent pas vers des interprétations psychologiques, mais on aurait aimé disposer d’autres pistes : au fond le comportement de Paul « post 1925 » est-il si différent de celui de 1918 ? Les errements de son retour à la « normalité » sont-ils en continuité avec sa personnalité d’avant 1918 ? Ou bien est-il sorti transformé de cette expérience de féminité virile ?
7 On découvre entre les lignes un Paris intrigant : un Paris de scandales, de personnages ambigus qui, et c’est peut-être alors la nouveauté, sont sous les feux des projecteurs. Curiosité malsaine ? Ou début d’une transformation des rapports de sexe qui commence à travailler la société française (et plus largement européenne) après une guerre qui a ramené du front des hommes fragilisés, blessés, mutilés, et qui a laissé seules des millions de femmes jeunes ? Une histoire qui va bien au-delà de l’histoire de Paul-Suzanne et de Louise narrée avec bonheur dans cet excellent petit livre.
8 CATHERINE BRICE
Date de mise en ligne : 26/09/2012